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Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

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Au cœur des mélodrames de la période allemande de Douglas Sirk, ses protagonistes sont révélés par les artefacts d’une mise en scène où l’extravagance du kitsch le dispute avec le naturalisme du décor. Mais toujours pour porter la passion des sentiments exacerbés à son point culminant. Ces prémices flamboyants renvoient sans ambiguïté à sa période hollywoodienne qui est la consécration d’une œuvre filmique inégalée. Coup de projecteur sur le premier et dernier opus de cette période allemande.

« Personne n’a défini le mot “mélodrame”. Cela vient du grec, c’est un drame avec de la musique.” Douglas Sirk

La fille des marais (Detlef Sierck -1935)

Avant que Douglas Sirk ne peaufine sa légende dans l’usine à rêves hollywoodienne des années 50 avec une série mémorable de mélodrames de la sphère familiale résolument kitsch, Detlef Sierck, dramaturge à succès et cinéaste encore balbutiant, réalise des drames de commande pour la UFA. La compagnie cinématographique florissante lui permet ainsi de faire ses premières armes dans le sérail en mal de jeunes talents. La UFA connaît alors un rayonnement européen fulgurant avant et durant la mainmise du parti nazi. Joseph Goebbels, ministre de la propagande, cherchera à débaucher Sirk par tous les moyens de pression en son pouvoir afin qu’il devienne un réalisateur inféodé au régime du Troisième Reich. Mais Sirk ayant épousé Hilde, sa seconde femme, de confession juive, est désormais sous l’oeil du cyclone.Traumatisé, il fuira l’Allemagne en 1939 et le régime qui le pourchasse sur
la dénonciation de sa première femme, l’actrice Lydia Brincken, fervente adhérente du parti nazi.

Un poisson d’avril qui réserve quelques arêtes bien senties…

A part dans sa production, April April (1935), son tout premier long métrage de fiction, est une comédie loufoque (screwball comedy), sorte d’exercice de style lorgnant du côté de Lubitsch pour la critique sociale et l’ironie mordante. Dans un enchaînement de quiproquos burlesques, un fabricant de pâtes arriviste et sa femme, horrible pimbêche, afin de hâter leur ascension sociale cherchent à obtenir les faveurs d’un prince et pousse leur fille dans ses bras sans jamais parvenir à leurs fins.

 

 

Un mélodrame rural époustouflant de virtuosité formelle

Douglas Sirk réalise ensuite La fille des marais, son premier mélodrame naturaliste, inspiré de la nouvelliste suédoise Selma Lagerlöf, autrice à succès consacrée par un prix Nobel de littérature en 1905.

Au sein d’une communauté rurale et rigoriste du nord de l’Allemagne, le drame s’appesantit sur une ouaille égarée : Helga Christmann (Hansi Knotek), bonne à tout faire, renvoyée par un paysan qui l’a engrossé tout en niant sa paternité. Fille-mère élevant seule son enfant avec le soutien de ses parents dans une chaumière située sur un sol marécageux, elle est traitée comme une paria sous les risées des notables du bourg et des villageois engoncés dans leurs préjugés.

Se sentant bafouée dans ses droits les plus intimes, Helga poursuit son ex-employeur en justice pour obtenir une compensation financière qui doit lui permettre d’élever son enfant naturel. Sûr d’obtenir gain de cause au sein du conseil du village passablement bigot et misogyne, l’homme refuse cependant d’admettre l’évidence pour le préjudice moral occasionné à la malheureuse et comparaît devant un jury composé d’édiles et de villageois. Tandis qu’il s’apprête à parjurer sur la bible en dépit des supplications d’ Helga, celle-ci retire courageusement sa plainte afin qu’il se récuse ; prévenant les conséquences du parjure pour faire valoir son bon droit aux yeux de la société civile.

Elle reçoit le soutien de Karsten Dittmar (Kurt Fisher Fehling), un jeune paysan propriétaire terrien, qui lui témoigne toute son admiration pour avoir tenu tête, malgré son dénuement, à l’opprobre populaire et l’hypocrite componction de ses pairs. Une timide idylle se noue entre eux, tempérée par les croyances tenaces de la communauté villageoise. Il l’embauche alors comme domestique sur son lopin de terre au grand dam de Gertrud Gerhart (Ellen Frank), sa promise et l’intransigeante fille du bailli, qui se sent outragée, et pose en préalable à leurs justes noces, l’éviction de sa rivale supposée.

L’œuvre fruste mais palpitante dans son traitement formel est un remake du muet expressionniste, La fille de la tourbière (1917) du suédois Victor Sjöstrom, réalisateur entre autres chef-d’œuvres de la charrette fantôme adaptée de la même Selma Lagerlöf.

Un système de classes archaïque battu en brèche par le retour à la nature

Le réalisateur met l’accent sur les disparités sociales dans ce système paysan de castes et de classes où le poids écrasant des attentes sociales face aux conventions et aux superstitions religieuses perdure pour le malheur des plus défavorisés au bas de l’échelle sociale. Ironiquement, le rang social ne se mesure pas seulement à la santé du bétail mais aussi au nombre de saucisses suspendues en train de sécher et de fumer au-dessus de l’âtre.

Le bienveillant Karsten et la farouche Helga à la moralité scrupuleuse répriment une relation vécue dans un climat
de bonne entente qui fait table rase de leur extraction respective. La bigoterie ambiante et la psycho-rigidité des notables écaillent peu à peu le vernis de cette union jugée contre-nature mais leur amour sincère finira par triompher des préjugés qu’il heurtait: “un cœur aimant est un cœur illuminé”.

La fille du marais préfigure la morale thoreauiste de Tout ce que le ciel permet (1955) ou le système de classes s’abolit devant l’élévation spirituelle et l’aspiration à un retour à la nature. Rock Hudson est l’arbre sur lequel achoppent le matérialisme, la richesse et le succès. De même, Helga et Karsten qui s’élèvent au-dessus des contingences de leur condition.

La jeune fille vit en lisière d’un marécage, comme mise au ban de la communauté villageoise, auprès de son père savetier et sa mère brodeuse et l’enfant naturel au milieu. Elle transcende sa condition par le sacrifice de soi. Elle reste dans une relation quasi fétichiste avec la tourbe des marais qu’elle répand dans l’âtre de sa maison d’accueil pour conjurer les maléfices. Utilisée comme combustible et fuel domestique, la tourbe est aussi gage d’un pouvoir apaisant sur les tourments du foyer. Ces vieilles superstitions qui agissent comme des remèdes de bonne famille et dont sa famille tire leur subsistance restent étrangers à Karsten.


Sentiments refoulés et affinité mystérieuse

Douglas Sirk signe ici une réalisation sensible empreinte d’une grande justesse d’observation de sentiments refoulés dans le non-dit. On pense aux films de Frank Borzage qui partagent cette sorte d’affinité mystérieuse. Et la mise en scène fluide de Sirk est truffée d’ellipses transitionnelles d’ un raffinement d’expression comme la courte scène où un vieux batelier, faiseur et défaiseur de sortilèges, trouble l’eau de l’étang en projetant un caillou de son pied pour conjurer le sort d’une mésalliance annoncée. L’instant d’après, l’église du village se profile à la place du reflet du batelier annonçant des noces contrariées. Ou encore cette explication entre Helga et Karsten après que cette dernière ait dispersé les cendres de la tourbe dans l’âtre. La caméra inventorie le mobilier de la pièce comme pour en chasser les mauvais esprits.

La fille du marais est une œuvre comme on en voit rarement où toutes les notations sonnent juste et convergent pour l’occasion dans le but de composer une “pastorale” inoubliable.

 

 

 

La Habanera (1937) : une passion vénéneuse sous les Tropiques

Deux ans avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, la Habanera dispense, outre un vent de fièvre tropicale contagieuse irriguant le film en son entier comme une onde de choc, les effluves capiteuses et paradisiaques de Tenerife aux îles Canaries où il est réalisé sur l’instance de Detlef Sierck qui projette en sous-main de s’exiler aux Etats-unis où il deviendra Douglas Sirk. Dépourvu de passeport, le cinéaste l’obtient à l’arraché de Goebbels !

 

 

Derrière son exotisme de façade, la Habanera alimente la controverse

De fait, l’œuvre est l’ultime film que Sirk tournera pour le compte de la UFA. Sa géo-localisation dans les Caraïbes anticipe son expatriation volontaire pour les Etats-Unis et offre un prétexte tout trouvé pour permettre au réalisateur de fuir en catimini et de la manière la plus rocambolesque qui soit, flanqué de sa femme de confession juive, l’Allemagne désormais tenue sous la férule nazie.

Lors d’une escale prolongée sur l’île présumée de Porto Rico, Astrée Stern (Zahra Leander), jeune suédoise chaperonnée par sa tante, douairière intolérante et autoritaire, est littéralement happée par l’ attrait exotique de cette île enchanteresse. Ferdinand Maria, qui sera associé trois ans plus tard au plus grand film de propagande nazi commandité par Goebbels : le Juif Süss de Veit Harlan, campe ici Don Pedro de Avila, une influente personnalité issue d’une noblesse héréditaire de l’île. Fringant, il apparaît juché à califourchon sur un destrier noir et elle tombe irrésistiblement sous son charme au cours d’une corrida où il porte le coup décisif du matador au taureau sur les accents de l’air du toréador du Carmen de Bizet. Dix ans ont passé. Le sort d’Astrée semble désormais scellé.La tentation de la transgression s’est dissipée. Adoration et passion pour l’homme tyrannique qu’elle a épousé sur l’impulsion d’une tocade irréfléchie se muent en obsession puis en oppression et détestation. Même s’il continue de la regarder chanter la habanera, cette ritournelle chaloupée obsédante, enivrante et langoureuse, dans un transport extatique, le despotique Don Pedro fait contrepoids à Astrée, la refoulée, comme si la mayonnaise avait refusé de prendre entre un tempérament nordique et une nature hispanique que tout sépare. L’hacienda idyllique est devenue la prison d’Astrée.

Tous deux sont cernés par les artifices d’une mise en scène sirkienne traduisant à même l’image cette relation
toxique dans une atmosphère suffocante : ombres,persiennes, espaces à claire-voie, reflets moirés dans le bassin d’eau du patio de l’hacienda. Tout concourt dans un désaccord parfait à entretenir l’étrange sentiment que l’héroïne est emmurée dans une geôle dorée dont elle ne parvient à s’échapper que dans les moments de connivence avec son fils Juan. Elle lui susurre de sa voix suave les comptines évoquant sa Suède natale et Stockholm en particulier et où la neige concentre “des milliards de larmes d’anges gelées”.

Ce qui interroge d’emblée est l’artificialité assumée des situations passionnelles où la neige nordique évoquée,
totalement incongrue dans ce contexte plombant de touffeur tropicale vient recouvrir d’un linceul salvateur l’épidémie de fièvre portoricaine dévastatrice. Et où la luge emblématique de Juanito, le fils entiché des récits chantés de sa mère, dévale les escaliers de la riche habitation du maître de l’île à défaut des pentes enneigées du bocage suédois.

Le rejeton issu de leur union est une pure réplique de sang aryen à tête blonde tandis que Puerto Rico est stigmatisée comme une île peuplée de “barbares” pour la couleur de peau au teint cireux de sa population autochtone.


Ethnicité et supériorité aryenne

Même si la habanera n’est pas explicitement raciste dans son intertexte et son message sous-jacent, l’élément ethnique est omniprésent et le thème de la supériorité aryenne quasi subliminal.

A revoir ce mélodrame exotique, la connotation ethnicisante transparaît dans ce colonialisme exotique “bon teint” que le film véhicule. La compagnie cinématographique UFA est alors aux mains du Troisième Reich et la dimension propagandiste du film ne fait guère illusion. La couleur locale de la production et cette passion conjugale des plus torrides sous les tropiques exhibent un colonialisme triomphant. A l’époque du film, des théories spécieuses étaient
savamment concoctées et entretenues par les chefs de file nazis. Le film coche ouvertement toutes les cases
pour complaire à ces dignitaires: l’héroïne suédoise est secourue en dernier ressort par un docteur suédois qui a mis au jour le bacille de la fièvre tropicale réquisitionné par l’autorité étatique qui ne veut pas ébruiter l’affaire pour préserver l’économie florissante de l’île. Or, les habitants du village portoricain sont perçus comme les fourbes instigateurs qui, au prétexte du maintien de cette économie locale, se liguent pour empêcher les “bons Aryens” de trouver un sérum curatif au fléau de la fièvre contaminante qui dévaste l’île. Le mal a beau se propager de façon exponentielle sur l’île, rien ne doit transpirer hors des limites insulaires. L’intrigue multiplie les incohérences mais peu importe. Seule compte le pur exotisme des privautés du déracinement qu’égrènent les situations conflictuelles.

Ni clone de Garbo ni ersatz de Dietrich: Zarah Leander, égérie troublante du cinéma nazi

Dans la droite ligne de Garbo dont elle partage la photogénie lisse, l’androgynie discrète, l’impassibilité scandinave, les poses tantôt langoureuses tantôt suppliantes et la voix ténébreuse de contralto, Zarah Leander triomphe en parfaite égérie du cinéma allemand ; portée au pinacle par la popularité sans cesse croissante de ses apparitions glamoureuses dans les films produits par la UFA; désormais sous l’étroite tutelle des instances nazies.

Dans les derniers instants de La Habanera, Astrée Stern dit ne pas éprouver de regrets de larguer les amarres
pour retrouver sa Suède natale. Elle embrasse l’espace portuaire d’un regard empreint d’un halo de nostalgie tandis que le bâteau de croisière qui la ramène à Stockholm appareille et quitte la rade portoricaine. Désormais irréductiblement déracinée et apatride, elle se retrouve écartelée entre un monde transgressif qu’elle abandonne avec un pincement au coeur et l’ancien monde qu’elle s’est d’abord décidée à quitter sur une simple foucade pour s’être montré oppressant et qu’elle va retrouver en désespoir de cause. Brebis égarée, la fille prodigue rentre au bercail avec sa progéniture. Elle qui pensait avoir rompu avec son ancien monde et son passé se retrouve à présent à la dérive. Son fantasme du renoncement ne se réconciliera plus que dans ses rêves de rivages lointains et d’émancipation. Le spleen intérieur d’Astrée fredonnant la mélopée obsédante de la habanera préfigure celui à venir de Douglas Sirk, l’éternel exilé.


Hormis April April (1935), La fille des marais (1935) & La Habanera (1937), le distributeur-éditeur Capricci sort en salles et en versions restaurées 2K et 4K:  Les piliers de la société (1935), la Neuvième symphonie (1936), Du même titre (1936), Paramatta, bagne des femmes (1937). Parallèlement, la cinémathèque française consacre sa programmation à l’intégrale de l’oeuvre de Douglas Sirk du 31 août au 26 octobre 2022.

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