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Brooklyn Secret

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Un film sur les immigrées transgenres philippines dans un New York mélancolique à la Woody Allen.

Manifeste esthétique

Isabel Sandoval, qualifiée de « rareté parmi la jeune génération de cinéastes philippins » par le Musée d’Art Moderne de New York, situe son troisième long-métrage à Brooklyn, plus précisément à Brighton Beach et Coney Island, lieux de New York magnifiés respectivement par James Gray dans Little Odessa et Woody Allen à diverses reprises. Son cinéma est toujours respectueux de la condition féminine et présente des femmes courageuses, voire des religieuses pendant la dictature de Marcos aux Philippines. Son prochain film sera d’ailleurs tourné aux Philippines et portera le titre de Tropical Gothic comme manifeste esthétique faisant revivre les missions espagnoles chargées, au XVIe siècle, de convertir les autochtones au catholicisme et qui sera un hommage au Vertigo d’Hitchcock. Isabel Sandoval, elle-même transgenre, met en scène dans Brooklyn Secret un personnage qu’elle va même jusqu’à incarner devant sa caméra, transsexuelle et employée comme aide ménagère chez une vieille dame, Olga, d’origine russe et ashkénaze qui perd la mémoire, métaphore revendiquée du peuple américain qui semble avoir oublié lui aussi ses origines.

 

Tendre est la vie

Il faut dire que ce beau film, tendre et mélancolique, nous délivre un tableau de la parole des immigrées sans papiers, de surcroît transgenres, à la fois réaliste et magnifié par un regard subjectif qui reste cependant réaliste et objectif. Pour se démarquer de ses homologues philippins, il a fallu qu’Isabel Sandoval trouve son propre style avec la belle lumière de la photo que lui propose Isaac Banks et le traitement du sujet à l’encontre complète du film glamour ou branché car il est vrai que le métier d’aide ménagère pour personne âgée sénile ne fait pas tellement rêver, et pourtant… « Je suis une immigrée transgenre aux Etats-Unis, déclare-t-elle dans le dossier de presse du film, ce qui rend mon propos immédiatement politique. Et mon intention était aussi de me démarquer du cinéma philippin réaliste de Brillante Mendoza et des chroniques de Lav Diaz. Je voulais tenter quelque chose de différent et imposer un style qui pourrait être le mien. »

Le renouvellement d’un style

C’est une belle réussite à tous points de vue, notamment dans les cadrages du personnage d’Olivia qu’elle incarne, aux antipodes d’une manière de filmer à la Abdellatif Kechiche dans La vie d’Adèle par exemple, puisque la réalisatrice actrice avoue chercher son inspiration, notamment pour les scènes filmées dans la cuisine d’Olga, chez une réalisatrice plus introvertie, Chantal Akerman, et notamment son magnifique Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles. En effet, aucune complaisance ni voyeurisme à filmer à la fois le statut de l’immigrante clandestine qui a peur chaque jour des descentes de la police de l’immigration, du transgenre qui tremble d’être rejetée et exclue et des secrets de l’amour qui aurait pu unir la destinée de ces deux personnages que rien ne pouvait rapprocher, sinon le hasard. Mais un hasard marivaudien qui sera trahi et dont nous ne dirons pas autre chose sinon qu’il rejoint les grands mythes de la littérature et du cinéma. Un très beau film émouvant et sensible, vécu de l’intérieur, qui donne à la fois une impression de mystère, notamment par le jeu avec les prénoms des passeports et de réalisme moderne des sobres décors. « Le film se veut un antidote à ces comédies romantiques qui se terminent toujours bien, déclare encore Isabel Sandoval. Je veux que les spectateurs comprennent d’où vient Olivia et comment elle en arrive à prendre cette décision compliquée, qu’ils aient de l’empathie pour elle. »

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Durée : 90 mn


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