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L’Empereur du Nord (Emperor of The North – 1973)

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Portrait de la Grande Dépression où Aldrich offre aux sans-abris, aux petites gens de la mythologie américaine, un spectacle vain, sauvage et tendre.

A l’ombre de la démence d’En quatrième vitesse, de la fureur des Douze salopards ou des excès de Qu’est-il arrivé à Baby Jane?, difficile pour l’Empereur du nord de se faire une place dans la filmographie de Robert Aldrich. Rarement programmé à la télévision, le film fait partie de ces nombreux classiques démocratisés, voire sauvés par le DVD. Constat humain, touchant, d’un épisode de la mythologie américaine, mais également pur objet de cinéma, il eut été dommage de le laisser s’oublier.

En s’inspirant très librement du roman Road de Jack London, Robert Aldrich substitue aux premières années du XXème siècle de l’écrivain, la Grande Dépression américaine des années 1930 et ses nombreux sans-abris toujours en mouvement, tentant de fuir la crise et la misère, traversant le pays clandestinement dans les trains qu’ils croisent, vivant de petits boulots et de combines. La dureté avec laquelle Aldrich nous présente ces « hobos » les place sans doute plus près d’une certaine réalité historique que de leur représentation romantique inconsciemment véhiculée par le cinéma américain. L’intrigue d’Aldrich tournera très vite autour de l’un de ces hobos (le « N°1 ») et d’un train, le n°19 destination Portland, dirigé par le sadique et craint Shack (Borgnine Ernest), qui a juré que pas un seul de ces hobos ne profiterait clandestinement de son train. N°1 (Lee Marvin), légende parmi les siens, pariera le contraire. D’emblée, c’est le caractère bicéphale de L’empereur du nord et de l’entreprise d’Aldrich que l’on note clairement. D’un côté, le constat dur mais tendre qui y est fait de la société et de ses marginaux, de l’autre, l’enjeu purement cinématographique de ce conflit entre Shack et N°1.

Le regard d’Aldrich sur ces sans-abris est très intéressant. Certes, il filme la détresse des hobos et la misère même des employés des gares, mais évite de tomber dans un humanisme béat, désamorçant son propos de tout pathos. La tendresse avec laquelle sont présentés ces hommes réchauffe le film. Comme dans bon nombre de ses films, le cinéaste semble vouloir nous dire que les Hommes sont fait pour vivre ensemble, que ce soit en groupe, en bande ou en communauté. Ainsi, la chaleur des scènes d’intérieur où les cheminots parient sur Shack ou sur N°1, où le cadre semble si étroit, le plafond si bas, enferme les personnages tout en les protégeant, les rendant plus forts. Le même processus est utilisé dans une magnifique scène du camp de sans-abris, au début du film : N°1 réveille un de ses amis et lui parle de ses dernières aventures. Tout y est en clair-obscur, en gros plans, en plongées et contre-plongées serrées. Ils sont seuls, parlent du bon vieux temps, de tout et de rien, et hors champ, une ritournelle jazzy, un murmure incessant les accompagne. – « Allons-nous les rejoindre? » – « Rejoignons-les. ». Leur discussion se termine et ils se lèvent en direction de ce hors-champ, situé à quelques mètres d’eux. La caméra filme alors des dizaines d’hommes les attendant autour d’un feu, autour d’une assiette. Comme si la caméra de Leone s’élevait de la gare d’Il était une fois dans l’Ouest pour découvrir une centaine de clochards. Partie infime du film concentrée dans la première heure, elle nous rappelle The longest yard et ses taulards braillards et reste, sans conteste, l’âme de L’empereur du Nord.

La confrontation entre N°1 et Shack permet aux hobos de prendre une revanche sur leur destin et leur condition. Les collègues même de Shack se passionnent pour ce duel, espérant voir leur tyran de patron se faire ridiculiser ou bien au contraire pariant sur sa victoire. D’un côté comme de l’autre, il s’agit surtout d’un moyen d’oublier un instant le quotidien. Mais chose étonante, la façon avec laquelle Aldrich met en situation cette confrontation est totalement déconnectée de toute portée sociale, de tout contexte historique. Ce qui l’intéresse, c’est de filmer de manière brutale cette rencontre, jusqu’à pousser les deux opposants vers l’animalité la plus sauvage.

C’est un cadre purement cinématographique qu’Aldrich met en place pour poser son récit. Le train où se situera une grande partie du film et du duel, vide de tout voyageur, de toute marchandise, véritable train de cinéma, deviendra très vite un personnage à part entière. Lors d’une scène intense où Shack pousse la locomotive plus vite qu’il ne le devrait, un épais brouillard apparaît, le transformant en navire fantôme incontrôlable. Toujours en mouvement, toujours bruyant, il ne se contente pas d’accueillir le duel de ces hommes, il y participe. Dès que le film descend un instant du train, dès qu’il choisit de se désintéresser de la lutte qui s’y déroule, il semble s’égarer. La relation entre N°1 et un jeune sans-abris arriviste qui veut marcher sur ses pas (Keith Carradine) en pâtit sensiblement, condamnée à végéter à l’état d’ébauche.

Tout comme ces hommes, un réflexe nous assaille alors : il faut rapidement remonter dans ce train. La rencontre finale à laquelle il nous conduira, violente, longue, véritable enjeu des personnages mais également du film d’Aldrich, ne verra se dessiner aucun vainqueur. Le vide et la solitude qui se dégagent du plan final condamnent instantanément le débordement de violence des minutes précédentes, vain et dérisoire. Comme si plus jamais personne n’allait revoir aucun des protagonistes. Le train continue de rouler, les sans-abris retournent à leur petits boulots, ils trouveront très vite un nouvel héros. Aldrich, lui, se dépêche de faire dérouler le générique.

Titre original : Emperor of the North Pole

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Durée : 119 mn


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