Une place au soleil

Article écrit par

Entre une vie minable et un embourgeoisement facile, George Eastman tente d’atteindre son rêve américain. George Stevens s’accorde à montrer que cette idylle ne mérite pas tous les sacrifices.

Sorti en 1952, Une place au soleil, qui doit son scénario au roman de Theodore Dreiser, Une tragédie américaine, peut s’enorgueillir de voir en tête d’affiche Elizabeth Taylor (Angela Vikers), la belle à séduire, et Montgomery Clift (George Eastman), l’arriviste en proie aux tourments, l’un des plus beaux couples du cinéma des années 1950 qui partagera à nouveau l’affiche dans L’Arbre de vie (Edward Dmytryk, 1957) et Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1959). On découvre George sur une route fréquentée. Auto-stoppeur naissant, le jeune Eastman tente d’atteindre une ville typique des États-Unis, dont on ne saura jamais le nom, pour intégrer la société de vente de maillots de bain de son oncle, Charles Eastman, un riche entrepreneur. Il espère ainsi gravir les échelons pour s’offrir une place au soleil. Avec sa belle gueule, cheveux légèrement en banane à la Elvis, tee-shirt blanc moulant, l’ambitieux George semble tout droit sorti de West Side Story (Jerome Robbins et Robert Wise, 1961).

 

Dans une dualité des sens et des sentiments, le va-et-vient entre le glamour des bureaux décisionnaires et la tristesse grisâtre du travail à la chaîne des bas-fonds de la société appuie la psychologie de George, plus en quête de fortune que du grand amour. La caméra s’attarde peu sur les visages et caractéristiques des personnages, mais davantage sur le décor, l’ambiance, les costumes en tweed d’hommes brillants, les robes bustier en tulle de ces dames qui convolent avec leurs riches époux. Les grandes baraques immaculées et scintillantes apportent par leur espace de profondes respirations au film, au contraire des petits espaces étouffants occupés par la populace. Ces éléments sont à l’image du rêve américain que souhaite atteindre George : une accumulation de fastes. La lumière, variant du très clair et brillant au sombre et étouffé, et les changements d’univers par superposition d’images et fondus enchaînés accentuent d’autant plus ces antagonismes sociologiques.

Pour pallier son ennui et s’amuser un peu comme les jeunes hommes de son âge, George tente un rapprochement avec une collègue ouvrière. Alice (Shelley Winters), une petite blonde, pas très jolie, une tête à claques à la moue infantile, qui vit dans un quartier populaire avec son chien en peluche au bord de la fenêtre et une poupée défraichie à même le sol, tombe vite amoureuse. Le ridicule et l’insistance sur sa situation précaire rendent ironique ce choix amoureux de George peu ambitieux. D’un film de société, la réalisation passe alors au film romantique défraîchi et ennuyeux. Cette relation n’a pas les allures de la passion espérée. Sainte nitouche doublée d’une vierge effarouchée, Alice est sous son charme et prête à tout pour le garder auprès d’elle. Dans ce jeu des antagonismes, il n’y a pas de pauvre jeune femme solitaire sans une riche héritière gâtée par la nature. Du nom d’Angela Vikers, la belle brune à la silhouette avantageuse est une étoile lumineuse. Pleine de douceur et de bonté, elle se révèle à quelques reprises légèrement floutée, telle une apparition angélique dans un rêve. L’amourette sans lendemain et sans intérêt avec Alice cède la place à une passion dévorante avec Angela. Ces deux relations, aux natures si opposées, qu’il entretient simultanément, seront les fondements de son parcours pour atteindre sa place au paradis.

 

Une place au paradis qui s’assombrit de minutes en minutes. Les valses de Vienne des bals organisées par les Eastman laissent rapidement place aux cris glaçants des huards et aux sons stridents des sirènes de police. Le romantisme dominant s’effrite alors pour n’être plus qu’une affaire sordide. Les regards changent, les corps se tendent, la transpiration perle sur les visages apeurées. L’atmosphère devient froide et brumeuse. Les plans à la Hitchcock plongeant le spectateur dans les yeux effrayés des personnages l’entraînent dans un film dramatique à l’issue fatale. Des salons luxueux aux grilles d’une prison, d’une détermination inébranlable à une inconscience farouche, d’un rêve à une réalité, il n’y a qu’un pas.

Titre original : A Place in the Sun

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 120 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..