MashUp Film Festival : le retour

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La mythomanie à l´honneur le weekend dernier au Forum des Images.

Une institution qui accueille et fournit du matériel à cinq équipes de créateurs ? Un producteur/distributeur qui alimente en images gratuitement ces artistes, mais aussi les internautes compétiteurs pour qu’ils puissent monter leurs propres films – Lobster Films ? La plateforme créative et audacieuse d’une chaîne de télévision (!) partenaire d’un jeune festival d’art vidéo – Arte Creative ? On nage en plein délire… Doit-on se permettre d’être optimiste ? Allons-nous bientôt nous réveiller ? Nous n’hallucinons pourtant pas, non… et ce n’est pas à la Gaîté Lyrique. C’est au Forum des Images.

« C’est un beau roman, c’est une belle histoire »

Alors, demain pourrait-il être réellement (presque) parfait ? On aurait (presque) envie d’y croire, d’autant que c’était le thème annoncé et messianique de la compétition in situ et online du MashUp Film Festival. En seulement deux jours, l’équipe de MashUp a réussi à brasser des références que nombre d’institutions coincées dans leurs prés carrés (art contemporain, cinéma, arts numériques, art vidéo) peinent encore à entrelacer. L’exposition organisée en parallèle, archi-simple et concise pour les non-initiés, se payait déjà le luxe de remonter en douceur jusqu’au found footage (1) pour expliquer le mashup. Oui, le cinéma expérimental existe aussi, et oui, il a largement influencé l’art vidéo, puis les manipulations numériques qui pullulent aujourd’hui sur la toile et en dehors. Bien avant l’existence des bases de données informatisées, Dziga Vertov a monté L’Homme à la caméra en coupant/collant dans la masse de nombreuses heures de prises tournées en amont.

 

L’Homme à la caméra                                                                                 Rose Hobart

Les « nouvelles images » ont beau avoir les dents plus blanches, elles ne sont pas si fraîches. Pour une fois qu’on nous le rappelle sans pour autant moraliser… Car c’est acquis pour les organisateurs du MashUp Film Festival. On était ainsi ravi de retrouver le Rose Hobart de l’assembleur Joseph Cornell, pionnier à tendance surréaliste du found footage, entre une tranche de montage satirique co-featuring Kadhafi et Berlusconi sur fond de Should I Stay Or Should I Go, et une feuille d’Histoire(s) du cinéma de Godard, mashup illustre fort connu des cinéphiles, le tout assaisonné de vidéos hip hop et d’un soupçon de Guy Debord, célèbre penseur du détournement. Du mashup sous hormones réalisé par le camp Obama, pour prouver l’authentique « bravitude » rayée bleu-blanc-rouge-plus-cinquante-étoiles du futur Président des USA, aux collages « anar » dadaïstes, il n’y a qu’un pas. Jean-Yves de Lépinay, directeur des programmes du Forum des Images, ne s’est d’ailleurs pas gardé de le franchir lors de la rencontre avec le VJ Giovanni Sample, lui-même ancien élève de l’Ecole nationale supérieure des arts décoratifs.

Lors d’une présentation éclairante vendredi soir, Giovanni Sample nous énumérait ses influences, du cinéaste Len Lye, adepte du montage rythmique, à l’artiste Christian Marclay, spécialiste des installations polyphoniques et cinéphiliques, en passant par le combo britannique Coldcut. Erudit, le jeune « Mashup Master » (feel the force !) nous soufflait que le mythe du légume Narcisse et de la nymphe Echo avait été développé par les Grecs pour théoriser la séparation de l’image et du son. Le signal électronique a bouleversé cette division conceptuelle, sa fréquence pouvant à nouveau former une image. Bonne nouvelle : Echo peut enfin arrêter de chouiner dans sa grotte ! Quand on pense qu’un vidéaste/animateur comme Peter Foldès a justement réalisé une version électrifiante et psychédélique du mythe en 1972 (Narcissus/Echo)…

Est-ce un hasard si Foldès lui-même travaillait au service de la recherche de l’ORTF sous les ordres de Pierre Schaeffer, pionnier de la musique concrète… qui consiste en quoi, déjà ? – Puiser dans les archives sonores ou les enregistrements de sons quotidiens pour réaliser ses propres symphonies. Ressemblance troublante avec le mashup, n’est-ce pas ? A l’origine Giovanni Sample était batteur, et ses débuts en vidéo sont truffés de références à la télévision. Fétichiste du bouquet satellite, il estampille de faux logos les coins de ses compositions rythmées, ou insère carrément des rushs de neige électronique dans ses montages, toujours soumis à la découverte de la pépite rare. L’artiste entend maintenant basculer vers une pratique plus vivante et nous a montré ses prises de Lisbonne, tournées au fil des rues et réarrangées en mashup harmonique.

Copyright

Pour faire un bon poème Dada, Jean-Yves de Lépinay citait les conseils de Tristan Tzara : comme au scrabble, tirer à l’aveuglette les mots d’un grand sac. Dans sa boîte verte, à la même époque, Marcel Duchamp, pour capturer le hasard, proposait une recette minimaliste comparable : « Le principe de l’Erratum musical est simple : installez-vous face à un clavier, n’importe lequel, et pressez chaque touche l’une après l’autre, au hasard (compte tenu du fait qu’aucune note ne doit être répétée), sans modulation, ni accentuation particulière ». Introduire l’aléatoire dans l’art pour qu’il ressemble davantage à la vie ? L’idée est belle, sa mise en pratique difficile. Qui dit fusion de l’art et du quotidien, dit disparition de l’artiste. Qui dit disparition de l’artiste, dit disparition du droit d’auteur ? C’est là qu’Hadopi vient jouer les trouble-fêtes.

L’expo ne manquait pas de le notifier : le mashup est devenu une pratique banale, dont la portée politique reste toujours aussi lourde du fait même de son postulat de base, l’utilisation d’images créées par d’autres. La démocratisation du matériel a favorisé celle de la création, toutefois la liberté prétendument souhaitée au citoyen a ses limites. Paradoxalement, l’originalité (ou la singularité) est un argument de vente, mais pas un droit inaliénable, alors que les images sont à la portée de tous sur le web. Plus besoin d’être à résidence dans les studios d’une chaîne de télévision pour y avoir accès, comme l’étaient les ouvriers du magazine L’Œil du Cyclone (2). D’après Jérôme Lefdup, on a peu de chance de voir l’émission éditée un jour en DVD à cause de la gestion de ces fameux droits d’auteurs : les images venant du monde entier, la moitié des ayant droits est introuvable ! La survie et la diffusion de l’émission ne dépendent maintenant plus que du piratage…

« Il ne faut rien jeter, parce que jeter c’est faire le jeu de la mort » – Jean-Christophe Averty (3)
Le mashup n’est pas du vol. C’est un hommage, une manière de réanimer les esprits des artistes passés avant nous, de s’approprier leur travail pour en produire un tout neuf… le cycle de la vie, en somme, pour citer à dessein Le Roi Lion – le patrimoine Disney constituerait la banque d’images la plus pompée au monde. Nous sommes tous les jours abreuvés d’un flot d’images impersonnelles. Les récupérer, comme certains l’ont fait en trois dimensions avec les objets ou les déchets, c’est aussi lutter contre une consommation aliénée et aliénante des images. Deux écrans de l’expo étaient ainsi consacrés à la controverse du piratage et au « regard critique » salvateur porté sur le matériel utilisé. Un troisième écran se questionnait sur la supposée disparition de l’auteur : les images ont beau être puisées ailleurs, les bons créateurs se distinguent toujours, par le traitement de l’image, ou tout simplement l’acuité de leur prunelle…

And the winner is…

Chacune des cinq équipes du Marathon avait aussi son propre style. Mieux qu’un film de Rocky, le Marathon démarrait à 14h le vendredi 24 pour se terminer à 14h le samedi 25. Après une quasi nuit blanche écoulée à la lueur des loupiottes de la salle 500, pour les candidats in situ, ce sont incontestablement les deux vidéos les plus drôles qui ont gagné. Le Premier prix du jury (1500 €) a été décerné à Les Autres (Nicolas Boulenger et Jérôme Lifszyc) pour leur bien nommé Le Film des autres, sur la possibilité d’une intervention divine pour relever une France morose.

 
 

La Mention spéciale du jury (1000 €) a été remise aux Jamais sans ma fille (Maxime Donzel, Géraldine de Margerie, Nizar Triki) pour le potache Sophie Dupuis Démo V4, candidature folklorique à un casting de réalisatrices, délivrant aux passages quelques jolis coups de coude bien fichus à Terrence Malick, Godard, et Rohmer. Des 54 compétiteurs online, Stéphanie Martineau a raflé le Prix du jury (1000 €) pour Tomorrow. Les internautes (Prix du public) ont voté en masse pour Heureusement il restera… la télévision !, de Coralie Blanchard. Le Prix de la plateforme Arte Creative a été accordé à Essay : imagine life in 2050, d’Alexandre Mariani. Il ne reste plus qu’à aller juger soi-même les films primés sur la plateforme d’Arte Creative ou le site du MashUp Festival, où l’on peut également retrouver tous les films de la compétition avec les vidéos de l’exposition. Dans les deux palmarès, pour une raison qui nous échappe, la prédominance a été donnée aux récits en voix off par rapport au traitement sonore musical façon VJ.

A l’heure de clore le débat, ouvrons-le encore davantage avec l’interview d’un grand absent/présent du festival, Jérôme Lefdup, créateur avec Véro Goyo du premier générique de L’Œil du Cyclone et réalisateur récurrent du magazine, qui développe tranquillement depuis les années 1980 son concept de video song influencé par la vidéo expérimentale américaine :

 
 
Ne reste plus qu’à aller fouiner sur Internet !

(1) Courant cinématographique qui fonde la réalisation des films sur la récupération d’anciennes pellicules.
(2) 1991-1999 sur Canal +. Voir le teaser du MashUp Film Festival publié dans nos pages.

(3) In Treize brouillons pour un portrait d’Averty, Pierre Trividic, 1990.
 


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