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Singularités d’une jeune fille blonde (Singularidades De Uma Rapariga Loira)

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Ne doit plus se poser qu’une question : où se place aujourd’hui Oliveira quant à la perpétuation de sa manière ?

Minuscule dans sa durée (63 minutes montre en main) le nouvel Oliveira est pourtant bel et bien une immense proposition cinématographique. De celles dont on pressent la valeur bien avant la découverte (nulle lassitude, vraiment, à ressasser la grandeur d’un cinéaste ayant autant apporté mais surtout continuant à apporter autant à son art)… Ce pressentiment ne minimise pour autant aucunement – bien au contraire – la joie franche et sincère de cette découverte. Singularités d’une jeune fille blonde (plus stimulant titre de film du moment) est l’adaptation d’une nouvelle de l’auteur portugais Eça de Queiroz, un récit dont le narrateur, Macário, prend sa voisine de train (jouée par Leonor Silveira) à témoin d’une douloureuse mésaventure amoureuse. De classiques flash-backs donnent ainsi matière aux lieux et corps d’une histoire effectivement bien singulière, au-delà de son apparence pourtant assez anodine. Macário (Ricardo Trêpa), travaillant comme comptable dans l’entreprise de son oncle Francisco (Diogo Doria), s’éprend un jour de Luisa, jeune fille à la fenêtre (hypnotique Catarina Wallenstein), incarnation parfaite de la si cinégénique « présence/absence » féminine. S’ensuivra la chronique attendue mais prenante d’un amour forcément destiné à la perte, au sacrifice d’une situation première (ici, le soutien d’un oncle inflexiblement réfractaire à cette union).

                                                                                                             

Car oui, c’est un fait, Singularités d’une jeune fille blonde est loin, très loin d’être un Oliveira majeur, si « majeur » peut être défini comme « susceptible de travailler l’âme du spectateur, creuser son rapport au monde et au(x) temps bien au-delà de la seule durée et du seul cadre de sa projection ». Non que rien ne nous ébranle ici, au contraire, mais pour cette fois, disons, ne se fait pas ressentir la volonté du cinéaste d’excéder le seul tracé de son récit. Tout se prend tel qu’il se dessine, s’écoute tel qu’il s’énonce, sans que ne semble se suggérer vraiment (mais sans doute faut-il encore se méfier de pareille limpidité, scruter encore ce bel objet…) une portée clairement universelle de l’intrigue. Signe d’une pleine adhésion de l’artiste centenaire à l’énoncé du titre ? du prolongement de cette « singularité » à la dimension du film même ? d’une restriction volontaire de son champ de vision à l’organisation simple de scènes, séquences, épisodes repus de leur seule exposition ? C’est une idée. Mais bien sûr pas la seule. Ce qui transparaît surtout ici, c’est comme un désir très manifeste d’Oliveira de revenir au point de départ de sa manière, d’être moins « auteur » de films qu’artisan cinéaste. Libre aux fans et critiques d’attendre de lui, après par exemple un film aussi ambitieux et volontariste que son précédent Christophe Colomb,l’énigme , une œuvre animée par semblable volonté d’interroger l’Histoire, de redéfinir les symboles et édifices sur lesquelles repose toute civilisation. Ce qui très manifestement fait que le film suivant n’est autre que celui-ci, c’est l’idée au fond si humble qu’une œuvre, surtout lorsque l’on a la chance et le privilège de la prolonger au delà des délais standards de la vie humaine, ne doit souffrir d’aucune forme d’anticipation.

                                                                                                               

Rien ne dit en effet que le film d’après ne sera pas une fresque historique de l’ampleur, l’ambition et la durée de Non ou la vaine gloire de commander ou Parole et Utopie. Qu’Oliveira en ait fini avec le haut existentialisme ayant conféré aux Jour du désespoir, Principe de l’incertitude ou autre Miroir magique leur désarmante grandeur. Mais rien ne certifie non plus qu’en effet, conscient qu’il serait maintenant plus « raisonnable » (sourire) d’assurer l’aboutissement de « petites fictions » cristallines telles que Singularités d’une jeune fille blonde, plutôt que de se lancer dans le projet d’épopées à l’aboutissement toujours plus incertain, l’ami Manoel n’ait pas décidé d’adopter désormais la voie du chef-d’œuvre minimal. L’essentiel reste que ce dernier film, de par l’extrême précision de son trait, la constante vigueur de son exécution, la très grande intelligence de l’articulation de son récit se situe au-delà de toute évaluation basique. Minuscule dans sa durée, le nouvel Oliveira est sans conteste une immense proposition cinématographique. De celles dont on pressent la valeur bien avant la découverte… Nulle lassitude, vraiment.

Titre original : Singularidades De Uma Rapariga Loira

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Durée : 63 mn


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