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Michael Ballhaus, maître des mouvements et de la lumière

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Michael Ballhaus, est l´un des rares directeurs de la photo à avoir sa vision et sa sensibilité. Son talent imprime la pellicule et donne un style unique à chacun des réalisateurs avec qui il a travaillé : Fassbinder et Scorsese mais aussi Schlöndorff, Newman, Nichols, Redford et Coppola.

Depuis son plus jeune âge Michael Ballhaus aime la photographie et surtout les gens du théâtre qui l’entourent. Du haut de ses 15 ans, ce ne sont ni les paysages, ni les natures mortes que le jeune Michael aime photographier mais les visages, les personnages qu’il capte pendant les répétitions au théâtre que possèdent ses parents, comédiens de profession. Ces photos-là servaient de promotion pour les spectacles. Toute la famille de Michael était constituée d’artistes, son oncle avait même joué dans M le maudit (1931) de Fritz Lang et c’est aussi grâce à sa famille qu’il participe pendant deux semaines, au premier tournage de sa vie, Lola Montès (1955) de Max Ophüls. Il reste ébahi devant la caméra en mouvement de Christian Matras, le chef opérateur du film, et enfin réalise que le cinéma combine les deux choses qu’il aime : le théâtre et la photographie.

Ayant travaillé pendant deux ans avec un photographe professionnel, Ballhaus se fait embaucher à la télévision allemande et tourne à 25 ans son premier film réalisé par l’un de ses amis. Il apprend sur le tas, en rêvant devant des films qu’il regarde parfois jusqu’à dix-huit fois pour comprendre comment se fabrique l’image. Il rencontre Rainer Werner Fassbinder en 1971 pour le tournage de Whity, un western en Espagne. Le premier contact avec le jeune génie allemand se passe très mal. Fassbinder n’a que mépris pour les gens de la télé. Pourtant leur collaboration va durer neuf ans pendant lesquels ils vont tourner seize films, un rythme de travail impensable aujourd’hui.

Fassbinder et Ballhaus, tous les deux inspirés par la Nouvelle vague française, travaillent en tandem et chacun apporte aux films, ses idées, sa sensibilité, son inspiration. Le leader du cinéma allemand de l’époque, Fassbinder est très difficile et exigeant, il lui impose son sens du rythme et le pousse à réagir vite. Le réalisateur n’aime pas faire les repérages, et c’est Michael qui découvre en premier les lieux et prépare minutieusement le tournage en amont. Ballhaus utilise toutes les sources de lumière naturelle, très peu de lumière artificielle. Il met rapidement en place des mouvements de caméras extrêmement complexes parfois dans des espaces exigus, comme par exemple son célèbre travelling circulaire dans Martha (1974).

 
 
Le travelling circulaire dans Martha

Les deux hommes travaillent à rythme soutenu, un film comme Les Larmes amères de Petra von Kant (1972) est tourné en dix jours. Néanmoins, l’intensité du travail n’empêche pas la qualité de leurs histoires. Si l’on porte une attention particulière à la technique, c’est uniquement pour mieux raconter et faire ressentir l’histoire. D’ailleurs, tous les mouvements de la caméra mis en œuvre ne sont là que pour créer des émotions chez le spectateur. La caméra est l’œil du spectateur.

Fassbinder collaborait beaucoup avec des comédiens non professionnels, et ses histoires déterminaient les personnages. Michael Ballhaus attache une attention particulière aux comédiens pour qu’ils se sentent à l’aise et qu’ils puissent créer leur personnage. Fassbinder devenant de plus en plus invivable, c’est le Mariage de Maria Braun (1979) qui marque la fin de leur collaboration.

Ensuite, on lui propose de travailler sur d’autres productions allemandes. Ballhaus ne peut pas y réaliser ses idées en tant que chef opérateur, à cause de l’éternel problème du manque de budget et il commence à réfléchir à d’autres horizons. C’est grâce à Peter Lilienthal qu’il fait ses débuts aux Etats-Unis avec Dear Mr. Wonderful (1982). John Sayles est le premier réalisateur américain à lui faire confiance pour Baby It’s You (1983). C’était un petit budget mais il pouvait mettre en pratique ses idées.

Sa rencontre avec Scorsese a été décisive pour la suite de sa carrière. En Allemagne, il ne pouvait que rêver de travailler avec un réalisateur d’une telle envergure et dont il admirait l’œuvre. C’est sur la table de montage de son ami John Sayles que Scorsese découvre le travail de Ballhaus par le biais d’un des plans typiques de son style : le travelling circulaire.

Ballhaus partage avec Scorsese un même goût pour les mouvements de caméra amples et fluides. Ils apprennent vite l’un de l’autre : la vision et le perfectionnisme du détail chez Scorsese et la rapidité et virtuosité d’exécution chez Ballhaus s’imbriquent parfaitement. Scorsese n’indique jamais quels objectifs utiliser, Ballhaus s’adapte à son imagination et la traduit en image, c’est lui qui crée ce lien entre la vision de l’artiste et la technique. After Hours (1985) sera leur premier film. Depuis, ils ont aligné six autres films ensemble.

        
                Les Affranchis de Scorsese (1990)           Gangs of New York de Scorsese (2002)                           

Michael Ballhaus a également travaillé avec d’autres grands noms du cinéma américain mais sa collaboration la plus spectaculaire, exceptés ses films avec Scorsese, reste le Dracula (1992) de Francis Ford Coppola. Ballhaus est avant tout à l’écoute du metteur en scène, il s’intéresse au film avant l’image. Les productions aux Etats-Unis ont la chance d’avoir cinq à dix semaines de préparation. C’est pendant cette période d’avant tournage que s’engage le dialogue entre le réalisateur et son chef opérateur et qu’ils déterminent les effets d’éclairages et les mouvements de caméra.

Aujourd’hui en semi-retraite, avant peut-être le prochain Scorsese, Michael Ballhaus enseigne les secrets de la lumière à ses étudiants en Allemagne. Il sait que l’avenir est au numérique, mais il faut toujours savoir ce qui convient le mieux au film. Avec l’avènement de l’image de synthèse, l’étalonnage numérique, le rôle du chef opérateur se trouve considérablement réduit. Toutefois ses jeunes successeurs, lui témoignent leur admiration et à chaque projection d’un de ses films, ils se poseront toujours cette entêtante question « mais comment a fait Ballhaus ? »

 
 


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