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Téchiné, le romantique noir

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Aujourd’hui, le romantisme dans le cinéma français est d’une insolente rareté. Seul Téchiné semble encore réussir à filmer la noirceur des âmes errantes.

André Téchiné.

D’emblée, le spectateur exigeant songe à quelques flamboyances visuelles, quelques titres ici et là, continuant de résister au Temps, cruel despote des mélodrames. Barocco, Hôtel des Amériques, Rendez-vous, des films durs, sans concessions, dont les personnages n’aspirent qu’à une seule chose : vivre une vie, pas la meilleure, ni la plus enrichissante, simplement une légère histoire d’amour qui les réconciliera, le temps d’une belle chanson, avec l’espoir. Lorsqu’on cite Téchiné, c’est pour mieux introduire l’idée d’un romantisme violent, le véritable réalisme cru qui fait peur, qui interpelle et qui intrigue. La majeure partie de ses films avancent dans cette conscience épurée, qui redonne du sang neuf, fait frémir la chair et le diable. On pourrait utiliser des centaines d’exemples, extraire des séquences qui donnent raison à ce lyrisme empreint d’une vision noire d’une société en mal d’amour. Téchiné ne fait jamais semblant lorsqu’il conte les pérégrinations de l’Amour, il écrit et mitraille les spectateurs de ses mots, en leur insufflant une bonne dose de recul. En accompagnant les personnages torturés de ses films, on se prend souvent une belle claque, nous ramenant dans un monde pas si joyeux, un monde qu’on a tendance à oublier, dans nos quotidiens qui se ressemblent et s’assemblent. Pour avoir osé exister, certains des personnages téchiniens paieront de leur vie.

  

Les titres des films de Téchiné sont déjà une belle empreinte d’amour. J’embrasse pas, Les Egarés, Les Témoins, Les Temps qui changent…Téchiné donne le « la » avec ces myriades d’expressions toutes arrêtées, pointant du doigt un instant de vie. Tout comme La Mouche de Polnareff, la vie se pose sur la bouche des damnés, qui vont arpenter les couloirs obscurs qui les mèneront quelque part vers une tragédie conséquente. D’emblée, on respire la médiocrité en suivant le héros balzacien de J’embrasse pas, caractérisé par une envie de se fondre dans la foule des sentiments. Mais, tout comme pour Icare, la chute sera mortelle car trop abrupte. Là, Téchiné distribue toutes les cartes possibles et imaginables à des spectateurs interloqués et désireux (au plus profond de leur cœur) que cette histoire d’amour se finisse rapidement. Cette sensation, on la caresse dans les méandres du Lieu du crime ou de Rendez-vous. Deux films aux confins du roman d’apprentissage, qui met à mal des héros et des femmes  tentant de cerner la question du doute pour mieux tracer leur route. Mais plus d’étoiles sur ce chemin, plus de beaux jours, seulement de la haine et une  violence indiscrète.

     

Les mots sont ensuite la pierre angulaire d’un discours amoureux. Téchiné clame sa naïveté à travers des personnages en mal de parole. Toujours dans J’embrasse pas, Manuel Blanc, apprenti comédien, tente de comprendre un texte de Shakespeare. Ce sera la débandade, car son ignorance, son absence de sentiment et surtout sa haine de l’autre lui fermeront les portes de la découverte. Téchiné le comprend et ne le juge à aucun moment, mais ne peut non plus lui donner des milliards de chances et sera finalement contraint à lui faire du mal. Dans un autre registre, Les Témoins symbolise une véritable représentation de la querelle amoureuse par le biais d’un discours concis et sacré. Ce n’est pas un hasard si le personnage campé par Emmanuelle Béart est écrivaine, Téchiné en est conscient et préfère calquer toute sa philosophie sur une page blanche qui volera vers des cieux pas toujours réconfortants. Le SIDA, thématique de ce film « historique », est exprimé ici par le mouvement de paroles n’en finissant jamais de nous harceler. La danse sur du Rita Mitsouko, la première séquence où Béart écrit à en crever, et surtout les joutes verbales entre Michel Blanc et Sami Bouajila sont communément des langages symptomatiques d’un mal-être et surtout d’une société qui chope un Destin implacable. Plus loin, dans La Fille du RER, l’évidence est omniprésente. Comment Emilie Déquenne trompe son entourage, en inventant un discours mensonger. Téchiné est clair : les mots sont là pour sauver des maux ! Sans état d’âme…


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