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Le Temps qu’il reste

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Un réalisateur avec un tel regard sur les choses, ça donne un film puissant, drôle, et très émouvant, qui interroge le monde comme jamais.

Ne cherchez pas, Elia Suleiman vient d’une autre planète. En mission d’infiltration parmi les humains, le voici qui découvre la Terre, l’explore, tente de la comprendre, et en ressort, en général, avec un air dubitatif qui n’appartient qu’à lui.

Ça commence avec un taxi israélien se perdant près de Nazareth, dans un brouillard orageux de fin du monde. A l’intérieur, le chauffeur tente de renouer le contact radio avec ses collègues ; son mystérieux passager, lui, semble n’avoir jamais trouvé plus juste illustration de la condition humaine que la vision de ce temps apocalyptique plongeant les hommes dans le néant le plus épais. Ce passager silencieux, c’est Elia, dans son propre rôle, qui rentre chez sa mère après un exil forcé de plusieurs années. Son père est mort, il y a longtemps déjà, et c’est par un retour en arrière à ses côtés (Saleh Bakri, acteur génial et dragueur – “Chet Baker” – invétéré de La Visite de la fanfare) que se poursuit le récit. D’abord sa jeunesse résistante en 1948, lors de la création de l’état d’Israël, puis sa rencontre avec une jeune Palestinienne, la mère d’Elia. Ce dernier entre en scène, enfant, ado, et jeune homme obligé de partir pour diverses raisons politiques qui resteront indéfinies. S’inspirant des carnets personnels de son père, des lettres que sa mère envoya aux membres de sa famille exilés, ainsi que de ses propres souvenirs de sa vie auprès d’eux, Suleiman dresse un tableau de l’existence quotidienne d’Arabes-Israéliens, les Palestiniens vivant en Israël et ayant obtenu la nationalité du pays, et nous parle, en même temps, de lui, de nous, de l’existence en général.

Sept ans ont passé depuis le magnifique et très singulier Intervention Divine dont il a fallu à Elia Suleiman quelques années pour se remettre du succès international. Le voilà qui nous revient, toujours aussi lunaire, après un bref passage par Cannes où il s’est très injustement peu fait remarquer. Suleiman confirme pourtant aujourd’hui qu’il est un réalisateur de premier ordre, un auteur très marqué, avec lequel il va falloir compter dans les années à venir.

Il y a d’abord quelque chose d’extrêmement cartoonesque chez ce réalisateur, depuis son attitude passive et étonnée face à l’environnement qui l’entoure, jusqu’à sa manière de filmer, claire, concise et propre. Il y a même du Persepolis dans Le Temps qu’il reste. D’abord, Suleiman revient lui aussi sur l’histoire de son pays, ou, plus exactement, sur l’histoire de son pays à travers la sienne propre, Buster Keaton tout étonné de l’ordre des choses, mais fil conducteur d’un récit qui, comme chez Marjane Satrapi, met en scène différents épisodes de sa vie – quasiment les mêmes, d’ailleurs : la famille, l’enfance, la vie de quartier hier, puis aujourd’hui, la guerre (pas la même, bien sûr), etc.

 

Suleiman dépeint, dans un style qui lui est propre – et que l’on peut rapprocher de la BD : plans fixes, composés comme des tableaux, avec peu de relief, peu de superflu, et une action simple mais juste, car comme disait Murnau : “L’art est simple, mais la simplicité est tout un art”… – diverses saynètes liées entre elles par un personnage, une intrigue, et un style – presque un film à sketches, en somme. L’humour rappelle bien sûr Persepolis, les Peanuts de Charles Shultz, également, par son côté pince-sans-rire, mais aussi Kaurismaki, pour son versant grinçant. Parce qu’enfin, ce qu’il y a, c’est que la vie est absurde, c’est sûr, mais que, bien que l’on puisse en rire, et qu’il le faille, il n’y a cependant rien de plus triste que le mauvais agencement de l’ordre des choses !

Le monde est mal fait, ce que semble en effet nous dire Suleiman à travers d’innombrables situations décalées toujours justes et très drôles, mais le pire est sans doute qu’on ne puisse rien y changer : on est bien loin du film hollywoodien dans lequel il suffit de sauter d’un immeuble ou jeter sa moto sur un hélicoptère ennemi pour sauver le monde ! Dans Le Temps qu’il reste (titre mystérieux s’il en est – ou pas), on a déjà du mal à sauver sa peau, et accessoirement celle du voisin pseudo-suicidaire (même lui a tellement de mal à agir, gauche et maladroit, avec son bidon d’essence et cette allumette impossible à craquer !), pour sauver le monde. Chez Suleiman, on est plus témoin qu’acteur du monde alentour – la modification de l’environnement proche semble d’ailleurs tellement hors de portée de l’humain, seul, que même le père, d’abord farouche résistant, s’arrêtera d’espérer, blasé, pour se laisser plus ou moins mourir d’inaction (c’est du moins l’impression que donne le film) ; d’ailleurs, à voir la mère d’Elia vers la fin du film, c’est plus d’inaction et de mélancolie que l’on meurt que d’autre chose.

Via son prisme stylistique, Suleiman, bien que semblant de prime abord très éloigné du réel, nous l’envoie en fait avec plus de vérité et de justesse, à l’heure où, à Hollywood, on vient de découvrir que la caméra à l’épaule fait plus “authentique”. Lui est plus sage, plus réfléchi, et moins immature.
Mélancolique, drôle, et tellement décontenançant, le film de Suleiman met l’accent sur le particulier pour toucher à l’universel et provoquer chez le spectateur une émotion plus poétique que politique. “Je crois que vous n’avez pas besoin de comprendre ce film mais de le ressentir, de vous y impliquer émotionnellement”, déclare-t-il dans l’interview du dossier de presse du Temps qu’il reste. Suleiman désire montrer la vie (et n’est-ce pas là le but de tout bon cinéaste ?), plutôt que donner une leçon d’histoire. Et cela fonctionne. Le cinéma n’est pas qu’affaire de récits bien menés et d’efficacité narrative. Il est avant tout un art du ressenti, ce qu’ont bien compris les grands réalisateurs.
 

Titre original : The Time That Remains

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Durée : 105 mn


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