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Passer 2011 en attendant l’écran noir

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La promesse d’une fin du monde et l’arrivée d’un écran noir : retour sur quelques apocalypses de 2011.

Melancholia avale la Terre et les murs de la salle se mettent à trembler. La famille de The Tree of life se retrouve dans un dernier souffle, alors que le père et la fille du Cheval de Turin attendent eux que la lumière s’éteigne. Hors Satan fait revenir une femme d’entre les morts quand plusieurs autres se perdent dans le désert de La Dernière Piste. Au dessus de la place St Pierre d’Habemus Papam, un balcon reste vide, comme un rideau tiré sur un univers bientôt en friche. La fin du monde latente qui respire hors cadre parmi les films les plus marquants de l’année 2011 trouve dans l’écran noir de fin de séance son allié le plus efficace. Une seule promesse fait vibrer chacun de ces films : bientôt, tout cela sera terminé.

 

 

Hors Satan et Le cheval de Turin : dans l’attente d’un signe

 

L’introduction de Melancholia, dans toute sa grandeur maniériste, ne fait que lancer un décompte. La Terre habitée que l’on verra n’existe déjà plus et les quelques jours filmés ici en seront les derniers. Du côté de The Tree of Life, c’est la mort d’un enfant qui joue les premières notes. Tout ce qui existe par la suite est vu à travers ses yeux à lui, comme si, pour son plus grand malheur, il savait déjà comment tout allait finir. Si Lars Von Trier et Terrence Malick commencent par la fin, c’est que leurs films vivent suspendus à une attente dont il faut tout de même montrer l’ombre originelle, la forme. L’enterrement d’un pape chez Nanni Moretti, les premiers pas dans un désert chez Kelly Reichardt, l’usure d’une journée identique aux autres chez Béla Tarr : ces premières images travaillent comme les prémices d’un changement qui sera bientôt là. Les signes sont partout et dès les premiers instants, l’arrivée de l’écran noir est attendu comme l’est la fin du monde. Le film continuera quand les spectateurs se retrouveront seuls face au générique de fin mais d’ici là, comment tout détruire ?
Dehors, c’est la tempête. Le père et la fille du Cheval de Turin ne sortent que très peu de leur maison et leur univers se restreint très vite à une grange, un puits et à des gestes quotidiens qui se répètent jusqu’à ce que les vents aient tout emporté. Y-a-t-il toujours un monde au delà du leur ? La fin du monde approche ou a-t-elle déjà eu lieu sans eux ? Le soin avec lequel ce morceau de famille s’accroche à cette maison renvoie au foyer que s’applique à alimenter l’homme d’Hors Satan au milieu de son campement de fortune. Aucun toit au dessus de sa tête mais un feu à ses pieds et une jeune femme qu’il aime à sa façon. Le vent souffle moins fort chez Bruno Dumont que chez Béla Tarr mais il transperce tout autant les corps et annonce un malaise plus explicite encore. Le Mal est déjà présent dans cet homme de tous les plans. Autour de lui, les vivants tombent et les morts se remettent à marcher. La fin du monde est déjà là, devant nous. Le foyer qu’il a tenté de construire s’est écroulé bien vite et c’est sur les routes qu’on le quitte, sur le point de se répandre dans d’autres villes, au milieu d’autres paysages désolés. Le semblant de lien qu’il avait plus tôt construit avec la jeune fille laisse sans doute un espoir. Tout comme la cabane de fortune construite dans les derniers instants de Melancholia, quand dehors approche la fin du monde, essayer de se protéger c’est déjà se sauver.

 

    


La dernière piste
et A dangerous method : la tempête arrive
 
Le trou noir que laisse le balcon vide d’Habemus Papam et l’absence de la figure du pape là où elle se doit d’être naturellement semble lui aussi prêt à aspirer le monde tout entier. Plus forte encore que la planète de Lars Von Trier, la fin du monde construite par Nanni Moretti existe par un manque. Un corps sans tête, un monde sans voix ne peut que s’écrouler. La figure de l’autorité disparue, cet écran noir qui tombe sur nous voit-il le commencement de notre chute ? Devons nous nous lever ou, comme Michael Fassbender à la fin de A Dangerous Method, face au même lac qu’History of violence, rester assis ? L’une des pages les plus noires de l’Europe est sur le point de s’écrire en 1913 et Carl Gustav Jung ne bouge pas. Avant que David Cronenberg ne fasse défiler son générique de fin, des indications historiques nous informent que le psychiatre est mort en 1961 : il a survécu à la fin du monde. Alors que faire ? Se recroqueviller près de ceux que l’on aime, se construire un toit et attendre que l’orage passe, que l’écran noir s’abatte sur nous ou accepter la fin du monde en allant à sa rencontre, comme les trappeurs de La Dernière Piste ?  Lorsque The Tree of life se termine, les maisons n’ont plus de murs et ne sont que des portes, des passages. Le vent a tout détruit et, comme dans Hors Satan, les morts se relèvent. Avant l’écran noir, un pont gigantesque nous apparaît alors, comme une invitation à le franchir. Saura-t-on jamais ce qu’on a laissé derrière nous ? Quel est ce nouveau monde promis qui se trouve de l’autre côté ? L’écran noir nous laissera-t-il le choix de traverser ou, comme dans la chanson « Le rouge et le noir » de Claude Nougaro, faut-il laisser le cinéma décider pour nous ? Le sol semble se dérober sous nos pieds mais, avant de s’écrouler, la voix du chanteur toulousain nous arrête :
 
" Qu’est-ce qui te prends Rouge ?
lui demande le Noir,
qui voit soudain rouge.
C’est parce que j’suis noir ?
Non, dit la fille rouge,
c’est parce que t’es…

– Noir – "

Habemus Papam : un pape se cache sur cette image


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