Délicat jeu de miroirs sur une musique de Ravel
Miroirs no 3, réalisé par Christian Petzold[1] et sorti en 2025, montre une nouvelle fois le talent de ce grand réalisateur allemand, qui sait raconter une histoire qui a du sens et mène à son rythme (lent) avec une facilité déconcertante un récit apparemment complexe, interprété par d’excellents acteurs ou actrices et servi par la grande qualité de l’image (due à Hans Fromm).
Ce drame (qui tire son nom d’une très belle pièce pour piano de Maurice Ravel) met lumineusement en parallèle, comme en miroirs justement, deux femmes aux parcours douloureux : d’un côté une jeune pianiste, Laura (Paula Beer) en plein doute, qui n’aime pas sa vie et le compagnon avec qui elle vit (au début du film, penchée sur la balustrade d’un pont à regarder les reflets sur l’eau qui coule en dessous, elle songe clairement au suicide) ; de l’autre une femme mûre, Betty (Barbara Auer, magnifique actrice superbement filmée), qui a été quittée par son mari Richard (Mathias Brandt) et son fils Max (Enno Trebs) après qu’elle soit devenue folle au décès de sa fille Yelena (qui s’est suicidée) et qui vit désormais seule dans la maison familiale en pleine campagne aux environs de Berlin. Par le plus grand des hasards, ces deux femmes vont se rencontrer : alors que Laura fait une excursion dans la belle voiture rouge de son compagnon, elle passe devant la maison de Betty et leurs regards étrangement se croisent à l’image, dans un étonnant ralenti ; peu après, de passage au même endroit, le compagnon de Laura perd le contrôle du véhicule et meurt (on n’entendra plus parler de lui : étonnante anacoluthe, il disparaît du récit comme il était venu, n’ayant été qu’un prétexte au déroulement de l’histoire), tandis que Laura qui est indemne est recueillie par Betty, qui héberge ensuite à sa demande la jeune femme. Elles se sont trouvées : mais pourquoi ?
On va le découvrir au fur et à mesure : il y a un problème avec Betty, que sa famille et le voisinage scrutent avec anxiété voire colère (rien ne fonctionne dans sa maison : le robinet fuit, le lave-vaisselle ne fonctionne pas, le piano est désaccordé). Elle fait porter à Laura les vêtements de sa fille défunte (qu’elle n’a pas jetés), la fait coucher dans sa chambre restée telle quelle, lui donne son vélo. Richard et Max (qui bricolent sur des voitures de luxe dans un garage non loin) voient avec horreur et réprobation ce que fait Betty, qu’ils croient redevenue malade (elle a décidé de ne plus prendre ses médicaments) alors qu’elle semble au contraire apaisée par la présence chez elle de Laura, qui est venue combler le vide de sa vie. Cette histoire, Laura va progressivement la découvrir, grâce surtout à Max qui va lui révéler l’existence de Yelena. Elle avait pourtant trouvé la paix dans ce nouveau foyer, oublié ses idées suicidaires en se sentant enfin aimée et entourée, cuisiné pour les autres (une tarte aux prunes, des boulettes de Königsberg[2] !), jardiné (Christian Petzold filme avec une grande poésie la nature, le vent qui fait bruisser les arbres ou soulever les rideaux). Mais quand Laura découvre le pot aux roses, elle claque la porte et s’enfuit, retournant à Berlin. Cependant quelque chose de décisif et réparateur s’est produit chez ces deux femmes. Betty a repris pied et se décide à tirer un trait sur la tragédie qui a assombri sa vie : à la fin du film elle veut enfin refaire la décoration de la chambre de Yelena et donner ses vêtements ; puis elle se rend à Berlin simplement pour écouter jouer Laura[3]. Celle-ci, qui réussit son examen, a également repris pied dans sa vie et peut revenir dans l’appartement où au début elle apparaissait complètement désorientée.
L’histoire en elle-même n’est donc au fond en rien complexe ni étrange : elle est même extraordinairement simple. Mais c’est le talent de Christian Petzold de créer un mystère autour de cette trame dont les méandres ne se découvrent que très lentement (avec des raccourcis incroyables, comme celui du début qui fait apparaître puis disparaître tout aussi vite le petit ami de Laura, qui parce qu’il conduisait trop vite une trop grosse voiture n’aura donc été qu’un prétexte pour le développement du récit). La grande fluidité de la narration, qui se déroule comme le feraient des vagues sur l’eau (titre du morceau de Ravel, et spectacle que contemple Laura dans la rivière au début de Miroirs no 3), correspond quant au fond à une étonnant jeu de reflets (comme des reflets sur l’eau) : Betty projette sur Laura l’image de sa fille perdue, qu’elle retrouve ainsi sur le miroir de son âme ; Laura se voit différente dans ce miroir que lui tend Betty, plus sereine, enfin entourée et aimée. Et cela est dit avec délicatesse, sans grandiloquence ni lourde introspection psychologisante. Au terme de ce jeu de miroirs, qui sert aux deux femmes de thérapie voire de rédemption (en dépit des obstacles que voulaient y mettre au départ les « hommes » de Betty, Richard et Max), la vie des deux femmes peut enfin reprendre son cours, apaisée.
[1] Réalisateur de (notamment) Barbara (2012), Phoenix (2014), Ondine (2020), Le Ciel rouge (2023).
[2] Les Königsberger Klopse, également connues sous le nom de Soßklopse, sont composées de boulettes de viande dans une sauce blanche avec des câpres.
[3] Paula Beer a été aidée par la pianiste de concert berlinoise Adriana von Franqué, qui a également enregistré pour le film le morceau de musique qui donne son titre au film ainsi que le Prélude no 4 de Frédéric Chopin.





