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Livre « C’était Bory » de Daniel Garcia et Janine Marc-Pezet

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Plus de trente ans après sa disparition, ce livre-CD redonne parole et histoire à l’une des figures les plus mystérieuses et éloquentes de la critique française.

On ne ressort pas indemne, de la lecture de C’était Bory, beau livre hommage retraçant la ligne de vie secrètement brisée de l’illustre critique et romancier, accompagné de deux CD programmés par Janine Marc-Pezet, regroupant ses interventions les plus fameuses dans l’émission radiophonique « Le Masque et la Plume ». Car si la restitution en sept chapitres par le journaliste Daniel Garcia des diverses parcelles de son « identité » offre, pour qui ne fut pas contemporain de Jean-Louis Bory, un portrait d’une grande richesse, c’est surtout de la chronique d’un destin joué d’avance qu’il nous semble au fur et à mesure être témoins.

Bory, à qui Garcia consacra déjà une biographie en 1991*, tenait une forme de journal intime que son frère et sa nièce autorisèrent l’auteur à consulter à l’époque, ainsi que le rapport de gendarmerie consécutif à son décès. Documents dont la citation de nombreux passages laisse deviner, en même temps que le livre dessine méthodiquement le brillant parcours d’un homme, la tempête qui le rongeait secrètement depuis nombre d’années.

Un essai tel que Ma moitié d’orange (1973), l’un de ses rares succès littéraires, fut pour lui l’occasion de révéler son homosexualité avec pudeur et courage (le deuxième CD permet par ailleurs de l’écouter confier à Jacques Chancel, dans l’émission « Radioscopie » du 2 février 1973, l’évidence que fut toujours pour lui cette « préférence », à l’occasion justement de la promotion du livre). Reste que s’il fut tout au long des années 70 un fervent militant pour la cause, celle-ci ne le résumait bien sûr aucunement : à la part strictement biographique, Garcia parvient à associer toujours le geste créatif immédiat, le pouvoir qui fut le sien de mettre ses convictions et / ou douleurs au service de la pensée (critique) et de la création (de pures fictions littéraires).

L’entreprise de donner en plus à entendre la voix Bory est l’occasion de remettre en évidence son talent d’orateur, son aptitude à défendre corps et biens des films dont il ne manque pas pour autant de relever les ambiguïtés (Le Casanova de Fellini, L’Amour l’après-midi de Rohmer, qu’il considère comme un « chef-d’œuvre » certes un peu réac…), son penchant exquis pour la mauvaise foi et la galéjade, aussi (très drôle séquence de la défense du Boucher, où à de nombreuses reprises il feint de confondre les noms de Chabrol et Charensol, son adversaire idéal, provoquant l’hilarité de l’assemblée et de l’intéressé).

Éloquence, joie de l’échange et de la mise en scène d’une parole publique ne laissant pas deviner, à l’heure de ses commentaires malicieux sur La Guerre des étoiles ou le Jésus de Nazareth de Franco Zeffirelli en 1977, la lourde dépression qui déjà le rongeait. Tout juste peut-être sa défense passionnée de Cris et Chuchotements de Bergman, en septembre 73, laissait-elle légèrement entendre la part la plus mélancolique du personnage, sa description de la beauté morbide du film impressionnant en même temps qu’elle crée un certain malaise. Sans oublier son poignant hommage à Pasolini, aux lendemains de son assassinat, où une révolte légitime inhérente aux commentaires des presses italienne et française laisse entendre une parole plus directe et nue que d’ordinaire.

Du souci d’offrir en 2011, plus de trente ans après sa disparition, une possibilité de se (re)faire une idée de Jean-Louis Bory, à la fois par le biais du regard de Daniel Garcia et de sa propre voix, à divers moments de sa vie publique, ce livre-CD d’apparence si modeste s’impose comme un objet aussi douloureux qu’admirable. « C’était Bory » : il ne pouvait y avoir titre aussi franc, aussi éclairant quant à son contenu.

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* Daniel Garcia, Jean-Louis Bory, 1919-1979, Flammarion, 1991 (réédition en 2009).

C’était Bory de Daniel Garcia et Janine Marc-Pezet, Editions Cartouche, collection « Les Modernes »


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