Nouvelle Donne (Reprise)

Article écrit par

Nouvelle Donne, le premier long-métrage du jeune cinéaste Joachim Trier, peine à maîtriser la prolixité stylistique, un rien arrogante, qui le caractérise, malgré quelques petites inventions de bon cru.

La “nouvelle donne” du cinéma norvégien

Le moins que l’on puisse dire de Nouvelle Donne, c’est qu’il modernise radicalement le paysage cinématographique norvégien. Véritable coup de jeune dans les productions d’un cinéma qui peine à se développer, le premier film de Joachim Trier se place à contre-courant de l’approche naturaliste et documentaire dont le pays s’est jusque-là revendiqué.

Nouvelle Donne n’est pas un film norvégien comme les autres : rappelant par certains aspects les films de Danny Boyle (Trainspotting) et de Guy Ritchie (Snatch) – sans la violence mais tout aussi dynamique – le style qui le définit évoque bien plus des tonalités anglo-saxonnes que scandinaves. Précurseur et visionnaire, Joachim Trier nourrit un projet : faire entrer le cinéma norvégien dans une nouvelle ère de production. Si l’entreprise s’avère louable en elle-même, faut-il pour autant crier au génie, comme ne cesse de le faire la presse anglaise et américaine ?

Le fond et la forme

Amis de longue date, Erik et Phillip rêvent depuis leur adolescence de devenir écrivains. Si le succès que rencontre l’un le conduit à l’hôpital psychiatrique, il faudra beaucoup de patience à l’autre pour être enfin reconnu. Qu’importe, la vie qui les attend leur réserve encore bien des surprises …

L’attrait de Nouvelle Donne ne réside pas dans son intrigue – celle-ci, simple, lâche et parfois décousue, ne propose qu’un intérêt mineur – mais dans son aptitude à créer des portraits. L’essentiel du film repose en effet sur le statut psychologique des personnages, leur personnalité et les traits de caractère qui les distinguent les uns des autres. Les situations abordées concernent moins les événements mis en œuvre que les individus mis en scène. Si chaque personnage s’assimile à une touche de couleur, la démarche du film consiste de fait à peindre des tableaux.

Tantôt sympathiques, tantôt antipathiques, les deux protagonistes principaux, ainsi que la bande qui les accompagne, sont les archétypes d’une génération prête à tout pour ne pas tomber dans le piège du conformisme bourgeois. Se référant tout autant à Joy Division qu’à Maurice Blanchot, les personnages se revendiquent du droit à une totale liberté morale et intellectuelle. Tout est bon, pour peu que ce soit fait avec talent.

En adéquation avec son sujet, le film affiche une forme libre, bigarrée et nerveuse. En lutte contre la linéarité, le réalisateur met au point un subtil procédé de digression narrative. Telle idée, telle phrase, telle situation amorcent tel autre état de faits. Composé d’un nombre important de bifurcations logiques, Nouvelle Donne enveloppe le cœur de son récit par plusieurs couches de souvenirs, de fantasmes et fausses pistes. A charge de la voix off de rassembler les différents éléments entre eux, et d’en tirer une histoire proprement dite.

La séquence d’ouverture, par exemple, ne se contente pas d’exposer les deux personnages principaux, mais, à l’instar d’un scénario mis en images, donne le programme du film. Les choses, évidemment, ne se passent pas exactement comme la séquence le prévoit : l’idée consiste à annoncer ce qui aurait pu se passer dans un autre contexte et dans un autre film.

Nouvelle Vague ou film à la mode ?

Feu d’artifice d’images et de sons, Nouvelle Donne cherche, par un large éventail de moyens expressifs, à surprendre et à éblouir. Trier a du talent et semble bel et bien décidé à le faire savoir. N’y a-t-il pourtant pas une limite à partir de laquelle l’approche visuelle d’un film se manifeste par un simple jeu d’images ? A tout miser sur les mille et une façons de déstructurer une histoire, le film finit effectivement par glisser dans un inconfortable formalisme.

Si le principe premier de Trier consiste à ne respecter aucun principe, à quoi renvoie donc le projet de son film ? Pourquoi avoir choisi d’évoquer des personnages écrivains sans jamais pour autant rentrer dans le vif du sujet ? Impossible en effet de savoir ce qu’écrivent les personnages, ni pourquoi ils le font. Tel qu’il est traité, le thème de l’écriture ne répond à aucune nécessité et n’engage aucune prise de position. Définis une fois pour toutes dès le début du récit, les personnages n’ont rien à exprimer, rien à accomplir, si ce n’est poursuivre le culte de leur propre personnalité.

Sous ses allures de film « branché », Nouvelle Donne se contente essentiellement de brasser du vide. Bien malheureusement, la Nouvelle Vague norvégienne n’est toujours pas prévue pour aujourd’hui…

Sortie le 11 juin 2008

Titre original : Reprise

Réalisateur :

Acteurs : , , ,

Année :

Genre :

Durée : 103 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..