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Les Lumières du faubourg (Laitakaupungin valot)

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Il y a quelque chose dans le malheur de certains qui semble irrémédiable, contre lequel aucun espoir de guérison ne semble permis. Koistinen, veilleur de nuit dans un centre commercial d’Helsinki, fait partie de ces êtres voués à périr dans le malheur, et qui s’endorment au creux de leur fatalisme, sans la volonté même d’entreprendre […]

Il y a quelque chose dans le malheur de certains qui semble irrémédiable, contre lequel aucun espoir de guérison ne semble permis. Koistinen, veilleur de nuit dans un centre commercial d’Helsinki, fait partie de ces êtres voués à périr dans le malheur, et qui s’endorment au creux de leur fatalisme, sans la volonté même d’entreprendre une lutte, puisse-t-elle être infime, contre l’adversité de leur destin. Comme si pour ces derniers rien n’était affaire de volonté, comme si leur existence toute entière leur était dictée. Car il est essentiellement question du « fatum » dans le dernier film d’Aki Kaurismäki, de la mécanique imparable qui s’acharne contre certains êtres humains.

« Les lumières du faubourg » clôt la « trilogie des perdants » commencée avec « Au loin s’en vont les nuages » et « L’homme sans passé ». Le premier film aborde le thème du chômage, le second parle des sans abris. « Les Lumières du faubourg » traite de la solitude.

Koistinen est un paria, un homme rejeté par ses pairs, par les femmes, par la société entière. Ses collègues gardiens de nuit le raillent, ses supérieurs hiérarchiques le soupçonnent. Mais Koistinen n’est pas un homme à tirer de grandes leçons de son histoire personnelle et des événements qui émaillent sa vie. Comme un microscope, seuls les détails comptent à ses yeux, et il laisse le soin au réalisateur, voire au spectateur lui-même, de porter un jugement, un regard englobant sur sa vie. Sans se lamenter donc, mais sans pouvoir néanmoins se réjouir, Koistinen vit presque en animal. L’adversité, il ne la craint pas, car il ne la voit pas. Pas de courage, seul un instinct de vie, le dernier peut-être, qui le pousse à s’adresser à trois brutes dont le chien est resté attaché devant un bar. Il est frappé sauvagement, mais se relève.
Il pourrait vivre longtemps comme cela, à ramper parmi ses semblables, à les observer en chien fidèle, soumis. Il pourrait vivre longtemps seul face à lui-même, assis dans son canapé, dans son appartement froid et triste, sans plus se poser de questions.

Mais il y a une blonde, fatale comme souvent, qui l’aborde un jour dans un café.
Entre eux, seuls quelques mots insignifiants, beaucoup de cigarettes. Il fait froid pour un printemps, vous devez être vigile. « Et maintenant ? On va se marier ?» enquête Koistinen sans grâce, à la fin de leur cinquième phrase. Il faut le comprendre. Une femme vient de l’aborder, elle lui sourit, et est jolie. C’est une rupture considérable.

Sans joie, sans amour, ils se revoient. Sans surprise aussi, tant la vie de Koistinen est convenue, banale. Elle, elle n’est en réalité qu’un hameçon auquel une bande de gangsters pourris ont décidé de faire mordre Koistinen. Victime idéale, coupable parfait, le veilleur de nuit leur permettra de dévaliser une bijouterie qui se trouve sur son circuit nocturne. Koistinen, à qui la perspective d’une histoire d’amour avec la femme blonde donne quelques temps espoir et confiance en l’avenir, retombe ainsi bien vite dans l’enfer de sa vie désastreuse. Prison, chômage ; tous ses plans, même les plus misérables, se trouvent jetés à terre. Plus profonde encore qu’avant, sa misère semble sans fin. Quand la plonge dans un restaurant lui redonne espoir, deux mots d’un des gangsters impliqués dans le cambriolage suffisent à le jeter une nouvelle fois à la rue, sous les coups.

Pour autant il n’est pas question pour Kaurismäki de verser dans le pathos. La tragédie est présente, mais légère. Car le cinéaste finlandais traite la solitude comme Chaplin l’a fait, ainsi que l’indique malicieusement le titre du film : une dérision permanente, dans les regards de Koistinen, dans ses gestes méthodiques et maladroits, dans ses propos convenus et son ennui parfait. La fatalité qui s’acharne elle-même a quelque chose de comique. Et tout, décors, répliques, lumières ainsi que situations, a quelque chose d’une artificialité indescriptible qui, comme les Charlot, fait de ce film davantage une fable qu’un récit réaliste. En témoigne la lueur qui vient éclairer la fin de l’œuvre, ainsi que la solitude de Koistinen : deux personnes, une marchande de saucisses et un enfant (The Kid…) s’inquiètent de son sort et lui témoignent de l’amour. La poésie du récit, le lyrisme de la bande-son, la lumière étrange ainsi que l’humour très personnel du réalisateur font de ce film une œuvre dont le burlesque séduit autant qu’il déroute.

Titre original : Laitakaupungin valot

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Durée : 78 mn


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