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Somewhere

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Décevant, le quatrième film de Sofia Coppola confirme une impasse artistique déjà perceptible dans son précédent « Marie Antoinette ». Et si le drame singulier de la jeune cinéaste était juste d’avoir réalisé son chef-d’oeuvre, « Lost in translation », un peu trop tôt ?

Si Somewhere, quatrième long métrage de Sofia Coppola, est détenteur d’au moins une surprise, ce serait celle d’être comme volontairement en deçà des attentes, de tout le mythe dont l’auteure de Virgin Suicides et Lost in translation fut porteuse à l’aube des années 2000. Plus de grand sujet n’ayant d’historique que le décor (le Château de Versailles comme une maison de poupée géante), les costumes (habillons Barbie-Marie-A. selon l’humeur du jour, de la scène…) et le nom du personnage-titre (Marie A. en icône pop flottante, trop cinégénique et aimée par les images pour être finalement abîmée, n’en déplaise aux cinéphiles-historiens).

Plus de dépaysement ouvrant quelques âmes esseulées à l’abordage d’un pays s’offrant en territoire de jeu, la réception d’une culture, une langue et des signes qu’ils ne maîtrisent pas mais accueillent avec toute leur disponibilité éphémère. Surtout, plus de fascination – adolescente ou non, who cares ? – pour quelque idole sexy (remember Josh Hartnett, illuminant les couloirs du lycée sans s’enquérir de grand monde sur son passage), la pole dance de deux jolies poupées blondes mettant au contraire bien du temps à stimuler un peu Johnny Marco, le héros du présent film (incarné par un Stephen Dorff toujours bonhomme, immédiatement sympathique, comme toute figure masculine de Coppola fille).


 

En deçà du mythe, Somewhere l’est surtout au sens où après les cinq ans le séparant de son prédécesseur, Marie-Antoinette, ce film s’assumerait presque comme volontairement « nul », Sofia C. voyant manifestement dans le désamorçage du monde, l’absolue banalisation de la vie d’une star (entre hôtel, groupies, voyage en Italie en compagnie de sa fille pré-ado, rien ici ne travaille à donner un quelconque relief à son quotidien) une forme de radicalisation de son principal souci de cinéaste depuis toujours : l’ennui, le cafard, the « mood », la semi-dépression, le « rien ». Somewhere est alors relativement réussi au niveau où son absence de rythme, d’enjeu, de direction narrative ou dramaturgique n’est rien moins qu’une adhésion pure et simple à l’existence en mineur de Johnny M., quarante ans, encore beau mais sans plus, divorcé, une fille, un statut enviable mais pas tellement comblé, etc.

Attendre ici quelque enchantement ou envolée lyrique serait une gageure, tant pour la cinéaste et son personnage, rien n’importe plus que l’avant ou l’après du show (les coulisses, le démaquillage). Que tout le monde couche avec tout le monde, que deux stars en co-promo ne puissent pas se sentir backstage (amusante séance photos où l’actrice partageant avec lui l’affiche de son dernier film, jouée par Michelle Monaghan, tacle le gaillard entre deux flashs), qu’il n’y ait pas grand chose à faire – et donc à voir – entre deux tournages ou représentations est un peu le seul message, l’unique enjeu finalement, de Somewhere.


 

Aucune raison notable de se scandaliser du Lion d’or attribué à Venise en septembre 2010 par le jury de Quentin Tarantino (qui sortit effectivement un temps avec Sofia Coppola, mais ici encore, who cares ?), le film n’étant en lui-même, répétons-le, pas du tout honteux, plutôt abouti dans son genre, voire même globalement agréable. Et en même temps, aucune raison non plus de voir en ce film donc très attendu le premier « événement ciné majeur » de cette année, tant précisément l’événement semble l’antithèse même des motivations de ce cinéma. Souvenons-nous par exemple que malgré le scandale de leur décès précoce, les cinq vierges suicidées de son beau premier film ne manifestaient tout du long aucun rejet lisible du monde et de l’époque auxquels elles appartenaient ; que la banlieue pavillonnaire et leur mère despote, tout en étant susceptibles de valoir comme explications de leur entreprise fatale, ne suffisaient pas à fendre le mystère persistant de ces sirènes « involontairement » pops (Virgin Suicides était avant tout le film d’une projection, celle de garçons devenus hommes mais n’étant jamais parvenus, malgré les années, à se remettre du souvenir de cette entité évanouie).

Surtout, n’oublions pas le finale de Lost in translation, deuxième film qui fut peut-être son chef-d’œuvre – trop – prématuré : Bill Murray susurrant aux oreilles de Scarlett Johanson des mots que nous n’entendrons jamais. Gouffre conférant à leur modeste aventure, aux quelques jours qu’ils passèrent ensemble dans les rues de Tokyo, entre karaoké, grand hôtel, hôpital et restaurant, toute leur dimension mélancolique, leur éternité.


 

De silence, il ne fut bien sûr pas moins question à l’évocation de son personnage de Marie-Antoinette, mais déjà, quelque chose semblait s’édifier en système, en posture. Celle d’une soustraction, d’une quasi désincarnation du XVIIIe siècle en général (sous les masques et froufrous, rien à signaler), de cette figure de Reine de France désengagée en particulier, se laissant plus porter par l’histoire (du film, des hommes) qu’elle n’en était actrice. Désengagement participant au moins partiellement de son accueil glacial au Festival de Cannes 2006, la coupe de ce spectacle de pure surface, ce cinéma du tout pour rien, trop chic pour être honnête, commençant alors à se remplir plus tôt que prévu. Pêchant par excès de lustre, Miss Coppola était ainsi soupçonnée d’être un peu blasée, de ne déjà plus filmer que par caprice.

Somewhere est peut-être alors le vrai film de cette un peu triste attestation : en effet, très clairement, aussi regardable qu’il soit, rien dans ce nouveau long métrage ne semble animé d’un réel désir d’être vu, d’une vraie urgence à être montré, la nullité volontaire et plutôt sympa de la première demi-heure se retournant alors progressivement contre le film, se muant bientôt en une limite qui est aussi son presque anagramme : une pure et simple inutilité. Ce qui reste surtout de la vision de Somewhere, c’est l’impression embarrassante qu’effectivement, tout aurait déjà été filmé, que Sofia Coppola n’est elle-même plus tellement dupe de son système, son métier, son – pourtant réel – talent. L’encourager à une halte, une véritable remise en question serait cette fois le meilleur service à lui rendre.

Titre original : Somewhere

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Durée : 98 mn


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