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Coffret DVD : « Le Cinéma de Max Linder »

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« Make ´em laugh, make ´em laugh! Don´t you know, everyone wants to laugh! My dad said: be an actor my son. But be a comical one… » *

Gabriel Leuvielle, alias Max Linder, n’était pas américain, mais bordelais. Gabriel Leuvielle, ou plutôt Max Linder, n’était pas si drôle non plus. Devenu littéralement fou de sa jeune épouse – Ninette Peters – à partir de son mariage en 1923, sa jalousie maladive n’a fait qu’empirer, c’est pourquoi il tua sa femme avant de se suicider en 1925. Son père n’a d’ailleurs jamais voulu qu’il devienne acteur comique, ni même acteur tout court. L’élégant jeune homme trouva donc son nom de scène sur l’enseigne d’un magasin de chaussures afin de poursuivre la carrière prometteuse qu’il avait débutée sur les planches.

Une fois débarqué à Paris, on lui proposa très vite de tourner pour les scénaristes de la firme Pathé Frères tout en lui accordant d’être le réalisateur de ses films, à raison d’un par jour entre 1907 et 1910. La quasi-totalité demeure aujourd’hui perdue, comme beaucoup d’autres films de cette époque. De l’Australie à la Russie en passant par Hong Kong, les clients raffolaient pourtant des aventures de Max dont les copies se vendaient comme des petits pains. La clef d’un tel succès ? Max incarne à la perfection le dandy français, séducteur compulsif, plutôt couard, et limite hystérique. Chapeau haut-de-forme, souliers vernis et queue-de-pie, sa mise raffinée avait permis de le distinguer parmi ses contemporains. Enchaînant valeureusement théâtre et studio, après une mauvaise chute en patins à roulettes à La Cigale, Max se retrouve cloué au lit et inquiet pour son matricule. À tort, car pour fêter son retour de l’hôpital, les frères Pathé lui font signer le contrat « de [s]es rêves : un million de francs en trois ans pour réaliser cinquante films par an. » (1)
 
 

Max et Jane veulent faire du théâtre

Le premier, Max en convalescence (1911), tourné en plein air avec d’authentiques animaux, inaugure une série de courts à l’humour particulièrement soigné. Exit les tartes à la crème et les courses-poursuites aliénantes. Chroniqueur de son temps, qualifié à juste titre de « Molière de l’écran » par Marcel Achard, devenu son propre scénariste, Linder se plaît notamment à mettre en scène les amours contrariés de jeunes gens soumis aux aspirations bourgeoises de leurs parents envahissants. Max et Jane veulent faire du théâtre (1912) en étant sûrement le meilleur exemple : préférant déclamer des vers dans le salon de maman, Jane refuse de se marier. Lorsque, poussé par papa, Max frappe à la porte, celle-ci n’hésite pas à se choucrouter les cheveux le plus ridiculement possible. Battant des cils et roulant des yeux comme une débile, elle minaude alors outrageusement devant un Max tout aussi réticent, qui s’est pour l’occasion collé le plus infâme des dentiers dans la bouche.

Plus audacieux encore, travestie en bonne afin de ne pas éveiller l’intérêt des hommes sur son héritage, l’exigeante héroïne d’Entente cordiale (1912) canalisera carrément l’ardeur de ses deux prétendants dans un concours de ménage. Linder astique péniblement les meubles, alors que son rival turbine en cuisine… Livrée à un délicieux repos, l’ingénue s’endort de plaisir sur le divan, laissant les deux coqs parader avec, en guise de crêtes, un plumeau et un balai. Ce féminisme précoce évoque presque l’étonnant Maître du logis (1925) où Dreyer expliquait à tous les maris récalcitrants de la Terre le sens des mots « aimer » et « chérir » son épouse, encore trop machinalement prononcés à l’Église

En 1916, le producteur Goe K. Spoor, président de la compagnie Essanay à Chicago, demande à Max de remplacer Charlie Chaplin, dont le personnage socialement stigmatisé de Charlot alors fraîchement accouché fût justement inspiré par celui – résolument upper class – de Max Linder. Le gendre idéal est accueilli comme un prince, mais la guerre de 1914 a fragilisé sa santé. Tombé malade, il doit rompre son contrat après seulement trois films tournés sur les douze prévus. Rentré en France sans pour autant s’avouer vaincu, le temps d’ouvrir sa propre salle de cinéma boulevard Poissonnière à Paris, il récidive en 1919, et s’installe à Los Angeles dans la maison voisine de celle de Chaplin. Les producteurs américains le snobent ? Qu’à cela ne tienne, Max monte sa propre société : la « Max Linder Productions », grâce à laquelle, en 1921 et 1922, il réalise ses films les plus connus, poussant à bout les intuitions les plus génialement absurdes qu’il avait eues dans des courts tels que Max a peur de l’eau (1912), où Max assis dans son salon en maillot de bain, les doigts plongés dans deux verres d’eau, tentait de s’habituer à l’abominable liquide sous l’implacable débit d’une bouteille se déversant sur son crâne.

 

Max a peur de l’eau

Le miroir brisé par les domestiques de Sept ans de malheur (1921) va ainsi donner lieu à une incroyable scène de mime à laquelle les Marx Brothers rendront plus tard hommage dans Duck Soup (1933) (2). C’est sans compter l’ouverture du film où Max, éméché, fête l’enterrement de sa vie de garçon un verre à la main, puis un verre à la main, un autre verre à la main et un verre à la main… dans un montage répétitif du même plan où Max tend son verre l’air de dire « d’accord, mais juste un chouïa, hein » ! Ce quasi sampling visuel venait justement appuyer la vue en plongée très dynamique d’une table étoilée de fêtards endimanchés. Le suivant, Soyez ma femme (1921), s’est quant à lui illustré par une magnifique scène d’ombres chinoises, et, surtout, par l’utilisation détournée et particulièrement rusée du montage alterné – utilisé à l’époque par David W. Griffith pour exacerber le supense et exciter l’adrénaline du spectateur – dans une séquence où, pour obtenir la main de sa dulcinée, un Max livré à un ballet schizophrène jouait à lui seul les rôles du cambrioleur et du super héros, caché par un rideau, de sorte que son public puisse croire à l’existence du drame se déroulant sinon sous ses yeux, du moins dans son imagination.

Plus hardi et chorégraphié encore sera L’Étroit mousquetaire (en anglais, The Three Must-Get-Theres, 1922) où Linder peut enfin laisser éclater ses talents d’ancien escrimeur, voire même de gymnaste, dans un numéro inattendu de GRS – avec roulades mais sans ruban – en compagnie d’Athos, Porthos et Aramis, sous la fenêtre de la femme de chambre d’Anne d’Autriche. Entre la voiture à porteurs reconstituée au sens littéral, le cheval sous morphine au galop ralenti, les larmes de cette vache qui refuse d’être séparée du mulet, et les trois cheveux de ce moine que « le cardinal caresse » à l’image de ses « sombres projets », la parodie historique est en effet digne des Monty Python. C’est d’ailleurs en visionnant Les Trois Mousquetaires de Fred Niblo (1921) avec Douglas Fairbanks que Linder aura l’idée d’en réaliser un pastiche, demandant bien évidemment l’autorisation au préalable à son ami Fairbanks.

 

L’Étroit mousquetaire

À peine un an plus tard, Buster Keaton reprendra justement ce flambeau avec Les Trois Âges (1923) en offrant une relecture d’Intolérance (1916) de Griffith curieusement truffée de clins d’œil à Sept ans de malheur. Là où Max batifolait en cage avec une vraie lionne, Buster, dans les arènes, limera les griffes d’un faux lion. De même, au lieu d’accoucher d’une ribambelle de minis Max chacun affublés d’un haut-de-forme, Keaton hérite, sur deux époques, d’une tribu de « minis lui » déguisés en romains ou en Capitaine Caverne. Si le personnage a pendant longtemps été oublié des livres d’Histoire, Max a toutefois vraisemblablement été l’une des premières stars internationales du cinéma muet et c’est très certainement lui qui a servi de silhouette modèle au personnage de Jean Dujardin dans le très récent The Artist (2011) de Michel Hazanavicius.

Catastrophée par l’état dans lequel se trouvaient les pellicules de son père dont elle n’a appris l’existence qu’à 10-11 ans et découvert les films que jeune femme, Maud Linder a depuis repris la situation en main, faisant restaurer tous les films figurant dans ce coffret, mais ayant toutefois renoncé à dénicher la plupart des pièces définitivement manquantes au puzzle de l’œuvre paternelle. Pour la plupart, il faudra se contenter des photos de tournage, en attendant, peut-être, de nouvelles découvertes. Jusqu’à présent disponible en VHS, seul le montage de Maud Linder réalisé d’après Sept ans de malheur, Soyez ma femme et L’Étroit mousquetaire permettait de visionner les films de Max Linder. Ce coffret édité par les Éditions Montparnasse vient donc enfin remplir un vide colossal.




Le Cinéma de Max Linder
– Coffret 3 DVD édité par les Éditions Montparnasse – Sortie le 6 novembre 2012


DVD 1 :
Les débuts de Max Linder en 10 courts métrages (1910-1915) ; musique originale de Jean-Marie Sénia, enregistrement et mixage de Frédéric Jacquemin.
+ Bonus de 5 minutes sur la restauration des films.

DVD 2 :
En compagnie de Max Linder, le montage réalisé par Maud Linder, d’après les 3 chefs-d’œuvre de Max Linder : Soyez ma femme (Be My Wife), Sept ans de malheur (38 minutes, version courte) et L’Étroit mousquetaire (The Three Must-Get-Theres) ; musique de Gérard Calvi.
+ Bonus : présentation du film par Maud Linder lors de sa sortie en salles en 1963, dans l’émission Cinq colonnes à la une (7 min).

DVD 3 :
L’Homme au chapeau de soie (1983, 1h33, Couleur et N&B, muet), Maud Linder retrace en images la vie de son père en s’appuyant sur les nombreuses séquences retrouvées et quelques archives rares ; musique de Jean-Marie Sénia et direction d’orchestre de Carlo Savina.

+ Un livret d’accompagnement de 60 pages illustrées rédigé par Maud Linder au sujet de l’œuvre et de la vie de son père.
 

* Donald O’Connor dans Chantons sous la pluie (Stanley Donen et Gene Kelly – 1952).
(1) Cité par Maud Linder dans le livret Max Linder accompagnant le coffret DVD, p.23.
(2) Voir ici la démonstration faite par Antoine Royer dans son dossier « Le cinéma de Max Linder » sur DVDClassik.


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