Argylle

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L’essoufflement du Marv Cinematic Universe.

Kino-toc : vers un manifeste du film si retouché qu’il pourrait être animé.

La meilleure motivation pour visionner Argylle, le dernier Dry Martini bourré de pelures de citron signé Matthew Vaughn, est le réconfort de savoir qu’en le faisant, on pourra écouter Argylle. La bande originale composée par Lorne Balfe pour le film, en effet, est la plus grande qualité de cette gamelle d’espionnage. Son instrumentation est épique quand il le faut, et elle est tendue quand elle le veut. Grâce, on l’imagine, à l’expérience de Balfe dans la musique de films animés (en particulier chez DreamWorks), elle se permet aussi d’être joueuse et fanfaronne – sublimant, par exemple, quelques scènes finales qui ont totalement abandonné tout prétexte de subtilité et d’épaisseur, et leur donnant, judicieusement, un aspect jubilatoire qui finit par fonctionner. Le spectateur vibre enfin avec le film. Il vibre trop peu, et il vibre trop tard (Argylle étant une œuvre qui dure deux longues heures et vingt minutes), mais, l’espace d’un instant, il voit ce que ce scénario aurait pu être depuis le début, et il regrette ainsi que l’épuisante machine à démystifier et remystifier que sont les Marv Studios de Vaughn, ait choisi de redoubler de beaufferie à chaque nouveau film Kingsman. Malgré les sorties de presse où Vaughn se revendique de Die Hard, on ne s’attendait pas réellement à un chef-d’œuvre, du dernier-né d’Universal Pictures. Mais on s’attendait au moins à avoir envie d’être cléments !

Le fait est que même si aucun autre thriller d’espionnage ne sort, cette année, Argylle n’en sera pas le meilleur film d’agents secrets de 2024 pour autant. Et pour cause, même si Bryce Dallas Howard est plutôt pétillante en Elly Conway, romancière pétrie d’anxiété, et même si Sam Rockwell est fidèle à lui-même en Aiden Wylde, Jason Bourne sappé comme Carlos, Argylle est, d’une part, un blockbuster inefficace, et, d’autre part, à peine un thriller d’espionnage. C’est un film d’action indistinct : de Marvel à Marv, tous les héros sont supers, dans l’ère audiovisuelle dans laquelle nous vivons. Le rythme effréné à la mode dans les productions récentes finit par triompher de toute tentative d’affirmer une spécificité générique : Où pourrait-on trouver le temps de faire exister de vraies séquences d’infiltration, dans un long-métrage qui doit déjà carburer à raison de 24 blagues/seconde ? On finit par en regretter Napoleon Solo, l’agent déjà interprété par Henry Cavill dans le Code U.N.C.L.E. de 2016. Lui était vaniteux, lui était sardonique, et lui, au passage, faisait autre chose que taper du méchant. C’était un personnage qui était complet dans son film, là où ceux d’Argylle sont fragmentés, découpés, et trop, trop, trop en dialogue avec leurs archétypes. Aussi, on est forcés de se le demander : Y a-t-il un Bond pour sauver Hollywood ?

Bryan Cranston, jouant un méchant de cartoon, échoue à sauver les meubles.

Elly Conway, donc, est l’autrice romantiquement mal adaptée d’une série de livres qui narrent les aventures de l’agent Argylle (Cavill), un mercenaire inarrêtable à la solde d’une organisation comploteuse, qui va finir par se rebeller contre cette dernière. Alors qu’elle s’apprête à finaliser le tome 5 de sa saga, Conway est attaquée par l’équivalent en chair et en os des antagonistes qu’elle met en scène dans ses manuscrits. Prise pour cible à cause de son imagination débordante et sa writing routine prompte à la programmation prédictive, elle va devoir apprendre à faire confiance à l’agent Wylde, seul désavoué qui souhaite l’aider à garder le contenu de sa caboche à l’intérieur de son crâne. La question qui est sur toutes les lèvres, semble croire le film, est de savoir si on peut tomber amoureuse d’un Jack Bauer insaisissable mais abordable, quand celui-ci n’aime pas les chats (Conway, amie des félins, est plus proche d’une influenceuse type « mommy blogueuse » que d’une Tom Clancy ultra-renseignée sur le complexe industriel de l’espionnage). On l’aura deviné, l’intrigue d’Argyllese permet souvent des tangentes humoristiques, parenthèses dans le récit qui donnent souvent à ses scènes l’impression qu’elles patinent.

En outre, l’intrigue est aussi trop dense : Argylle est un film complexe comme une phrase peut être complexe, c’est-à-dire qu’il contient de nombreux éléments, compléments, rouages scénaristiques qui surchargent sa structure. C’est un récit qui demande, mine de rien, pas mal d’attention au spectateur pour au final lui livrer une expérience paradoxalement plate et émotionnellement maigre. Nous tendons à aimer les films riches en variétés, qui semblent contenir 2, 3 ou mêmes 4 genres et/ou tons différents dans un seul montage. Mais dans ce cas-ci, Argylle traverse très loin hors des clous : le visionnage n’est pas rendu plus fort par la densité du scénario. Il est lourdé par celui-ci, on a l’impression de regarder à la fois un long-métrage et ses suites –Passé un certain seuil de rebondissements, c’est jouer avec notre patience ! En réalisant comme il l’a fait son dernier film, Vaughn se rend coupable d’une forme d’hubris : l’action est un beau genre de cinéma, et les corps en mouvement d’acteurs et de cascadeurs n’ont pas besoin de raison plus profonde que leur virtuosité pour être légitimes. De fait, quand Vaughn arrive pour empiler brique de Jenga sur brique de Jenga dans un script en fractale, on considère qu’il met du sel sur du sucre. Un vrai film d’action intelligent n’est pas un film gratuitement dur à suivre, c’est un film où l’action est pensée intelligemment ! Le réalisateur londonien semblait le savoir dans Kick-Ass. L’a-t-il oublié depuis ?

L’espionnage après Bond : « London calling… To the imitation zone… »

Nous avons une théorie sur Vaughn et son ancien collaborateur Guy Ritchie : Depuis leur rupture artistique, après la romcom À la dérive, en 2002, les deux enfants terribles du cinéma de genre britannique se sont retrouvés maudits de sorte à ce qu’ils ne puissent plus sortir un bon film au même moment. Comme deux esprits frappeurs partageant un seul corps de bad boy cockney en survet’, les cinéastes se disputent une quantité finie d’ingéniosité. La circulation sanguine ne peut aller vers un pôle qu’en négligeant l’autre. Alors, théorie, c’est, et théorie, ça restera, mais, depuis 2020, les deux ex-comparses semblent déterminés à nous donner raison ! De son côté, Ritchie a mis sur pied une chaine industrielle, mais surtout, industrieuse, dans laquelle ses copains Jason Statham, Hugh Grant et Eddie Marsan viennent l’aider à confectionner des bruv movies parfaitement solides et commodes – Quelques-uns des meilleurs Direct-to-Video qu’on puisse imaginer voir. Du sien, Vaughn se complait, se gargarise dans son immaturité Kingsman-ienne. Si la blague a pu être drôle, elle a pu l’être une fois seulement. The King’s Man : Première Mission n’est pas juste un freestyle blasant, c’est aussi une tête de bœuf coagulée qui parasite un pan d’histoire du XXème Siècle. Dans Argylle, le diagnostic est encore plus inquiétant : Vaughn continue à être fatiguant, mais pire, il l’est avec moins de personnalité.

La différence principale entre lui et Ritchie reste que le réalisateur de Snatch tourne son montage : il sait d’avance, et s’excite du fait que tout va s’enchaîner et se chevaucher selon une logique métronomique qu’il maitrise, ou à partir de choix de bande originale pour lesquels il a, on lui cède volontiers, plutôt bon goût. Vaughn, lui, d’habitude, est un réalisateur de pré-production plutôt que de post-production : ses trick shots (la formule paraît appropriée, tant sa caméra mobile vidéoludique semble attirer l’attention à elle-même) ont probablement été storyboardés consciencieusement et patiemment avec l’idée de faire murmurer dans les salles obscures. Ici, pas de bougeotte panoramique. Juste un silence esthétique, alors que le spectateur réalise qu’un artiste a perdu sa main hyperactive. Les drones et les grues ne démangent plus Matthew Vaughn. À nouveau, on est forcés de se le demander : Y a-t-il encore quelque chose, au moins, qui le démange ? On ne sait pas où sont passés les phalanges rouges du mod qui nous avait offert Layer Cake. On sait, en revanche, où est passé Ben Davis, le premier chef-op’ de Matthew Vaughn ! Il est chez Martin McDonagh, et on lui souhaite fort de rester de ce côté-là de la Tamise.

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