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Livre « Pierre Etaix, Intégrale cinéma restaurée » de Gilles Duval et Séverine Wemaere

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Toutes les occasions sont bonnes pour parler de Pierre Etaix : les éditions Capricci reviennent sur sa filmographie au détour d´un sympathique petit ouvrage illustré, qui laisse néanmoins sur sa faim.

Resté trop longtemps éloigné des salles de cinéma, Pierre Etaix a retrouvé une visibilité à la hauteur de sa filmographie, après déblocage en 2010 d’une situation juridique rocambolesque qui empêchait le réalisateur de disposer des droits de distribution de ses propres films. Depuis leur complète restauration (1), une rétrospective et l’édition DVD de l’intégrale de ses films en 2010, les œuvres d’Etaix parcourent le monde et rencontrent un succès tant public que critique. En 2011, l’Academy Award lui décerne un Oscar pour l’ensemble de sa carrière, le deuxième au compteur (il avait déjà raflé celui du Meilleur court métrage pour Heureux anniversaire en 1963), doublé assez rare pour un cinéaste français. Sa filmographie ayant retrouvé le chemin des salles obscures et des salons, il s’agit désormais de combler un vide bibliographique. Les éditions Capricci ouvre le bal avec un petit ouvrage reprenant les grandes lignes de la carrière du réalisateur de Yoyo (1965), agrémenté de nombreuses illustrations.

De Roanne à Hollywood

Pierre Etaix, c’est d’abord un petit gars de la province – Roanne -, un touche-à-tout qui connaît très jeune la magie, le cirque, le mime, la musique, le dessin, la peinture, et qui, un jour de 1954, écrit à Jacques Tati tout juste auréolé du succès des Vacances de Monsieur Hulot (1953), pour lui exprimer toute son admiration et solliciter un entretien avec le réalisateur de vingt ans son aîné. Culot récompensé, Tati l’embauchera pour imaginer et dessiner des gags (entre autres choses) sur le tournage de Mon oncle (1958) (2). Après quatre années passées aux côtés du réalisateur tatillon et une expérience autant riche d’enseignements qu’éprouvante, Etaix veut prendre son envol. Les projets se multiplient, il retourne au music-hall pour jouer des numéros comiques, au cirque pour faire le clown, et planche sur des scénarios de courts et de longs métrages avec son compagnon d’écriture et ami de toujours, Jean-Claude Carrière (scénariste de Buñuel, Schlöndorff, Malle, Forman ou plus récemment Atiq Rahimi). En quatre longs et deux courts réalisés sur une décennie (les années 1960), les deux compères produisent une œuvre comique subtile et poétique, qui n’oublie pas au passage d’égratigner la société moderne (Tant qu’on a la santé, 1966 ; Pays de cocagne, 1971, documentaire que l’on doit à Etaix seul) et les conventions sociales (Le Grand Amour, 1969), largement inspirée par les grands burlesques américains (Laurel et Hardy, Keaton et Chaplin)

Le livre qui lui est aujourd’hui consacré compile donc l’intégrale de sa filmographie (fiches film), retrace de manière chronologique un parcours artistique atypique et met en lumière les grandes influences et amitiés du cinéaste : Jean-Claude Carrière évidemment, qui occupe bon nombre de pages ici, Jacques Tati, Jerry Lewis, ou encore la grande figure circassienne Charlie Rivel, mais également Truffaut et Bresson dont on découvre les correspondances amicales inédites. Et ce ne sont pas les seules pièces de choix, les archives sont ici nombreuses (croquis, peintures, notes, photographies, extraits de journaux, extraits de films, et cætera) et replacent légitimement le nom d’Etaix dans la liste des réalisateurs français qui ont écrit les pages du cinéma comique. Mais si le cinéaste a retrouvé une iconographie grâce aux différentes actions menées ces dernières années jusqu’à la récente publication de cet ouvrage, force est de constater que l’analyse de son travail manque cruellement à ce jour. On le déplorait déjà pour le coffret DVD et ce livre, pourtant agréable à lire et parfaitement illustré, laisse lui aussi sur sa faim.

Pierre Etaix, Intégrale cinéma restaurée de Gilles Duval et Séverine Wemaere, éditions Capricci, collection des fondations, 132 pages. Sortie le 13 mars 2013.

(1) Grâce aux fondations Groupama Gan et Technicolor.
(2) Voir l’ouvrage Etaix dessine Tati de Francis Ramirez et Christian Rolot sur le travail graphique d’Etaix autour de Hulot et des gags de Mon oncle, aux éditions ACR, 2007.


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