Dancer in the Dark

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Après Breaking the Waves et Les Idiots, Lars von Trier, le plus souvent caméra DV à la main, revient avec Dancer in the dark, une œuvre tout simplement bouleversante. En cadrant au plus proche des personnages, il va droit au but et touche juste et fort. L’histoire est celle de Selma, mère infantile et inculte, […]

Après Breaking the Waves et Les Idiots, Lars von Trier, le plus souvent caméra DV à la main, revient avec Dancer in the dark, une œuvre tout simplement bouleversante. En cadrant au plus proche des personnages, il va droit au but et touche juste et fort. L’histoire est celle de Selma, mère infantile et inculte, atteinte de cécité, qui se sacrifie pour l’amour de son fils car lui aussi risque de devenir aveugle s’il n’est pas opéré des yeux. Face à la dureté de la réalité, elle aime à se réfugier dans un monde enchanteur où tout n’est que chaleur et musique.

De prime abord, le cinéaste aborde des thèmes faciles d’accès : le pouvoir de l’imagination et de l’imaginaire, le sacrifice par amour, le meurtre et la mort. La trame narrative, beaucoup plus classique que celle des Idiots par exemple (mais on se souviendra qu’Europa, par sa déstructuration, était lui aussi un film particulièrement difficile d’accès), rend le film plutôt abordable. Probable aussi que l’aspect comédie musicale ait joué pour beaucoup dans l’excellent accueil du public. Les décrochages stylistiques sont très intelligents, et les ruptures de couleurs et de mise en scène occasionnées par les séquences musicales se révèlent marquantes.

Et pourtant, derrière cette recherche esthétique, derrière son aspect un peu « ovni » de mélodrame musical, Dancer in the dark vaut, tout comme le furent Breaking the waves et Les Idiots et tout comme le sera Dogville, parce qu’il offre des pistes réflexives intenses, empruntant beaucoup à la théologie. Car le thème du sacrifice, présent dans tous ces films, dissimule un inconscient religieux prégnant, refoulé par nos sociétés modernes mais en même temps exalté par les résurgences d’une religion de foi véritable, longtemps réprimée par un christianisme vicié et déviant.

 

Breaking the Waves racontait comment Bess sacrifiait sa vie par amour pour son mari. Dans Les Idiots, une femme sacrifiait sa dignité pour le bien de la collectivité. Dans Dancer in the dark, le sacrifice est celui d’une mère pour son fils. Selma est un personnage peut-être moins énigmatique que l’héroïne de Breaking the Waves, mais n’en demeure pas moins une personne hors du commun. Sous ses apparences de fillette faible et inculte, elle est une mère incroyable, d’un courage et d’une grandeur de sentiments qui dépassent l’entendement. Jamais elle n’accepte de recevoir ; par contre elle donnera tout, jusqu’à son dernier souffle. Là encore, Lars von Trier dote son héroïne d’une force quasi transcendante, d’une rage intérieure telle qu’elle ne peut provenir que d’une pulsion de vie et de survie.

Mais chose particulièrement troublante, si Selma se sacrifie, c’est en partie par amour pur et désintéressé, mais aussi par sentiment de culpabilité : elle savait, en mettant au monde son fils, qu’il risquerait d’être lui aussi atteint de cécité. Son comportement est guidé pour bonne part par la volonté de laver sa conscience de cette culpabilité, d’atteindre une sorte de rédemption et de pardon. Selma n’est donc pas la figure du cœur pur absolu comme l’étaient les héroïnes de Breaking the waves et des Idiots. Sa logique se perd quelque part entre l’amour désintéressé et le sacrifice égocentré, entre le profane et le sacré. Mais on n’est certes pas encore parvenu au personnage de Dogville, qui lui ne peut exister qu’en ayant l’impression de se sacrifier.

Avec Dancer in the dark, Lars von Trier signe un film que les uns adoreront, les autres détesteront. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que le cinéaste, en partant d’un fait divers tragique pour parvenir à une profonde abstraction, a une nouvelle fois réussi à toucher une des formes les plus pures et absolues du cinéma, au même titre que Bergman ou Tarkovski.

Titre original : Dancer in the Dark

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Durée : 140 mn


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