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Le Mariage à trois

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Succédant à un idéal « Premier venu », « Le Mariage à trois » marque contre toute attente une impasse dans le système Doillon. Celle d’un cinéma privilégiant parfois excessivement l’édification du récit à son indispensable incarnation.

Grosse déception, à la découverte de ce pâle Mariage à trois. Déception au moins à la hauteur des espoirs ayant accompagné il y a deux ans notre pleine adhésion au vertigineux Premier venu, beau film. Jacques Doillon y ressurgissait tel un jeune cinéaste porté par la seule ivresse de l’écriture, puis du filmage d’un récit typique de son cinéma (éternels « Je t’aime moi non plus »), mais surtout n’oubliait jamais de lier le fil de ce récit à la force brute de l’action. Ainsi les personnages du Premier venu apparaissaient-ils in fine comme les plus incarnés, les plus vivants offerts par le cinéma français en 2008. D’où certaine peine au constat, dès les premières minutes de ce dernier opus, que le « système Doillon » ne cherchera jamais ici à excéder son seul mécanisme. Comme une forme de trahison, une volonté de la part de l’auteur de ne surtout pas poursuivre sur sa dernière lancée (ce qui en soit n’est pas si grave, peut-être signe d’une belle incertitude d’artiste, même). Le Mariage à trois sera donc de bout en bout l’œuvre d’une désincarnation obstinée de chaque figure, d’un désamorçage systématique de toute velléité de croyance en un marivaudage par ailleurs singulièrement poussif.

                                                                                                    

Semblable aspiration à la transparence d’écriture et de diction ramènerait presque au douloureux souvenir du Villa Amalia de Benoît Jacquot, sorti il y a un an. De ces œuvres de grand narcissisme, entièrement édifiées autour d’une pure démonstration de jeu interdisant d’emblée le moindre réflexe d’identification. Peu aisé de feindre très longtemps quelque intérêt pour les molles péripéties tenant lieu de « matière » à un film semblant ne s’enquérir que de lui-même. Qu’Auguste (Pascal Greggory), dramaturge en mal d’inspiration peine à autoriser sa Blonde Harriet (Julie Depardieu) à vivre pleinement sa nouvelle histoire avec Théo (Louis Garrel)… Pourquoi pas.

Une unique interrogation étreint pourtant progressivement, tandis qu’au passage ce même Auguste entrevoit l’horizon d’une passion nouvelle en la personne de Fanny (Agathe Bonitzer), sa jeune assistante : toutes ces histoires nous regardent-elles vraiment ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit au final : de l’impossibilité de discerner les bases réelles de cet immémorial jeu de séduction, d’instaurer une quelconque complicité avec les protagonistes de ce jeu (apanage de la scénographie théâtrale, à laquelle ce Mariage à trois aspire ouvertement, sans jamais hélas tirer de cette recherche d’hybridation, de confusion des arts le moindre rythme, la moindre dynamique).

                                                                                                                

Reste l’affaire de la crudité, la naïveté étonnante semblant animer le cinéaste lors de quelques scènes où le beau parler cède momentanément le passage aux mots plus rugueux, forcément moins soyeux du désir, de l’excitation. Un pied chez Marivaux, l’autre chez Sade, en somme ; ou plutôt l’imbrication de l’un dans l’autre, le désamorçage de la séduction par le débordement des pulsions, de la love story par l’histoire de fesse. Se lit bien là un petit vice d’auteur indicateur d’un grand calcul de ses effets, parfois rassurant (cela laisse au moins deviner une vraie conscience du cinéaste quant à la trame globale de son film), souvent dérangeant (pourquoi tant de distance vis-à-vis des passions humaines, Jacques ?).

Malheureusement, cette alternance en même temps que cette superposition des paradoxes du jeu de l’amour n’aboutit à rien sinon au constat d’une inaptitude (ou d’un refus) à aborder de front le supposé sujet du film : le choix, l’attachement, la difficulté à masquer bien longtemps la réalité de ses attentes, en matière d’attraction physique ou de sentiments. Le sexe n’est ici vu que comme une déchirure, une violence faite à l’élégante énonciation des affects, là où il aurait peut-être gagné à en être la résultante directe. Parler franchement de cul pour désamorcer le trop-plein d’insinuations des mots, par l’entremise d’un dévoilement progressif des intentions de chacun aurait assurément été prometteur de plus de cinéma que la seule recherche de performance (choquons donc un peu le bourgeois, camarades !) animant les pires séquences de cet irrespirable Mariage à trois. Sans nul doute le film de l’impasse, pour Jacques Doillon. Parfaite antithèse d’un idéal prédécesseur, dont le souvenir encore bien vif aidera à relativiser – même un peu – notre actuel désarroi.

Titre original : Le mariage à trois

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Durée : 100 mn


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