Dream Scenario

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Produit par Ari Aster, DREAM SCENARIO emprunte à ce cinéaste des tics et une actrice : Lily Bird.

Un anneau de plus à ajouter au sous-genre de la Cagesploitation.

À une séquence d’introduction sitcomienne près – Flashback et call-forward qui prendra tout son sens dans la suite du blockbuster de Jordan Peele –, Dream Scenario commence comme le film Nope : par une clé qui tombe des cieux, tirant de leur embourbe routinier un personnage et son père. Dans le film de Peele, ce phénomène inexpliqué est un incipit, la première étrangeté d’une série d’anomalies qui culminera avec un duel spielbergien contre un alien. Dans le dernier né des studios A24, on comprend, sans grande surprise, que tout était un rêve non pas depuis le début mais dans ce début. Le premier film Hollywoodien du norvégien Kristoffer Borgli (Sick of Myself) commence in media somnium dans le cauchemar de Sophie (Lily Bird), fille cadette du professeur de biologie Paul Matthews (Nicolas Cage). Et quand Sophie se réveille, et raconte à papa ce qu’elle a vu quand elle dormait, Paul ne remarque pas les ressemblances avec Nope (la pluie de clés, mais aussi l’aspiration d’une victime vers les nuages), trop occupé qu’il est à se sentir embarrassé de la passivité de son double onirique. Il aurait aimé agir, être proactif. Il apprendra plus tard une leçon très vue dans le cinéma américain : Il faut faire attention à ce qu’on souhaite, car on pourrait bien l’obtenir.

La prémisse de Dream Scenario est simple et élégamment high concept : Nicolas Cage, ici, ringard à souhait, incarne l’homme le plus profondément quinquagénaire au monde, alors que sa vie est sur le point d’être chamboulée. Apparaissant malgré lui dans les rêves de milliers de dormeurs à travers le pays, puis le monde – amis, étudiants, amis d’amis, ex-compagnes, et enfin, parfaits inconnus –, Paul va accéder à une célébrité atypique. Se laissant prendre au jeu, Paul se sent regagner un peu de pouvoir ! De persuasion, notamment, et vite, il utilise sa viralité comme levier argumentatoire, afin de faire enfin publier l’ouvrage universitaire qu’il a toujours voulu rédiger. Et, peut-être, d’obtenir le respect de pairs joués par Tim Meadows, Marnie McPhail et Dylan Baker (ce dernier ne l’ayant jamais invité aux diners mondains qu’il organise fréquemment). C’est que Paul est intranquille, malgré la sagesse censée venir avec l’expérience d’un homme de son âge. On pourrait croire que son bonheur en ménage avec son épouse Janet (Julianne Nicholson) lui donnerait un peu de paix intérieure. Mais est-il bien satisfait du train-train que prend sa vie ? Le script de Borgli suggère parfois qu’il l’est, et parfois, l’inverse. Cette ambiguïté est bienvenue, quoi qu’insuffisamment développée. Ainsi, dans certaines scènes, Paul & Janet sont très complices, ils flirtent ensemble gentiment mais sincèrement, comme on le fait quand on est mariés depuis longtemps. C’est-à-dire, avec plus de facéties que de piment. Et dans d’autres, Paul se découvre vulnérable face à la tentation, confronté aux avances plutôt directes de la jeune stagiaire Molly. Cette dernière est interprétée par Dylan Gelula, actrice prometteuse qu’on connaît pour son humour caustique typiquement millenial et/ou zoomer (mettons, une Rachel Sennott qui n’a pas encore percé).

Une légère, mais perceptible influence de Jonze et de Kaufmann.

Peuplé, comme nous l’avons vu, de seconds rôles mémorables et plaisants; parsemé de dialogues souvent drôles, qui rendent crédibles son pitch et son atmosphère invitante, Dream Scenario parvient à mettre sur pieds un univers légèrement surréaliste où l’idée de l’inconscient collectif est rendue concrète par Paul, qui devient donc très soudainement un personnage littéralement public – il appartient désormais aux autres. Mentionnons -le de suite : Dream Scenario a de nombreuses qualités évidentes et ostensibles, dont son montage, géré par Borgli lui-même. L’arrogance multitâche d’un jeune cinéaste provient ici d’une vraie aisance moderne avec tous les outils de l’audiovisuel, et non pas, heureusement, d’une prétention je-fais-tout Kevin Smithienne. Ces qualités, donc, sont mises au service de la thématique explorée par le film. Ayant en commun avec Nope plus que de simples références, Dream Scenario partage en effet avec la filmographie de Peele un intérêt sabré pour la façon dont la société a rebattu les cartes, pour ce qui est des images publiques, des sphères médiatiques, et des images tout court. De son côté, Nope était un long-métrage rotatif, circulaire, osons-le dire, révolutionnaire, qui employait une certaine nostalgie rétrospective et une imagerie cyclique analogue (des vinyles, des turbines, des lassos…) afin de nous proposer une analyse de la force du cinéma comme celle d’une horizontalité (d’où l’utilisation de la forme sitcom) douloureuse où chacun a tout loisir de se blesser à armes égales. Alors, Dream Scenario est moins abouti que Nope, et Borgli n’a pas le génie formel de Peele. Soit. De nombreux basketteurs sont moins ahurissants que Tracy McGrady, ils n’en sont pas moins enthousiasmants et faciles à regarder pour autant ! Et si Dream Scenario s’attaque de manière beaucoup moins allégorisée à la cible facile de la cancel culture, reste que Borgli tâcle avec compétence une réalité : On a tous au moins une fois été filmés à notre insu, en public. Il a quelques observations nouvelles dans ses manches, et de vrais atouts artistiques pour les soutenir. Certains proviennent des marques de fabrique d’A24 : On retrouve les habituelles interruptions de la réalité par des plans plus figuratifs; ils sont ici justifiés par l’emploi du champ lexical onirique, et renforcés par une philosophie de montage qui crée une continuité qui n’est pas toujours celle des unités de temps. Surtout, certains proviennent des comédiens les plus adroits qu’ont choisi les directeurs de casting John Buchan, Jason Knight (qui a aussi distribué Priscilla, pour les mêmes studios A24), et Ellen Lewis (qui travaille beaucoup avec Scorcese).

Outre ceux qu’on a déjà mentionnés, les acteurs les plus connus doivent être Michael Cera et Kate Berlant dans le rôle d’attachés de presse que va finir par engager Paul. À la limite, leur présence au casting révèle, pas tout à fait une faille, mais une opportunité manquée pour Dream Scenario. Les deux comédiens étant familiers de célébrités internetisées peu conventionnelles, ainsi que d’un humour absurde néo-ironique, on se dit que le film aurait pu d’avantage mobiliser l’univers des memes, leur charte visuelle. Il se révèlera un peu plus convenu, et on imagine que c’est à l’honneur de Borgli de ne pas avoir eu l’hubris de s’attaquer à des formes extrêmement volatiles et vivantes.

Le meilleur comédien du film est, à nouveau sans surprise, sa star : Nicolas Cage se régale avec l’une des performances les plus courageusement anticool qu’il nous sera offert de voir cette année. Se trainant en toutes circonstances comme s’il portait des chaussons, Paul n’est jamais tout à fait à l’aise, entre les mains de son interprète. Enchainant blagues de papa sur ricanements mal placés, on devine de Paul qu’il est de ces gens à qui seul l’âge mûr sied : son langage corporel inconfortable et empoté a désespérément besoin d’être pairé avec une barbe blanche; et il ne semble être dans son élément qu’avec un livre dans les mains et des médicaments contre les reflux dans le sac. À quelques égards, la performance délicatement pathétique de Cage dans le rôle de Paul m’a fait penser à celle de Ramzy Bédia dans son film, Hibou. Des performeurs intuitifs, l’un comme l’autre de ces acteurs ont compris que la médiocrité d’un homme sur lequel il est facile de marcher, ils devaient la jouer pour eux-mêmes, et non pas trop la télescoper au spectateur.

Enfin, quand le versant onirique de Paul finit par devenir agressif, violent – Un Freddy Krueger étonnant d’endimanchement – Cage s’élève une fois de plus à la hauteur de la tâche qu’on lui demande. Redressé et menaçant, il sait parfaitement utiliser sa stature impressionnante (plus d’1m80) et son gabarit de serial killer trop calme, tout à coup lancé au galop. Il devient monstrueux, d’une façon qui n’est pas à l’opposé de ce qu’il faisait déjà dans Mom And Dad, du sale gosse Bryan Taylor. Il est utile de le noter, Mom And Dad  explorait déjà, de manière plus frénétique et dopée à la vitamine Z, des thèmes propres à Dream Scenario : Les regrets d’un homme qui se dit qu’il aurait pu faire plus de sa vie, la transformation quasi-magique d’un papa bien rangé en une figure d’épouvante, etc… L’occasion de se lancer dans une double-séance divertissante, laquelle nous confirmera que, s’il y a un acteur capable de faire d’une blague un vrai film, c’est bien Nicolas Cage.

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