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Quatre nuits avec Anna

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Dans un petit village de Pologne, un homme assiste, impuissant, au viol d´une femme.

Depuis, la nuit, il l’espionne depuis sa fenêtre. Il l’observe quand, tous les soirs, avant de se coucher, la femme verse du sucre dans une tasse de thé. Il se rend alors dans un magasin et achète des pilules pour dormir, un pot de miel, le même que celui dans lequel la femme conserve son sucre. Il le vide de son miel et le remplit de sucre mélangé aux somnifères pilés. Tous les soirs, il traverse alors l’espace qui sépare sa maison de celle de la femme, et il attend qu’elle soit endormie pour s’installer à ses côtés.

« Alors, sentant que son sommeil était dans son plein, que je ne me heurterais pas à des écueils de conscience recouverts maintenant par la pleine mer du sommeil profond, délibérément je sautais sans bruit sur le lit, je me couchais au long d’elle, je prenais sa taille d’un de mes bras, je posais mes lèvres sur sa joue et sur mon cœur, puis, sur toutes les parties de son corps, ma seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration de la dormeuse ; moi-même, j’étais déplacé légèrement par son mouvement régulier : je m’étais embarqué sur le sommeil d’Albertine. » (1)

Pour Léon, employé à l’incinérateur d’un hôpital polonais, il ne s’agit pas de jalousie que seul le sommeil de la femme pourrait apaiser, mais un réel besoin de réparer un viol que son regard pétrifié n’avait pas su arrêter. Alors, il lui faudra quatre nuits pour réparer sa propre impuissance. Une nuit pour maquiller les pieds de la femme et leur donner une splendeur qui efface les traces du passage de la mort ; une nuit pour mettre aux mains de la femme une alliance qui lave les signes du passage de la mort à la lumière aveuglante de ses diamants.

Quatre nuits avec Anna, de Jerzy Skolimowski, enrichit le mythe de la caverne de Platon, et il nous en suggère même une nouvelle lecture. On sait que les critiques de cinéma n’ont pas hésité à y voir comme la prescience de la part de Platon de l’invention du cinéma . En fait, selon ce mythe, la réalité existe à l’extérieur, dans le dos des prisonniers, qui ne voient que son reflet projeté sur les murs de la caverne. Le geste de se retourner correspondrait alors à une reprise en main de sa propre Histoire. Ainsi, Michel-Ange a représenté cette torsion des corps comme une tension vers la lumière dans de magnifiques sculptures dites « Les Captifs », et dont on peut voir deux exemplaires au musée du Louvre. Jerzy Skolimowski a pratiqué pendant ces quinze dernières années la peinture au lieu de continuer à réaliser des films. Pas étonnant alors que son retour au cinéma se fasse sous le signe de l’art pictural. Pas étonnant non plus que, dans un film où il est question de jugement et de passion, les tableaux qui apparaissent soient ceux d’artistes qui ont utilisé le clair-obscur pour porter le regard du spectateur sur les parties des corps déchirés par la douleur.

Quatre nuits avec Anna
ouvre un festival que la Cinémathèque consacre à la présence de l’Europe dans le cinéma. Sans doute le film a-t-il été choisi en ouverture pour ce qu’il nous montre d’une certaine polarité, d’une opposition entre deux différentes façons d’entrer en relation avec l’autre – le corps de la femme dans le cas de ce film. Prise de possession aveugle d’un côté (le corps violé), et possession à distance de l’autre, (par la sublimation). L’avertissement que le metteur en scène nous donne, et la leçon que l’on doit tirer de son film, à ce moment précis de l’Histoire européenne, est vraisemblablement qu’il nous faut trouver un point d’équilibre entre ces deux attitudes. Exploitation des pays qui se présentent sur la scène européenne en position d’infériorité, ou bien mythification de la différence dont ces pays sont porteurs, pour la renfermer dans une esthétique qui serait à la fois une protection et une certaine mort.

Le court chemin qui sépare la maison de l’homme de la maison de la femme est le chemin que nous, Européens, devons tous faire pour mesurer le poids des corps qui sont en train de faire vivre l’Europe.

(1) Marcel Proust, tome 6 : Albertine disparue ou la fugitive, dans À la recherche du temps perdu, collection Folio, Gallimard, 1990, 364 pages.

Titre original : Cztery noce z Anna

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Acteurs : ,

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Durée : 87 mn


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