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Made In Bangladesh

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Made in Bangladesh est un film en lutte, qui s’attaque à de nombreux sujets politiques, sociaux et économiques, mais avant tout profondément humains, et qui ne le fait pas sans une certaine finesse ni une certaine beauté.

Troisième film de Rubaiyat Hossein, Made in Bangladesh dépeint la vie de Shimu, une petite main du textile, qui se penche tout les jours sur une machine à coudre pour assembler un tee-shirts comme celui que vous portez peut-être en ce moment (ou bien un de ceux qui vous attendent dans votre penderie). L’usine dans laquelle elle travaille avec ses collègues est vieux bâtiment insalubre qui menace un peu plus chaque jour de s’effondrer, et où survient fatalement un énième accident. Shimu, encouragée par une activiste, décide alors de témoigner de ses conditions difficiles, et finalement de se lancer dans la formation d’un syndicat, dans le but de faire respecter les droits de toutes les ouvrières. Face à son courage et sa détermination se poseront de multiples obstacles, révélant des problèmes de fonds qui trouvent leur écho partout dans nos sociétés. Le portrait de cette femme forte et digne, témoignage de la vie dans le pays, a de quoi inspirer. J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec elle, ainsi qu’avec Daliya Akhter, une syndicaliste Bangladaise.

L’eau et la couleur

L’intrigue se déroule dans l’immense ville de Dacca, la capitale du Bangladesh. Dans cette mégalopole pauvre et surpeuplée, le gris du béton bouche l’horizon, et le ciel bleu se reflète dans les flaques d’eau et dans le sol boueux. Pour éviter de se salir les pieds, que tout le monde a nus ou simplement chaussés de sandales, les groupes d’ouvrières qui circulent dans les rues étroites marchent sur des briques, dallage précaire, à moitié enfoncée dans la boue. Elles vont au travail très tôt, du fait des horaires, et en nombre, par sécurité. Leurs vêtements ressortent bien dans la lumière du jour. « Il y a énormément de couleurs dans les vêtements que portent les femmes, dans les saris, par exemple » témoigne la réalisatrice, originaire de Dacca. « Il y a quand même des endroits sombres. » Tournées dans des décors réels, ces brèves scènes installent une atmosphère dépaysante, qui ne ressemble pas à ce que l’on a l’habitude de voir dans le cinéma Bollywoodien et Dhallywoodien. Grâce au travail de Rubaiyat Hossein et de Sabine Lancelin, la chef opératrice, Made in Bangladesh donne à ressentir une ambiance urbaine moite, terne, un peu étouffante par moment mais parfois remarquablement aérienne. L’eau est un élément particulièrement important au Bangladesh, puisque son territoire est traversé par de très nombreux fleuves. Dacca elle-même est construite sur une des plus grosses rivières du monde, la Buringanga. Le montage, par quelques plans bien agencés, suffit à faire exister cette présence. Malgré la beauté qui se dégage du film, l’esthétique n’est pas tant travaillée pour être agréable à voir que pour délivrer un message.


Fiction naturaliste

Made In Bangladesh est un film de fiction, qui s’inspire beaucoup de faits réels, notamment de la vie de Daliya Akhter, activiste syndicaliste. « Le film est assez fidèle à ce qui s’est passé, je n’ai pas eu l’impression qu’il y ait eu d’écart par rapport à ma vie. […] Sur ce sujet, il faut absolument quelque chose de réaliste. » Le choix d’un documentaire aurait alors pu se poser, mais il n’en a pas été question. A ce sujet, Rubaiyat Hossein a répondu : « Je ne pense pas que je ferai un documentaire un jour, les artistes en général et dans le monde du cinéma ont une forme privilégiée, et la forme que je privilégie est la fiction. Il y a des très bon documentaires, comme ceux de Wang Bing, mais dans la fiction ce que j’aime c’est que les gens peuvent s’identifier plus que dans un documentaire. » La frontière entre ces deux genres est ici très mince, et bien que mis en scène, la vie de Shimu est un témoignage de la réalité. Bien que la dernière affirmation de M. Hossein soit tout à fait contestable, le film réussit indéniablement à toucher le spectateur et à le prendre à partie. Que ce soit pour Shimu, ou pour ses amies, qui doivent faire ce qu’elles peuvent pour s’en sortir, et dont le destin est également très touchant. Malgré le contexte géographique et temporel qui lui est propre, Made in Bangladesh arrive à parler d’une situation globale, auquel les spectateurs et spectatrices du monde entier peuvent s’identifier.

 

« Nous sommes des femmes, fichues si l’on est mariées, fichues si on ne l’est pas »

Shimu a 25 ans, et elle travaille depuis très jeune pour survivre, c’est elle qui ramène les sous à la maison. Son mari est au chômage, et heureusement, ils n’ont pas encore d’enfant à nourrir. Dans ce pays-atelier au carnet de commande mondial, c’est une grande majorité d’ouvrières qui travaille dans les usines textiles, la première industrie du pays. Cette position sociale, qui devrait pourtant contribuer à les émanciper, ne change en fait pas grand-chose à leur situation. Et pour cause, les femmes doivent se marier, avoir des enfants, et obéir aux hommes, c’est ce qui est attendu d’elles. Shimu est déjà un peu à part, jouissant d’une très relative liberté, ce qui lui permet de porter d’autres revendications. Ces attentes de la société prennent forme dans les séries télévisés et dans les films que les Bangladais peuvent regarder, s’ils en ont le loisir. « Je pense qu’ils sont très mauvais », commente la réalisatrice, « Et c’est pour ça que je fais des films, et c’est pour ça que plus de femmes doivent faire des films. […] La seule chose qu’on montre ce sont des femmes qui tombent amoureuses, se marient et font des enfants. » Shimu, alors qu’elle est mariée par amour, va provoquer l’ire de son compagnon lorsqu’elle essaiera de contester ce que la société lui dicte de faire.

 

Savoir, c’est pouvoir

Le film montre très bien que le combat de Shimu pour ses droits sociaux ne rencontre aucun soutien parmi ses proches. Personne ne comprend vraiment sa volonté de retourner au travail coûte que coûte lorsque finalement son mari en retrouve un, pour ne pas renoncer à cette dernière forme de liberté qu’il lui reste. Discuter rémunérations ou conditions de travail avec le patron est un bras de fer constant, et la menace d’un licenciement n’est jamais loin. On comprend alors pourquoi la lutte de Shimu est aussi un combat pour sa dignité. Lutter pour le droit des travailleuses, c’est lutter pour le droit des femmes dans le reste de la société. Ces droits existent au Bangladesh, mais Rubaiyat Hossein nous montre ce qu’il en est quant à leurs application concrète. « Il y a énormément de choses que les ouvrières ne savent pas, par exemple le fait qu’elles auraient le droit de toucher 5% des dividendes, qu’elles ont le droit de s’organiser collectivement, de parler d’égale à égale avec le patron aux acheteurs, elles ne connaissent pas les congés maladies, … » explique Daliya Akhter. Cette question de l’accès aux droits, c’est aussi celle dont le film ne parle pas, parce qu’elle ne se pose pas, c’est celle de l’éducation des jeunes Bangladaises, qui doivent travailler plutôt que d’aller à l’école. L’activisme de Daliya Akhter, c’est d’abord d’apprendre la législation, la diffuser, et ensuite de la faire appliquer concrètement.

 

Rubaiyat Hossein a été la cible de beaucoup de critiques par le passé. « Mon premier film a été banni des salles après une semaine, mais ce n’était pas par le gouvernement, puisque j’avais reçu les autorisations, c’était par le public, par l’élite culturelle. » Elle estime avec ce troisième film pouvoir toucher le public de son pays. « Maintenant je pense que j’ai une certaine reconnaissance, mon film précédent a été bien reçu au Bangladesh, j’ai reçu deux récompenses au niveau national, et je pense que j’ai réussi à conquérir cette élite culturelle. […] Ce film a été produit d’une manière internationale, avec les pays européens, je l’ai conçu comme un film universel qui devrait toucher un public global. » Et avec un tel message, on ne peut que l’encourager.

 

Pour aller plus loin, plutôt que de chercher les précédents films de Rubaiyat Hossein (que votre rédacteur n’aura pas réussi à dénicher), vous pouvez vous intéresser à d’autres films indépendants Indiens, comme The Lunchbox (2013) ou Masaan (2015). Il y a également de belles choses à voir du côté du célèbre cinéaste Bengali (culturellement très proche du Bangladesh) Satyajit Ray. A voir, La trilogie d’Apu, avec La complainte du sentier (1955), L’invaincu (1957) et Le monde d’Apu (1959).

Titre original : Made In Bangladesh

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Durée : 95 mn


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