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The Grandmaster

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Le maître Wong Kar Wai est de retour.

The Grandmaster sort Wong Kar Wai d’une terrible impasse qui durait depuis plus de dix ans. Le cinéaste avait atteint la plénitude artistique totale avec son poignant et stylisé mélodrame In the Mood For Love (2000) et cherchait depuis un second souffle. Preuve de ce questionnement artistique, Wong Kar Wai, après de fortes prolifiques années 90, ne réalisa que deux films lors de  cette dernière décennie. Il y eut d’abord 2046 (2004), trop hermétique et référencé, mais qui néanmoins conservait un vrai pouvoir de fascination. C’est plutôt My Blueberry Nights (2007), relecture américaine aseptisée de son euphorisant Chungking Express (1994), qui fit réellement douter de la faculté de Wong Kar Wai à se renouveler. The Grandmaster, en tournage et coincé en salle de montage depuis plusieurs années déjà (processus laborieux et habituel pour le cinéaste) suscitait interrogations et espoirs, d’autant que la dernière incursion de Wong Kar Wai dans le film martial donna un résultat unique en son genre avec le magnifique Les Cendres du temps (1994).

Le film est un biopic de Ip Man, maître martial surtout passé à la postérité pour avoir eu comme élève un certain Bruce Lee mais véritable héros national en Chine. Le « personnage » a eu droit récemment à une transposition à succès sobrement baptisé Ip Man (Wilson Yip, 2008) avec la star Donnie Yen, grand spectacle efficace mais guère mémorable. On en attendait bien sûr plus de la part de Wong Kar Wai, et même si l’action est là et magistralement exécutée, l’ensemble évoque surtout la fresque historique intimiste. Le réalisateur offre ici un voyage intérieur à Ip Man (Tony Leung) et au spectateur à travers l’histoire de la Chine et des arts martiaux, et une réflexion sur la mémoire. Le début du film est quasiment un archétype d’intrigue de kung fu pian : un vieux maître bientôt retiré organise un grand combat entre les meilleurs représentants des écoles du Nord et du Sud qu’il a contribué à fonder. Le combattant du Nord est détestable et imbu de lui-même, celui du Sud n’est autre que Ip Man, père de famille modeste et paisible. Ce manichéisme est rapidement balayé puisque toutes les oppositions attendues ne se dérouleront finalement pas. Le souvenir et le poids du passé ont toujours été des fardeaux et des bénédictions dans le cinéma de Wong Kar Wai, s’entremêlant et s’opposant constamment. Le fantasme du Hong Kong rétro des sixties s’oppose notamment souvent à la forme urgente et moderne adoptée par le réalisateur, parfois au sein même du film. Il en va de même pour ses personnages, telle la liaison avortée de In the Mood For Love, qui s’avère un souvenir aussi béni que douloureux, entretenant le mélodrame et le romantisme tourmenté du récit. Dans le plus moderne et urbain Chungking Express (surtout dans son flamboyant deuxième segment), ce souvenir de l’aimée que l’on ne verra plus empêche les protagonistes masculins d’avancer. Wong Kar Wai procède ici à la même réflexion avec plus d’ampleur, autant rattachée à la grande Histoire qu’à l’intime.
 
 

 
 
Un leitmotiv revient constamment tout au long de The Grandmaster, celui de ne pas avoir de regrets lorsqu’on se tournera vers le passé. C’est bien lorsque la fin approche que ce passé doit prendre toute son importance, et c’est l’erreur que font certains personnages qui se soumettent à lui sans vivre l’instant. Le film semble ainsi comme coupé en deux avec d’un côté Ip Man, quasi personnage secondaire, de l’autre l’héritière du Sud, jouée par Zhang Ziyi, cherchant à venger son père tué par son disciple assassin Ma San. Ip Man perd tout ce qui le rattache à la Chine (femmes, enfants, amis) avec les privations engendrées par l’invasion japonaise et part tout recommencer à Hong Kong. Zhang Ziyi reste figée dans ce passé révolu en courant après la vengeance et ne comprendra que trop tard qu’elle est passée à côté de tout. Comme dans In the Mood For Love, la romance se fait ici à distance ou par le contact le plus ténu avec les flamboyantes scènes épistolaires entre Tony Leung et Zhang Ziyi, ce combat où l’amour éclate par un simple frôlement et regard suspendu. Cette idée fonctionne également dans la manière d’inscrire les personnages dans leur environnement. Le combat d’Ip man en ouverture, bien que très stylisé (pluie, impact des coups, bruits de membres brisés et décor dévasté), le fige dans une réalité concrète. Ce fondement dans le présent a également cours lorsqu’à Hong Kong il malmène une bande de malfrats et les humilie. À l’inverse, le grand affrontement vengeur entre Zhang Ziyi et Ma San, tout en apesanteur et virtuosité stylisée, éblouit en s’éloignant de tout réalité et en jouant bien plus ouvertement des capacités surnaturelles des adversaires. C’est d’ailleurs la dernière illustration de cette imagerie fantasmée et légendaire, ce patrimoine disparaissant avec ses personnages physiquement et moralement brisés. Ip Man qui aura tout surmonté saura pourtant se reconstruire à Hong Kong.

Wong Kar Wai use de sa dichotomie coutumière : si ses idées penchent plus vers le Ip Man interprété avec quiétude et humanité par Tony Leung, le cœur de ce grand romantique s’émeut plus de la destinée tragique de l’impitoyable mais fragile Zhang Ziyi. C’est son regard mélancolique et sa lucidité qui bouleversent dans sa dernière entrevue avec Ip Man, en forme de déclaration d’amour. L’ensemble du film baigne dans une imagerie nostalgique, les hivers immaculés et les rêveries vaporeuses chinoises laissant bientôt place à l’urbanité naissante de Hong Kong. Wong Kar Wai réconcilie passé et présent sans en renier aucun, et par la même occasion dépasse enfin sa légende pour donner un nouvel élan à son œuvre. L’attente n’aura pas été vaine, le maître est de retour.

Titre original : Yut doi jung si

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Durée : 122 mn


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