Winnipeg mon amour

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Guy Maddin nous livre une allégorie remarquable dans laquelle sa ville natale, Winnipeg, devient le cinéma même. Film enneigé où le souvenir se confond avec le rêve.

Prenant la place d’un visionnaire, Guy Maddin propose une oeuvre en marge de celle de ses contemporains. Il met en place un cinéma aux pulsions à la fois fascinatoires et répulsives. Allant jusqu’à nous ôter tout sens de la réalité, il s’introduit avec talent dans nos âmes.

Winnipeg mon amour est une magnifique ode à sa ville natale, que nul autre cinéaste à ce jour n’a été en mesure de nous  confier. Parcourant les genres du documentaire, de l’autobiographie et de la fiction, Guy Maddin nous entraîne dans une dérive onirique. Ce film, dernier en date du cinéaste, est en réalité une tentative de fuir cette ville. À bord d’un wagon, un homme nous conte Winnipeg entre ses songes et ses hallucinations. Balayant les paysages enneigés, c’est au cœur même de La Fourche, au confluent des rivières Rouge et Assiniboine, que se dévoile la face cachée de la capitale du Manitoba.

Dans ce train aux allures de cachot, une voix vient happer notre oreille attentive, l’entraînant sur les pas des somnambules qui parcourent la ville, leurs clés à la main. Hypnotisés par la profondeur de cette voix, nous côtoyons malgré nous des chevaux pétrifiés dans la glace, les fantômes d’une équipe de hockey, un maire s’adonnant au spiritisme…

La caméra de Guy Maddin regorge d’ingéniosité. Tout y est, les accents intouchables du film muet comme les fantasmes incertains du surréalisme. Les plans s’entremêlent, allant presque jusqu’à percer les personnages ; les gros plans s’entassent dans nos têtes, laissant l’image subliminale se figer dans la mémoire.

Mais le narrateur du film ne s’arrête pas à de simples déambulations statiques d’un homme restant assis dans le train qui passe. Comme pour conjurer un passé, il reconstitue des moments de son enfance. Sa mère (Ann Savage) et des acteurs font revivre, face à la caméra, des fantômes trop présents. À ce sujet, Guy Maddin a « cru bon d’inclure des éléments de (sa) propre enfance et des reconstitutions d’épisodes familiaux (…) : si je devais dresser le portrait de ma ville natale, il ne pouvait s’agir que de mon Winnipeg ».

Winnipeg mon amour est un film alchimique. Un film qui transforme le cinéma en art et transfigure notre pensée, qui restera hantée par la pureté enfouie sous l’angoisse des nuits de Winnipeg.

A noter : le Centre Pompidou propose une retrospective « Guy Maddin », du 15 octobre au 7 novembre 2009, avec en avant première une projection de Winnipeg mon Amour.

Titre original : My Winnipeg

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Durée : 90 mn


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