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Le Regard (Negah)

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Film de photographe, un peu lent et quasi incantatoire, Le Regard semble composé de plans fixes, voire de photos couleurs superbes, avec un bel éclairage. Mais il pèche aussi par une absence de rythme et de narration, sans doute voulue, mais qui gêne quelque peu la compréhension sans toutefois ôter le côté lancinant de ce […]

Film de photographe, un peu lent et quasi incantatoire, Le Regard semble composé de plans fixes, voire de photos couleurs superbes, avec un bel éclairage. Mais il pèche aussi par une absence de rythme et de narration, sans doute voulue, mais qui gêne quelque peu la compréhension sans toutefois ôter le côté lancinant de ce regard justement porté par une Iranienne de France sur le pays qu’elle a quitté depuis très longtemps. D’ailleurs, son personnage principal, Esfandyar, quitte Paris et revient à Téhéran après une très longue absence, parce qu’il vient d’apprendre qu’il va perdre irrémédiablement la vue et que son père va mourir. Esfandyar porte bien son nom puisqu’en l’appelant ainsi, Sepideh Farsi déclare avoir pensé à un personnage de la mythologie persane qui, après sa victoire sur le dragon, s’est baigné dans son sang, ce qui l’a rendu invulnérable, sauf ses yeux qui vont demeurer son point faible et cause de sa mort.

C’est exactement ce qui se passe dans le film : le héros perd la vue et le père qu’il retrouve alors perd la vie pratiquement juste au moment de son arrivée, et sans qu’ils aient pu se pardonner un secret qu’on ne découvrira qu’à la fin. Il faut dire que la narration est tissée de multiples non-dits, comme dans toute vie familiale et c’est peu à peu qu’on découvre qui est Forough, celle qu’Esfandyar a aimée et a quittée pour s’expatrier en France, quel est ce différend entre le père et le fils, pourquoi la jeune sœur refuse de porter du noir le jour des obsèques du père et pourquoi elle quittera le cimetière avant la fin de la cérémonie, suivie de près par Esfandyar. Pourquoi cette poursuite dans les rues de Téhéran, pourquoi ce revolver dans la main d’Esfandyar et pourquoi ne tire-t-il pas ? Pourquoi aussi le film est-il jalonné d’images quasi subliminales, comme celles de cette jeune femme en noir à qui on bande les yeux ?

Les yeux, symbole de puissance et de connaissance, ceux qu’Œdipe s’est crevés au moment où il apprend le terrible secret de sa vie au sein des Labbacides, occupent ainsi la place primordiale. La cinéaste-photographe réussit même le tour de force de filmer un personnage qui se reflète dans l’iris d’Esfandyar, peut-être pense-t-elle à Reflets dans un œil d’or. Du reste, tout le film se construit autour des reflets dans les glaces comme si elle pensait à une sorte de mise en abyme de son récit, à la fois statique et mouvementé, qui pose des questions mais ne donne des réponses qu’à la fin, dans ce mystère quasi incestueux d’un père qui épouse la femme que son fils a aimée. Ce sont des reflets dans l’eau, des ombres portées, des cadres dans le cadre notamment dans un miroir qui pourrait constituer à lui seul comme une sorte de miniature persane.

Construit, déconstruit, le film montre une vie qui vacille en jouant sur les mots vie et vue, déstructurant sa narration et présentant des personnages vus dans le prisme des images comme pour insister sur l’irréalité du cinéma et la mise en scène quasi théâtrale de la vie dans ce pays un peu schizophrène, partagé entre la réussite financière et le carcan des ayatollahs.

Point d’orgue de cette mise en situation d’une histoire presque improbable en Iran : la rencontre, à la fin du film, entre Esfandyar et Forough, dans un hôtel. L’entrée et la chambre sont représentées en acmé dans un jeu de miroirs à la Welles qui accentue encore l’aspect irréel et surréaliste de cette scène qui mènera pourtant Forough à la décision finale. La dernière image nous la montre d’ailleurs, seule et avec sa valise dans les ruelles de Téhéran, comme si elle partait, à son tour, pour toujours. Signe de l’appartenance à un monde duel tel que le définit si bien Sepideh Farsi dans l’entretien accordé à Michèle Levieux : « En Iran, on ne sait pas très bien où me situer. Les gens s’étonnent souvent du fait que je connaisse encore si bien le pays, alors que je suis partie il y a plus de vingt ans. Et pour les Français, je reste toujours une Iranienne. Et les deux choses sont vraies d’ailleurs… » Cette cécité annoncée est-elle finalement la métaphore de ce combat permanent dans le cœur de l’expatrié ?

Titre original : Negah

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Genre :

Durée : 83 mn


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