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Route Irish

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Les films britanniques sur la guerre d´Irak ne sont pas si nombreux. Avec « Route Irish », Ken Loach, dont la faconde est intacte, s´attaque au scandale de la privatisation des armées. L´occasion de revenir sur l´oeuvre puissante et cohérente du réalisateur.

N’en déplaise à une certaine critique grincheuse et cynique, Ken Loach est un grand cinéaste et il le prouve à nouveau avec son dernier film Route Irish. À 75 ans, le réalisateur est en pleine forme. Jamais l’homme n’a varié, ni sur ses convictions, ni sur son style, son intérêt pour le monde. À notre époque où le marketing-roi et la guimauve contaminent même le septième art, parfois jusqu’à l’écoeurement, notre vétéran fait figure de héros ; c’est un cinéaste réaliste qui ne triche pas. Ainsi tourne t-il toujours en décor naturel et refuse toute compromission promotionnelle. Par ailleurs il a toujours revendiqué de faire un cinéma politique. Issu d’une génération très influencée par le marxisme, l’homme s’en est imprégné pour le meilleur, nonobstant ses détracteurs qui le fustigent tel un Don Quichotte radotant. Au contraire, Loach est tout sauf un cinéaste misérabiliste qui chercherait à faire pleurer dans les chaumières. Si l’art est impuissant, on le sait, à transformer le monde, le réalisateur pense qu’il doit être une tribune, un témoignage. Alors il dénonce encore et toujours depuis ses débuts avec Poor Cow en 1967 les situations d’exclusion, d’injustices sociales à travers ses personnages et les situations auxquelles ces derniers sont confrontés. Dans Family Life (1971), il accuse l’institution médicale en Grande-Bretagne. Dans Bread and Roses (2000), il raconte la lutte syndicale d’employés exploités en Californie. Il n’hésite pas à mettre en scène la grande histoire, toujours pour dénoncer. Ainsi Le Vent se lève (2006), primé à Cannes, nous montre les ravages de la guerre civile irlandaise ; il situe l’action Land and Freedom (1995) durant la guerre civile espagnole… 

Avec Route Irish Ken Loach reste parfaitement cohérent avec l’ensemble de son œuvre dont les deux dimensions fondamentales – l’intériorité et le politique – sont présentes et déclinées dans une parfaite symbiose. L’action du film se déroule à Liverpool avec quelques séquences tournées en Jordanie. Fin 2007, Fergus enterre son meilleur ami dans une église de Liverpool. Ce dernier a trouvé la mort en Irak sur la Route Irish à Bagdad. Fergus est un homme brisé. C’est lui qui a persuadé Frankie, ancien para, de rempiler en Irak mais cette fois en tant que mercenaire pour un salaire de 12 000 livres net d’impôt


  


L’homme révolté

Ici Loach avec l’aide de Paul Laverty, son scénariste, s’attaque à un sujet d’une brûlante actualité, curieusement très peu traité par les éditorialistes et les médias en général : la privatisation de la guerre en Irak. On estime qu’au plus fort de l’occupation il y avait 160 000 agents privés étrangers dans le pays dont 50 000 lourdement armés. Si la guerre apparaît si lointaine pour les opinions publiques occidentales, c’est que les soldats qui la font ne sont pas reconnus par les autorités. Clandestins contre forte solde. Ainsi les gouvernements s’offrent le silence. Ni fanfare, ni drapeaux, ni journalistes au retour des cercueils de ces guerriers contractuels. Et puis la guerre privée est un marché juteux. Pendant que les simples agents risquent leur peau sur le terrain, les dirigeants de ces sociétés telle qu’Halliburton engrangent des millions indécents.

Si Route Irish a bien des égards s’apparente à un film d’action tendance thriller politique, nous y retrouvons, intacte, la signature du réalisateur, dans ce qu’elle a de plus remarquable à savoir l’attention qu’il porte à ses personnages, sa restitution de l’intime. Ses protagonistes sont les sujets premiers de ses films. Il filme ses héros pour les scruter dans la douleur, la souffrance, la joie, le désespoir, la colère, l’amour, l’espoir aussi. Il se dégage de ces portraits un extraordinaire sentiment de dignité et de vérité. À l’instar de Joe interprété par un époustouflant Peter Mullan dans le magnifique My Name is Joe (1998), Fergus, héros typiquement loachien, est d’une humanité bouleversante et jamais surlignée. Comme toujours, le réalisateur filme ses personnages en plan rapproché au niveau du buste. Sa mise en scène, et cela pour l’ensemble de sa filmographie, – même si une évolution est perceptible – reste centrée sur ses acteurs.

Fergus va enquêter au côté de Rachel, interprétée par la ravissante Andrea Lowe dont c’est le premier film. Ex-fiancée de Frankie, celle-ci va tenter de lui venir en aide, mais Fergus est un homme détruit par le remords, victime de stress post-traumatique. Loach filme un homme en proie à une profonde détresse intérieure. Pour autant, il n’est point ici question de larmes superflues, d’apitoiement mais plutôt d’une lutte et d’un rachat. De la colère aussi ; de cette pulsion à double tranchant qui fait son œuvre – éros et thanatos enchaînés dans une lutte sans merci. À aucun moment, le réalisateur ne cherche à prendre position. Il accompagne son héros qui veut en découdre, enquête malgré tout sur les circonstances de la mort de son ami et découvre qu’il a affaire à des gros poissons. Comme Joe, Fergus est un homme meurtri qui se bat. Un homme révolté.

Si l’humour typiquement loachien entre déconnade et géniales réparties, pilier de son oeuvre, manque un peu – le sujet s’y prêtant sans doute peu –, une fois de plus, Ken Loach nous offre un très beau film, une tragédie poignante, de laquelle se dégage une émotion troublante et limpide.


 

Titre original : Route Irish

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Acteurs : ,

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Genre :

Durée : 109 mn


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