Winter Vacation

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Portrait d´une jeunesse chinoise démoralisée, Winter Vacation déploie une torpeur rageuse, singulière et ironique. Léopard d’Or au dernier festival de Locarno, ce troisième film de Li Hongqi révèle un cinéaste déroutant.

Il faut une sacrée dose d’humour noir pour sortir un tel film en pleines vacances d’hiver… Malgré son titre, Winter Vacation ne s’aborde pas comme un séjour détente, pas plus qu’il ne risque de booster le tourisme en Mongolie intérieure. Dans une ville anonyme, des adolescents regardent tomber la neige. Désoeuvrés, ils noient l’ennui en discussions absurdes et curieux rituels. Leur hobby préféré ? Observer leur ami Zhixin dormir, rassemblés autour de son lit comme pour une veillée mortuaire. Parfois ils s’amusent à lui glisser sous le nez une fleur en papier : ses ronflements légers font vibrer la tige et tourner les pétales. Dehors, le temps s’immobilise. Un haut-parleur diffuse en boucle un message détraqué. Hors-champ, des pétards explosent. Dans les rues vides, les écoliers se croisent, échangent des considérations sur les filles du quartier, sur un devoir qu’il faudra bien remettre un jour, sur le professeur qui « a encore oublié de prendre ses médicaments ». Rien ne se passe ici, jamais. Les mines sont neutres, les regards fatigués. « On dirait que la vie n’en finit pas… » soupire le jeune Laobao.

Sur cet argument minimaliste – filmer le spleen et l’oisiveté – Li Hongqi construit une série de tableaux stylisés, aux lignes savamment étudiées. L’écran large lui permet de composer des images très graphiques, où l’architecture tient un rôle primordial. Les personnages se découpent sur un fond urbain monochrome et désolé : usines désaffectées, immeubles froids et murs en briques enserrent les rares passants, laissant à peine filtrer un peu d’air. « Pourquoi le ciel est toujours vide ? » demande l’un des garçons. Si l’horizon paraît bouché, Li Hongqi ne dessine aucune ligne de fuite. Chez lui, le mouvement n’existe pas. Lorsqu’une silhouette quitte le plan, inutile de la suivre. Toujours fixe, la caméra enregistre les dérisoires allées et venues de vitelloni apathiques. Cette maîtrise du cadre pourrait tourner à vide. Mais Winter Vacation fait preuve d’une ironie grinçante, qui vient dynamiter de l’intérieur cette forme soignée. Le cinéaste se moque d’ailleurs de son propre style, lors d’une séquence où le grand-père, cruel et tyrannique, reste scotché devant un extrait (très lent) de son précédent film Routine Holiday (jamais distribué en France). Distrait par son petit-fils, le vieil homme le rabroue, comme s’il suivait un feuilleton trépidant : « Fiche-moi la paix, je suis ému, là… »
 

Rien de moins sentimental pourtant que l’univers de Li Hongqi, qui se plaît à détourner des situations convenues pour en proposer une relecture sarcastique. Dans une scène faussement romantique, la frêle Xiaolong annonce à son copain Laowu qu’elle veut rompre avec lui pour se consacrer à ses études. Tous deux se retrouvent seuls au milieu d’une ruelle enneigée, décor propice à un joli dialogue intimiste. Mais le jeune homme désamorce  l’émotion en infligeant à sa fiancée une tirade humiliante, balancée avec calme : « Tu as terminé dernière à tous les examens depuis huit ans. Ton record est imbattable. Tu es physiquement quelconque et tu es stupide. Personne d’autre que moi ne s’intéressera à toi. » Dans Winter Vacation, le rire nerveux provient du décalage entre l’image, lisse et posée, et le texte, plus violent. Parmi d’autres exemples, il suffit d’évoquer la manière dont le réalisateur dirige les enfants. Au lieu de miser sur leur aspect « mignon » et de leur confier des répliques mièvres, il leur attribue une extrême lucidité et un ton provocateur. A la question tarte à la crème « Que veux-tu faire plus tard ? » le petit Zhongxin répond sans hésiter : « Orphelin » ! Doué pour les phrases choc, Li Hongqi distille un comique perturbant, à coups de saynètes torves, qui jouent sur les rapports de domination : un type en rackette un autre, qui ne se défend pas ; une cliente escroque un vendeur de choux ; un garçon renvoie méchamment une fille, qui vient lui offrir un bonnet. Nulle trace de compassion ou de solidarité, mais un terrifiant chacun pour soi, dont personne ne sait vraiment que faire.

Car derrière la chronique anémiée se lit une critique indirecte d’un pays en plein désarroi. Si Li Hongqi a su contourner la censure, son propos n’en reste pas moins subversif, tant il sape le moral de ses concitoyens et ridiculise le discours officiel. A travers le conflit de générations s’observe le désir d’émancipation des jeunes contre leurs aînés : grand-père et petit-fils sont opposés par des brutaux champs-contrechamps, comme dans les duels de western. Cet affrontement demeure toutefois larvé. La fugue du petit garçon ne le mènera pas loin, et s’avère au final un rêve irréalisable. Tout conduit à la reproduction d’un même système : Laowu espère avoir un enfant « qui aura un enfant, qui aura un autre enfant » afin que le fruit de sa semence « se perpétue éternellement ». Son compère Laobao, interrogé sur son avenir, annonce avec le plus grand sérieux qu’il va « contribuer à la lutte pour construire le socialisme à la chinoise… » Prononcée par un adolescent lymphatique, avachi dans un fauteuil sous une pluie de flocons, cette prophétie ne laisse guère espérer de brillants lendemains. La dernière séquence, jubilatoire, enterre définitivement toute illusion : « How to be a useful person for society ? » écrit naïvement au tableau une professeur d’anglais. Avec un sens du montage redoutable, Li Hongqi renverse alors son axe pour observer la classe amorphe, visiblement peu concernée. Winter Vacation se clôt sur cet abattement général, tandis que retentit en contrepoint un hymne punk. Quand la Chine s’éveillera ?

Titre original : Han Jia

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Durée : 91 mn


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