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Ressortie : Phantom of the Paradise (Brian De Palma, 1974)

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Melting pot sauvage et psychédélique, au carrefour de nombreuses influences littéraires, musicales et cinématographiques, « Phantom of the Paradise » ressort en salles en version numérique restaurée.

Lorsque Brian De Palma parvient en 1974 à monter Phantom of the Paradise, avec quelques millions de dollars et un producteur au flair légendaire, Edward Pressman, qui donna leur chance à Terrence Malick, Oliver Stone et bien d’autres, il n’était pas encore l’égal de ses collègues hollywoodiens, les movie brats. Fasciné par la Nouvelle Vague, la science, la scène théâtrale new-yorkaise et ses happenings ainsi qu’Alfred Hitchcock, De Palma passe à l’époque pour un réalisateur talentueux, intellectuel et brillant, mais quelque peu pédant. Contrairement à Francis Ford Coppola, qui s’est vite imposé comme un meneur d’hommes et qui a transformé deux ans plus tôt un film de commande (Le Parrain, 1972) en classique intemporel, ou à George Lucas, qui forge son destin avec opiniâtreté tout en cherchant sa voie, De Palma avance en sous-marin, indifférent aux modes, aux pressions, aux attentes. Sorti des années 1960 et des films expérimentaux en forme d’hommage à Godard (et auxquels participe un tout jeune et déjà remarqué Robert De Niro), le cinéaste a connu une première expérience cuisante à Hollywood, avec Get to Know Your Rabbit (1972), avant de rencontrer Pressman, l’homme providentiel qui accepte de produire son film à suspense Sœurs de sang (1973). Très redevable de Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1854), Sisters (son titre original) impose toutefois le sens inné du cadrage, du rythme implacable et des expériences visuelles maîtrisées de De Palma. Un jeune réalisateur ravi de mener à bien un tel projet pourrait s’imaginer sans problème une belle carrière dans le film de genre, quitte à se répéter au fil des productions.

De Palma, lui, préfère potasser ses classiques, et broder une comédie musicale mélangeant trois grands classiques de la littérature fantastique : Le Portrait de Dorian Gray (Oscar Wilde, 1890), Faust, et  bien sûr Le Fantôme de l’opéra (Gaston Leroux, 1910). Phantom of the Paradise naît ainsi sur le papier, fable macabre et renversante contant l’histoire d’un compositeur maudit et horriblement défiguré, Winslow Leach, trahi par un producteur omnipotent et narcissique nommé Swan. La bataille entre l’artiste devenu un monstre portant cape et masque de prédateur, et l’homme de pouvoir corrompu et machiavélique, a pour enjeu une jeune femme à la voix pure et cristalline, un ange innocent au milieu du gué, judicieusement appelée Phoenix. Le talent de l’auteur-réalisateur réside dans sa conception d’une telle histoire, que l’on imaginerait bien contée sur scène dans un opéra rock à la Rocky Horror Picture Show (Richard O’Brien, 1973). Au contraire, De Palma préfère voir se télescoper une réalité totalement fantasmée (car soumise à un style visuel qui mélange montage staccato, cadrages insensés, grosses focales, fisheye en pagaille et split screens amoureusement concoctés) à des personnages totalement mythologiques, archétypes narratifs facilement identifiables et d’autant plus crédibles dans leur dimension musicale.

Tous les héros de cette histoire seront, d’une manière ou d’une autre, confrontés au pouvoir de la musique créée par Winslow. Complainte au piano (le thème Faust) qui, chantée par notre héros, capte l’attention du « Créateur » Swan (qui apparaît d’abord en vue subjective encadrant Winslow !), ballades déchirantes chantées par Phoenix (Old Souls, Special To Me), qui rendent fou l’amoureux transi qu’est le Phantom et odieusement jaloux son rival… Les ennemis du Phantom, ceux qui osent défigurer son œuvre pour la rendre plus commerciale (comme l’incroyable grande folle métalleux Beef), connaîtront, eux, un triste sort en jouant sur scène Upholstery ou Somebody Super Like You. La bande son bigarrée et haute en couleurs du film a une particularité : elle est signée, et en partie chantée, par l’un de ses acteurs principaux. Immense compositeur, peu connu en France mais rentré au Hall of Fame américain, Paul Williams a toutefois connu son heure de gloire de ce côté-ci de l’Atlantique en interprétant le blond petit diable Swan, à la toute-puissance d’autant plus grotesque et fascinante qu’il est loin d’avoir un physique de playboy. La qualité d’une comédie musicale passe souvent par celle de sa musique, et dans ce cadre, Phantom of the Paradise est sans doute l’opéra rock le plus incroyable qui ait atteint les salles obscures. Tout en parodiant gentiment les genres musicaux à la mode en cette première moitié des années 1970 (le glam rock façon Alice Cooper, la résurgence du rockabilly, la pop sucrée post-Beach Boys), Paul Williams a composé une douzaine de morceaux aussi éblouissants qu’importants pour la narration même. Après tout, cette musique est censée sortir de l’esprit de Winslow, et reflète donc, dans sa cotonneuse mélancolie, ses émotions, ses déchirements personnels, jusqu’à l’ultime chanson The Hell Of It , histoire d’une vie gâchée, d’un monstrueux nihilisme.

Alors bien sûr, les moyens de De Palma sont limités (même si judicieusement utilisés, notamment dans l’exploration attentive de son décor quasi-unique, le fameux Paradise), les costumes (signés, c’est l’anecdote qui tue, par Sissy Spacek, héroïne du film suivant du cinéaste, Carrie, 1976), aussi rococo que l’époque, et bien que soulignée par l’ampleur maniaque de la mise en scène, l’histoire adopte un ton volontiers cynique et inconséquent. Phantom of the Paradise n’est pas un film sérieux, mais l’interprétation habitée de ses deux « héros » et leur fin respective, aussi sanglante que théâtrale, lui donne une dimension de tragédie, dans le sens premier du terme. Ainsi que l’annonce la voix off sépulcrale qui ouvre le film (avec un fond noir orné d’un logo représentant un oiseau mort !), l’œuvre est d’abord un conte noir et assombri par l’ombre de la mort, de la peur de l’oubli et de la solitude. Pas très fun ? Sans doute, et c’est bien ce qui en fait une date unique en son genre : c’est un melting pot inclassable et toujours pas classé où l’étrange, le ridicule, le sublime, et l’incroyable se côtoient dans un ballet psychédélique étourdissant. Un chef-d’œuvre en équilibre sur un mince fil, que l’on pourrait bien appeler génie.

Titre original : Phantom of the Paradise

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Durée : 92 mn


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