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Bilan de la 15e édition du Brussels Short Film Festival

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Le Brussels Short Film Festival a connu meilleure forme. Le public était peu nombreux mais les spectateurs présents n’ont pas été déçus de l’éclectisme de la programmation.

Acte 1 : Lever de rideau sur "Retour de Flamme"

C’est dans une ambiance plutôt détendue que le quinzième Festival du court métrage de Bruxelles a débuté dans la soirée du vendredi 27 avril. Serge Bromberg a orchestré cette soirée avec la ferveur d’un grand magicien. Le spectacle proposé pour cette soirée d’ouverture s’intitulait « Retour de flamme », appellation métaphorique évoquant la restauration et la conservation des films anciens qui, à l’époque, étaient tournés sur de la pellicule nitrate hautement inflammable. Sauver ces films du feu et de l’oubli, voilà l’objectif des restaurateurs et des cinémathèques sans lesquels l’Histoire du cinéma ne survivrait pas. C’est ainsi durant deux heures que Monsieur Bromberg a animé la soirée, à la fois en tant que grand orateur mais aussi comme pianiste-cinéphile virtuose accompagnant magistralement les œuvres muettes.

Le choix d’un thème s’est imposé pour cette soirée et c’est le cinéma en relief qui a été mis à l’honneur. Nous avons été invités, dans un premier temps, à revêtir des lunettes en carton aux filtres bleu et rouge. Les débuts de la 3D s’offraient à nous, en commençant par un film de George Sidney réalisé en 1940, Third Dimensional Murder. Malgré le côté rébarbatif de certains effets, cette comédie de sept minutes s’est avérée efficace et pleine d’humour, permettant au spectateur de situer la technique au sein de son époque. De même, Musical Memories, court d’animation de Dave Fleisher réalisé en 1935, montrait un couple d’amoureux au sommet de leur troisième âge regardant des photos stéréoscopiques leur servant de souvenirs. Le film constitua un défi technique pour l’époque, toute la réalisation reposant sur des décors en 3D. Impossible à réaliser à partir de personnages animés, le travelling final fut réalisé à l’aide de marionnettes ; la technique utilisée fait aujourd’hui sourire mais en a sûrement bluffé plus d’un à l’époque…

Il y en eut pour tous les goûts : les courts de Walt Disney furent adorables, comme Working for Peanuts où Tic et Tac font des leurs en nous en mettant plein les yeux, ou encore Melody dans lequel les notes de musique rythment le relief (si ce n’est le contraire) ; d’autres, plus douloureux, comme la série de documentaires russes Paradise of Attraction, qui souffrait de manques à la fois techniques et surtout scénaristiques ; d’autres encore, témoignages de l’évolution récente de la technique, comme le superbe Falling in Love Again de Munro Ferguson, variation sur les clichés autour de l’amour au rythme de la chanson éponyme entonnée par Marlène Dietrich dans L’Ange bleu de Josef von Sternberg et qui constitua le véritable coup de cœur de ces deux heures de projection.
 


Mélodies de Serge Bromberg

Acte 2 : Acte manqué

Un anniversaire est toujours prétexte à faire la fête. Surtout en Belgique où, comme par hasard, les quinze ans du Festival se sont couplés à l’anniversaire de la bière Chimay, qui fêtait elle ses 150 ans. Bières et films à volonté, donc. Malgré cela, la soirée du samedi 28 organisée pour l’occasion n’a pourtant attiré que très peu de monde et la conclusion que nous en avons tirée fut qu’il y eut finalement beaucoup de bruit pour rien. Bouli Lanners, qui a mixé une partie de la soirée en tant que mauvais DJ assumé, est définitivement meilleur derrière la caméra que derrière les platines.

 


Junior

Acte 3 : Compétition

Malheureux, le spectateur se rendant peu à peu à l’évidence de la lente disparition de la pellicule au profit du numérique. Les courts métrages tournés en 35 mm furent peu nombreux comparés à ceux tournés en numérique. Pourtant quel plaisir, quelle qualité, à la vue du grain et de la profondeur de champ.

Cette année, pour fêter dignement son anniversaire, le Festival avait sélectionné un certain nombre de courts primés depuis quinze ans, regroupés en trois programmes de best-of. L’occasion de revoir quelques perles et de redécouvrir les débuts de certains. On a ainsi pu voir la prestation d’Omar Sy datant d’il y a une dizaine d’années dans le comique Coming-Out d’Olivier Ayache-Vidal ou encore l’une des toutes premières réalisations de Bouli Lanners, Travellinckx, dans lequel se dessinait déjà l’univers si particulier du cinéaste. De même, des films d’animation dont les styles marquent encore les esprits, à l’instar de Vincent Bierrewaerts, qui fut primé au Festival il y a quelques années pour son court métrage Le Pont, poétique et cruel, mais plein d’ingéniosité. Autre film d’animation, autre coup de cœur mais ce coup-ci pour un réalisateur mexicain, Carlos Carrera, qui animait El Heroe, l’histoire d’un amour qui se termine avant même de commencer. Le style d’animation fait penser aux dessins de Bill Plympton, tout aussi efficace. La projection de ces best-of nous amenait à repenser au rôle même du Festival, dont l’une des fonctions premières est de promouvoir et de lancer de jeunes talents.

L’important étant de saluer ceux qui le méritent, nous passerons outre les déceptions pour se concentrer sur les courts qui ont illuminé nos pupilles. Julie Ducournau nous a charmés avec sa Junior, personnage cocasse et haut en couleurs qui révèle par la même occasion un jeune talent (pour l’instant) inconnu : Garance Marillier, qu’on imagine revoir très bientôt sur nos écrans. L’univers du film, singulier, se base sur des références hip-hop situées dans une campagne où le personnage de Junior va évoluer. On suit ce garçon manqué, cette adolescente dont le corps va peu à peu se muer en celui d’une jolie jeune femme. Cette période dans la vie d’une fille, si perturbante et excitante à la fois, a été traitée et maltraitée par beaucoup de cinéastes. Ainsi lorsque Sofia Coppola met en scène, brillamment, l’ennui d’adolescentes dans The Virgin Suicides, Julie Ducournau, elle, joue à l’opposé en traitant cette métamorphose, ce passage d‘un âge à l‘autre, de manière presque grotesque. Les références fantastiques abondent et dans ce corps qui se transforme on se croirait presque, par moments, dans un film de Cronenberg. Ce court métrage fut présenté, dans toute son originalité, à la Semaine internationale de la critique du Festival de Cannes en 2011 et a permis à la réalisatrice de décrocher ce dimanche 6 mai la mention spéciale du Jury du Festival. À suivre (1).
 
 


Tuba Atlantic
 
Ce n’est pas le format qui fait l’efficacité, le court a tout pour nous séduire et ce fut le cas du superbe Curfew de Shawn Christensen (déjà remarqué au festival de Clermont-Ferrand cette année), qui met en scène un duo d’acteurs absolument incroyable. Le réalisateur réussit à installer, entre ses deux personnages, une relation touchante et franche, presque culottée. Les deux interprètes, Shawn Christensen lui-même et Fatima Ptacek, portent le film et réussissent à créer entre leurs personnages un lien sincère auquel le spectateur adhère entièrement pendant 19 minutes. Ce n’est pas pour rien si le prix d’interprétation masculine est revenu à Shawn Christensen, dont la ressemblance avec Casey Affleck est par ailleurs plutôt notable. Des moues que l’on a envie de revoir très vite.

Le Suédois Ruben Ostlund a choisi d’exploiter le format du plan-séquence pour son court Incident by a Bank, qu’il fonde sur la base d’un fait réel comme il en survient partout : le braquage d’une banque. La mise en scène fait se mouvoir tout un tas de gens et de passagers au sein d’un plan-séquence de douze minutes qui, malgré l’aspect dramatique et tendu de l’événement en train de se dérouler, réussit à apporter quelques touches d’humour, notamment à travers ces deux passants qui commentent la scène du braquage, se plaçant au-devant de nous en tant que spectateurs.

C’est en sept minutes trente que l’Anglais Douglas Hart établit une Long Distant Information à partir de laquelle il va mettre en scène un quiproquo sentimental plein d’humour entre un père et un fils de substitution. Peter Mullan excelle dans ce rôle d’homme désabusé. D’un bout à l’autre du téléphone, une relation va s’installer entre les deux hommes, chacun croyant être le père ou le fils de l’autre. L’alternance dans le montage est bien maîtrisée, interrogeant la place d’un personnage par rapport à l’autre (spatialement, mais aussi psychologiquement). À la fin du film, le regard perdu et interrogateur de Peter Mullan rejoignait celui du spectateur, qui lui, se délectait de ce drôle de malentendu.

La Norvège fut également bien représentée avec Hallvar Witzo qui nous proposait son très beau Tuba Atlantic, traitant d’un sujet délicat d’une manière à la fois subtile et pleine d’humour. Le film met en scène un vieil homme mourant apprenant qu’il ne lui reste plus que six jours à vivre. Cette fatalité qui s’acharne sur lui est un obstacle qu’il ne pourra plus surmonter. Il va vivre sa dernière semaine sans folies ni excès, ne demandant plus rien à la vie. C’est au bord de la mer, dans un coin un peu perdu, que le vieil homme va prendre un bol d’air frais avant de livrer son dernier souffle. Le paysage semble être un lieu de légende, comme si c’était déjà le paradis.

On a aussi beaucoup apprécié La Sole, l’Eau et le Sable, court métrage français d’Angèle Patron, qui se construit en faux documentaire plutôt cocasse et décalé sur l’asymétrie de la sole. Le film mélange de manière très inventive les prises de vues réelles et la technique de pixilation (2). On a aussi pu voir le court métrage que Terry Gilliam a réalisé l’année dernière, The Wholly Family, où l’enfance et le fantastique se côtoyaient superbement.

Il y eut beaucoup de découvertes et de jeunes talents visibles durant tout le festival, mais on regrette un manque d’ambiance global et un public venu trop peu nombreux.
On va dire que ça ira mieux l’année prochaine… 

 

Palmarès International
Grand prix du Festival : Short for Vernesa B. de Jons Vukorep – Bosnie-Herzégovine/Allemagne – 11′ – 2011
Mention spéciale du Jury : Junior de Julia Ducournau – France – 20′ – 2011
Prix d’interprétation féminine : Aldona Bendoriute pour Teve Musu de Marius Ivaskevicius – Lituanie – 28′ – 2011
Prix d’interprétation masculine : Shawn Christensen pour Curfew de Shawn Christensen – États-Unis – 19′ – 2011
Prix du public : Curfew de Shawn Christensen – États-Unis – 19′ – 2011

Palmarès National
Grand prix national : Le Cri du Homard de Nicolas Guiot – Belgique – 30′ – 2012
Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles : Youssouf le Souffleur de Lia Bertels – Belgique – 5’20 » – 2011
Prix d’interprétation féminine : Eva Van Der Gucht pour You Will Find it de Jessie de Leeuw – Belgique – 17’11 » – 2011
Prix d’interprétation masculine : Itsik Elbaz pour Le Syndrome du cornichon de Géraldine Doignon – Belgique – 21′ – 2012
Prix du Jury : Oh Willy… d’Emma de Swaef & Marc James Roels – Belgique – 18’30 » – 2011
Prix BeTV : L’Attrape-rêves de Léo Medard – Belgique – 18’30 » – 2011
Prix TV5 Monde : Que la Suite soit douce d’Alice de Vestele – Belgique – 23′ – 2012
Prix du public : Fable domestique d’Ann Sirot & Raphaël Balboni – Belgique – 22′ – 2012
Prix des centres culturels : A New Old Story d’Antoine Cuypers – Belgique – 22′ – 2012

(1) Julie Ducourneau a déjà réalisé un long métrage pour la télévision, intitulé Mange, que l’on pourra découvrir le 26 mai sur Canal+.
(2) Animation, en volume, où l’on filme les objets et les acteurs réels image par image.


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