Peut-on encore raconter Robinson Crusoé en 2026 ? Depuis longtemps, le monde du cinéma prend plaisir à faire abandonner les plus grandes stars sur des îles aux airs paradisiaques qui font ressortir le meilleur comme le pire d’eux-mêmes. Après Tom Hanks chez Robert Zemeckis (Seul au monde, 2000) et Leonardo DiCaprio chez Danny Boyle (La Plage, 2000), c’est au tour du cinéaste belge Micha Wald d’abandonner la talentueuse et habitée Salomé Dewaels (la jeune Coralie d’Illusions Perdues) sur un rocher près des côtes canadiennes. Inspiré d’une méconnue histoire vraie, L’île de la demoiselle revient sur la vie de la courageuse et miraculée Marguerite de la Rocque qui, au milieu du XVIe siècle, est abandonnée avec sa servante et son « amant » sur l’île des Démons après qu’une grossesse inattendue compromette son union avec son oncle, vice-roi du Canada.
La découverte d’une nature sauvage, l’adaptation à un milieu hostile, la construction du bateau permettant de s’enfuir… : jusqu’ici, le film regroupe toutes les caractéristiques du guide de l’île déserte au cinéma. Mais au lieu de limiter cette terre inhabitée à une prison physique, Micha Wald en fait le repère des tensions psychologiques qui s’installent entre les trois protagonistes, chacun habité par une conception personnelle de la foi et du devoir. Obsédé par l’idée de légitimer sa relation avec Marguerite après avoir abusé d’elle, Thomas d’Artois (inquiétant et excellent Louis Peres) ne recule devant rien pour asseoir son titre de noblesse et celui de son fils pas même encore né : chantage, manipulation, violence (physique comme mentale), il n’épargne rien à la jeune femme qui peine à trouver le soutient de sa servante, profondément (même un peu trop) respectueuse des valeurs du mariage. Dès lors, l’île des Démons devient le lieu de l’affrontement entre les traditions imposées par le masculinisme du XVIe siècle et le désir d’indépendance d’une femme qui souhaite autant se libérer de cette île que de cette pression à remplir son devoir d’épouse.

Dès lors, le film prend une direction originale en inversant le rapport de force entre les sexes : alors que Thomas sombre lentement dans la folie, au point de baptiser l’île de son nom, Marguerite reste forte, pour elle-même et pour son enfant, malgré un début de grossesse difficile à accepter comme le montre ses tentatives d’avortements, difficilement supportables pour le spectateur. Alors qu’il se voit en grand seigneur de cette terre vierge et plus riche que le roi avec sa collection de diamants, elle rassemble toutes ses forces dans la construction du radeau censé lui permettre de partir. Et même si cela ne suffira pas, son courage est indéniable, ce qui donne à Micha Wald l’occasion de pointer du doigt l’hypocrisie de cette élite masculine qui se veut au-dessus de tout, en particulier du sexe faible. En effet, il est intéressant de constater comment, à la fin du film, la version de Marguerite peine à convaincre les juges et conseillers du roi François Ier alors qu’ils auraient été plus enclins à y adhérer si un homme l’avait raconté. C’est d’ailleurs grâce à l’aide d’une autre femme qu’elle va sauver son nom et son honneur : Marguerite de Valois (Alexandra Lamy, toute en sobriété), sœur aînée du roi.
Pour les défenseurs des valeurs traditionnelles, le récit de Marguerite ne peut être qu’un mensonge, une déformation de la réalité due à un abandon de la religion durant son séjour sur l’île : certains, d’ailleurs, n’hésitent pas à la traiter de sorcière en prétextant l’impossibilité pour une femme (enceinte, de surcroît) de survivre aussi longtemps dans un lieu aussi désolé. En lui rendant justice, le roi, ainsi que tous ces hommes, sont forcés d’accepter le fait que la masculinité n’est en rien un gage de sagesse et de courage dès la naissance et qu’une vie entière ne peut être tracée en fonction du sexe de l’enfant à naître. En effet, rien ne prédestinait Marguerite à être abandonnée sur cette île et contre toute attente, elle en est revenue; de même pour son bébé, qui connaîtra un destin inattendu.

Plutôt que de proposer une énième histoire de naufragés devant se soutenir pour quitter une île déserte, Micha Wald propose une réflexion intéressante sur la place de la foi dans un contexte désespéré et le désir de s’affranchir de conventions que les plus pratiquants s’obstinent à appliquer malgré les circonstances. La raison, le pêché et la folie deviennent des états d’esprit auxquels les personnages essaient de résister, subissent ou acceptent pleinement, allant parfois jusqu’à remettre en cause leur rôle défini où, au contraire, à en abuser.





