Select Page

La Supplication

Article écrit par

Pol Cruchten transpose le chef d´oeuvre de Svetlana Alexievitch. Incontournable !

La Supplication se veut d’abord la transposition à l’écran du roman éponyme de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015. Pour témoigner du monde de Tchernobyl, trois années durant, l’écrivaine Biélorusse a rencontré, questionné des survivants, des victimes, des anciens fonctionnaires, des soldats, des pompiers… Si l’adaptation de Pol Cruchten repose sur un travail de sélection parmi la multitude de personnages qui composent le livre, le réalisateur demeure d’une grande fidélité à la prose d’Alexievitch : alors que la caméra nous immerge dans les ruines de cet enfer terrestre qu’est devenue aujourd’hui la petite ville d’Ukraine, les voix off s’invitent comme porte-paroles des acteurs de cette catastrophe humanitaire sans précédent. En s’appuyant sur la force du texte et sur la succession de tableaux surréalistes, le réalisateur participe au nécessaire devoir de mémoire, mais sa contribution ne se limite pas là. Les choix radicaux de mise en scène, sur la couleur notamment, ainsi que les codes empruntés au documentaire, à la photographie et à la peinture rendent caduque la notion d’œuvre cinématographique au sens strict du terme, à laquelle on peut préférer une approche plus éclectique d’essai artistique.



Le camp des esprits

Des extérieurs sans âme, des façades aveugles, des toitures endommagées, la série de plans fixes qui constitue l’incipit, annonce sans équivoque la nature mortifère des lieux. A l’intérieur de ce camp de concentration : le vide et la destruction. Les néons prêts à exploser, une porte qui s’ouvre inopinément, une lumière spectrale qui traverse une fenêtre : la menace d’une nouvelle implosion semble imminente. Les rares humains qui s’activent dans le cadre errent sans but, sans énergie, tels des morts-vivants. Quand un homme, une femme ou un enfant se présente face à nous, une étoile agrafée sur sa poitrine, son visage reste figé, c’est une voix émanant du hors-champ qui nous confie son histoire et ses sentiments. Même les survivants sont condamnés à rester indéfiniment prisonnier des lieux, à l’instar de ce bureaucrate immobilisé dans son fauteuil, relégué au bout d’une pièce dont la profondeur est accentuée par l’angle de la prise de vue. Contaminés, mutilés ou décédés, les personnages nous apparaissent toujours sous une lumière douce, sans stigmates, et sans une trace de sang. Cette imagerie idéalisée s’inscrit dans une démarche globale d’esthétisation de la photographie. Les rayons de soleil, la fraîcheur de l’herbe, le bleu azur des portes : tout est magnifié par la saturation des couleurs, la beauté côtoie la mort en permanence, faisant ainsi écho à la question posée par une survivante : "Je ne sais pas de quoi parler : de la mort ou de l’amour ?".



L’art comme média

Le récit avançant, le questionnement des protagonistes se déplace de l’individuel à l’universel. "Quelle est la responsabilité du gouvernement communiste ?", "Dieu a t-il voulu punir notre peuple ?". Certains témoins, conscients de leur impuissance, ont recours à la littérature, au théâtre afin de se rapprocher de la vérité. L’art pour appréhender le réel, c’est cette foi qui guide Cruchten dans son œuvre qui se veut plurielle. La contamination des sols est révélée notamment par l’opposition entre deux natures mortes, que n’auraient pas reniées les grands peintres impressionnistes : avant la catastrophe, une superbe assiette de poires, à laquelle succède, plus loin dans le récit, un plateau de pommes défraîchies. L’immobilisme des forces armées ne peut être mieux saisit que par cette succession de plans de plus en plus serrés sur les sculptures poreuses des soldats ukrainiens. Le rythme posé et lancinant des scènes permet d’apprécier la profondeur de champs et les détails de mise en scène, un luxe généralement réservé aux seules expositions photographiques. De son champ d’investigation, Cruchten exclut radicalement les images d’archives, les écrans de téléviseurs brisés qui apparaissent à deux reprises traduisent la volonté de se libérer d’un média trop souvent formaté et contrôlé. Surpassant son statut initial d’adaptation littéraire, La Supplication est une œuvre forte et personnelle qui s’impose dorénavant comme une véritable référence.

Titre original : Voices from Chernobyl

Réalisateur :

Acteurs :

Année :

Genre :

Durée : 96 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Joker

Joker

Amas d’abîme sur lequel tente de danser un corps ravagé, « Joker » repose tout entier sur la composition démentielle de son acteur.

Gemini man

Gemini man

De retour sur les écrans, Will Smith s’impose un rôle dans la continuité logique de sa carrière dans le nouveau projet de Ang Lee, réalisateur et producteur taïwanais notamment reconnu pour sa capacité d’adaptation au fond et à la forme.

Atlantique

Atlantique

Le jury du précédent Festival de Cannes a décerné le Grand Prix a un film d’une beauté et d’une singularité rares, qui travaille à faire naître l’amour dans un monde où l’Atlantique est un cimetière autant qu’une promesse.