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No Limit !

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Julien Doré, vainqueur de la Nouvelle Star 2007. Julien Doré, grand fan d´Elvis et de Jean D´Ormesson. Doré, immense agitateur public et manipulateur précoce, qui revient avec un premier album intéressant et un clip passionnant. Oui, le cinéma rattrape parfois nos envies !

D’abord, il faut parler de Gainsbourg. Seul, costard cravate, en amorce, l’air blême, palpant la pauvreté de l’air ambiant. Derrière lui, gentleman farmer, esprit riche et désinvolture type english, Jean-Pierre Cassel hume l’odeur du musical et s’en donne à cœur joie. « Danse petite pépée, chante beau gosse et spectateur, savourez sans fioriture ». Des décennies plus tard, Julien Doré reprend pas à pas le clip dont fut extrait Chez les yé-yé de Gainsbourg, et se permet d’en tirer trois exemplaires avec trois personnages iconoclastes, violents, délabrés et beaux (il chante, l’autre danse ; il chante, elle fait mine de danser ; il danse et elle chante). La chanson, Les Limites, fait un tabac, médiatisée à outrance, et le clip est largement diffusé dans la petite lucarne et autres dailymotion et youtube réunis. Quelque chose de suranné hante ce court-métrage musical où les lois de l’attraction sont totalement désorientées. Et pour cause, le noir et blanc de la pellicule, la mise en scène vintage et la juxtaposition de la voix et de la classe de l’interprète ne font qu’apporter une conclusion radicale : de la vie, rien que de la vie, toujours de la vie !

Deux minutes vingt de bonheur diront les désaxés. Un plan fixe, une caméra qui refuse obstinément de s’en aller vaquer à ses occupations, deux protagonistes, deux têtes brûlées, un cheval (ou bien était-ce un poney ?), une perruche et ce remarquable homme-orchestre que fut Rémy Bricka : tout un microcosme qui vient perturber l’étalon dandy, ce petit Doré qui se fiche des entourloupes, observant méticuleusement l’objectif de son regard trompeur, et bannissant d’un revers magistral les collègues clipesques qui polluent la petite lucarne. Rien d’exceptionnel dans ce petit tour de magie, rien d’innovant, certes, mais enfin de l’air, un véritable trou dans cette couche d’ozone, un peu de fraîcheur qui vient dynamiter l’académisme, la poussière qui s’est déposée sur le cerveau des metteurs en scènes d’un format trop longtemps mésestimé : le clip !

Epousant la fameuse règle des trois unités, Doré (car c’est bien lui le créateur de cette prouesse), convoque la dramaturgie grecque et s’allie le temps d’une chanson avec les surréalistes et autres bouffons visuels. Le lieu – une mystérieuse scène qui ressemble plus à un estrade que l’on pouvait trouver dans toutes salles d’écoles qui se respectent ; le temps, pas plus de 3 minutes ; l’action, qui remplit parfaitement le cahier des charges, sont correctement juxtaposés pour donner un résultat cohérent et nécessaire. Tout est accompli en ce laps de temps, toutes les minutes sont réelles et le plan-séquence n’est pas loin d’être cité. Rarement, la petite lucarne s’est adonnée à ce genre de réflexion et d’inventivité.
Boileau a raison lorsqu’il clame « Qu’en un lieu, en un jour, un seul fait accompli. Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli ». Les Limites, c’est une théâtralité excessive, une dramatisation ubuesque et bizarre d’un sentiment qui respire l’air du temps : celui d’une période complexe et déshumanisée.

Julien Doré le dit sans cesse : « Je consomme énormément, le but est de ressentir les choses. Alors je dépasse et j’aime en faire des tonnes, ça irrite ». Son clip, c’est une avalanche de non-sens, de trucs délicats et décalés, qui forcent le respect, et surtout qui esquissent certains sourires. Le ridicule ne tue pas, certes, mais il permet de ne pas trop se prendre au sérieux, et de donner, parfois, des perles qui font mouche. Refuser de filmer ce qui est dit, préférer ce qui est ressenti, peut donner du bon. Utiliser un procédé aussi simple et classique que le plan fixe démontre que Doré sait pertinemment ce qu’il fait et ce qu’il aimerait emprunter : un chemin sinueux, non pas des allées chatoyantes où la facilité coule à flot. Si ce clip est réussi, c’est qu’il étonne dans ce monde figé et formaté. Si ces deux minutes plaisent tant, c’est qu’on y est continuellement surpris (lenteur de la scène, apparition flamboyante de Rémi Bricka, personnage mythique des années 80, et refus de sensationnalisme). Aucune provocation dans cette gestuelle exquise (et savamment dosée), tout est parfaitement chronométré, tout est répété, tout est pensé. De nos jours, on appelle cela : du professionnalisme !


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