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Crime d’amour : entre pouvoir et séduction

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Qui a dit que l´amour et la haine étaient indissociables ? Dans « Crime d´Amour », dernier long-métrage d´Alain Corneau, deux femmes d´affaire s´affrontent entre séduction et machiavélisme. A croire que les rapports de pouvoir en entreprise s´avèrent bien plus cruels au féminin…

Fuis-moi je te suis, suis-moi je te tue

Une brune, une blonde. Une patronne, une seconde main. La Défense, son quartier d’affaire, ses dossiers financiers. Certes, le cadre du film Crime d’amour a tout du faux-semblant. Les bureaux sont aussi blancs que neige, les réunions entre collègues aussi orchestrées que mises en scène pour le film, les décors très vite oubliés pour se concentrer sur les personnages principaux. A savoir, deux femmes de pouvoir et entre elles, tel un jouet, un homme qu’elles s’échangent pour mieux partager leurs différences.

Même si le scénario connaît des limites tant par le manque de sensation de « vrai » dans ce qui est montré – répliques parfois trop courtes, trop parfaites, décors simplistes, énigmes rapidement résolues – le film met à l’épreuve un thème abordé avec des pincettes au cinéma. Comment deux femmes, décisionnaires, importantes, impressionnantes aussi, perdent-elles le contrôle de leurs actes ? Entre Isabelle (Ludivine Sagnier) et Christine (Kristin Scott Thomas), c’est de l’amour-haine, une tension sensuelle et sexuelle, tantôt entre dominante et dominée, tantôt entre élève et maîtresse.

Filmer l’entreprise : rude affaire

Le cinéma français s’est récemment aventuré plus d’une fois dans les couloirs des entreprises. On pense naturellement à Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout (2003) ou encore 99 Francs de Jan Kounen (2007), film tragi-comique avec Jean Dujardin, sur l’univers impitoyable de la publicité. Plus récemment, des films tels que Rien de personnel de Mathias Gokalp (2009), Le coach d’Olivier Doran (2009) avec Jean-Paul Rouve et Richard Berry ou Notre univers impitoyable (2008) de Léa Fazer avec Alice Taglioni et Jocelyn Quivrin abordèrent le sujet du monde du travail avec un regard critique sur les relations entre employés et dirigeants, entre humour, sarcasme et stratégie. Mais aucun de ces films n’en vint à la confrontation jusqu’au crime, jusqu’au sang, à exploiter cette piste de la vengeance amoureuse, maladive, incontrôlable.

Peut-être que Crime d’amour aurait néanmoins dû s’arrêter à cet effet sans doute très réfléchi par le réalisateur de dualité amoureuse au sein de l’entreprise, sorte de concurrence des sentiments, des manipulations, dépassant la raison même de chacun, les normes, les codes infligés par le travail. Peut-être que la Défense n’était pas le lieu idéal à l’esprit du film, profond et rude, tandis que ce centre d’affaire donne lieu à une quotidienne  routine de travail, de stress et de mécanismes propres à l’agitation décisionnelle errant dans les tours des grands groupes français.

Une question de femmes

Côté vengeance, le film A vif de Neil Jordan, sorti en 2007 avec Jodie Foster dans le rôle principal, aborda la question de manière plus radicale. La confrontation entre cette femme en deuil et agressée à New York avec ses voyous citadins repose bien sur le crime, mais à répétition afin de peut-être mieux effacer la douleur. Dans Crime d’amour, le crime survient au moment où le machiavélisme prend forme humaine, où le mal est si grand qu’il n’y a plus de raison de vivre que si l’essence de ce mal s’éteint. Alain Corneau, sans doute inspiré par Fritz Lang comme il l’évoque dans certaines interviews, tend à montrer comment un coupable peut s’innocenter en se prononçant coupable. Sauf que toute cette deuxième partie du film – le nœud de l’histoire en quelque sorte – délaisse au final cette vraie question pertinente de deux femmes qui s’aiment mais se détestent, se rejettent, se soumettent. Quand tuer devient plus facile qu’aimer, ou qu’avoir aimé donne envie de tuer, surtout lorsque l’un des deux êtres va trop loin dans la domination. A croire que le crime, s’il n’est pas d’amour pour le tué, l’est sans doute pour soi-même…

Crime d’amour, d’Alain Corneau
Avec Ludivine Sagnier, Kristin Scott Thomas, Patrick Mille.
UGC éditions
Sortie DVD et Blu-ray : 5 janvier 2011
Teaser du film : http://www.youtube.com/watch?v=npYQnCl0E6o  


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