Les fantômes d’Istanbul

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« Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. »

Nuit de purge.

L’histoire dystopique mais réaliste d’Istanbul dans un futur proche suit le parcours de quatre personnages pendant un black-out : une jeune danseuse activiste, Didem, une mère dont le fils est en prison, İffet, une artiste féministe, Ela, et un trafiquant rusé, au cœur d’un réseau d’arnaques immobilières, Raşit. Les fantômes d’Istanbul est le premier long-métrage époustouflant de la réalisatrice Azra Deniz Okyay, qui mélange les réalités ignorées de la Turquie avec des perspectives individuelles, et qui écrira sans aucun doute son nom dans l’histoire du cinéma turc.

D’après la réalisatrice, on assiste à une nuit de purification suite à la coupure d’électricité, qui représente symboliquement l’immersion de la Turquie dans les ténèbres. Ce film, qui est réussi à la fois dans la forme et dans le fond, aborde les grands problèmes de la « Nouvelle Turquie » : les migrants Syriens, la transformation urbaine, les trolls du gouvernement, les viols et les féminicides, tous traités au travers des parcours des personnages.

Un portrait de la Turquie

La Turquie, un pays coincé entre l’Europe et le Moyen-Orient, connaît cet embourbement non seulement géographique mais aussi culturel depuis sa création. Les individus qui subissent les crises du pays depuis 10 ans, à cause des politiques du gouvernement, sont presque devenues des fantômes, ils sont invisibles.

À cet égard, il est très important que le film raconte ces personnages et leurs histoires. Les Fantômes d’Istanbul est ainsi plus qu’un simple portrait sociologique, il nous fait découvrir les histoires et les univers émotionnels de tous ses personnages. Des personnages travaillés avec une sensibilité humaine, qui se connaissent mais sont étrangers à leurs problèmes réciproques. Le film montre donc à la fois la sororité et cette aliénation.

Temporalités entrelacées

Plusieurs temporalités qui s’entrelacent dans le récit, autour d’une seule journée, enrichissent et complexifient le film en termes de narration et d’esthétique. Les nombreux fils narratifs, reflets du point de vue des quatre personnages, s’unissent dans l’arc narratif de la corruption sociale de la nouvelle Turquie. En plus des images principales dans lesquelles on suit les histoires des personnages, un montage réussi mélange, avec celles tournées avec des moyens classiques, des images verticales prises avec des téléphones portables permettant de montrer à nouveau la même séquence à travers un autre regard. A la fin de la première heure, surgit le titre du film, dans le style de Gaspar Noé – en majuscules et avec un accompagnement musical fort – comme pour annoncer  le départ de la nuit de purification.

Par le biais d’une caméra dynamique qui accélère le rythme du récit, l’aspect documentaire de l’œuvre est renforcé.  Les images captées par téléphone, sibyllines au premier abord, prennent tout leur sens et leur importance progressivement, pour relater le quotidien des différents personnages et relier les diverses perspectives.

Le premier film d’Azra Deniz Okyay dispose ainsi d’un langage esthétique unique avec des partis pris rares dans le cinéma turc contemporain, comme l’utilisation de différents formats d’image et l’effet Vertigo. De plus, on sent l’inspiration d’Ema de Pablo Lorrain dans les scènes de danse de Didem, un personnage symbolisant la rébellion. Surtout, à la fin du film, lorsque Didem danse avec la lumière du téléphone dans les rues en ruine de la ville sombre. Comme un message  à tous les pouvoirs qui invisibilisent son peuple : « Nous existons toujours en continuant notre danse, même si vous nous enterrez dans les ténèbres ».

Il est important de montrer ces fantômes de la Turquie, que même une partie des turques ne connaissent pas. Cette œuvre a une place importante dans le cinéma turc et mondial, car elle aborde une partie importante des problèmes de la Turquie moderne, très peu évoqués de l’extérieur. En mêlant des histoires personnelles aux drames actuels de son pays, Azra Deniz Okyay annonce le début d’une nouvelle ère dans le cinéma turc ! Ce film, primé dans de nombreux festivals internationaux, a été récompensé par le Grand Prix de la Semaine de la critique à la Mostra de Venise 2020. Ne ratez pas sa sortie en salles à partir du 23 août !

Lire également l’interview d’Azra Deniz Okyay

 

 

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Durée : 90 mn


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