Select Page

La Source des femmes

Article écrit par

Pour un peu d´amour et d´eau fraiche, les habitantes d´un village oriental entament une grève du sexe. Radu Mihaileanu défend de belles convictions, mais son conte moderne tourne vite au mélo sans âme.

Film après film, Radu Mihaileanu n’a cessé de puiser son inspiration à la source du conte. En suivant pas à pas le cheminement du jeune Schlomo vers l’âge adulte, Va, vis et deviens mettait en scène un parcours initiatique digne de Candide. Le Concert, pour sa part, brillait par son caractère volontiers fantaisiste, voire même invraisemblable, à la frontière du conte de fée et de la farce slave. Si La Source des femmes ne déroge pas à la règle (le film est qualifié de conte dès les premières secondes), cela tient au sujet que Radu Mihaileanu a choisi de traiter : dans une bourgade isolée d’Afrique du Nord (ou d’ailleurs…), les femmes sont lasses d’aller chercher l’eau à la source comme l’ont fait leurs mères et leurs grand-mères pendant des siècles. Ces longues marches épuisantes sur une route escarpée et périlleuse, au beau milieu de la poussière et de la chaleur, ne cessent de faire couler la sueur, le sang et les larmes. Résolues à mettre fin au massacre, les villageoises optent pour une solution sans appel : entamer une grève de l’amour jusqu’à ce que leurs époux prennent conscience des maux qu’elles endurent et s’attèlent à trouver une solution. Comme Shéhérazade dans Les Mille et Une Nuits, Leila, Rachida et leurs consœurs font patienter leurs maris, nuits après nuits…

Bien qu’inspirée d’un fait divers qui provoqua une petite onde de choc en Turquie il y a une dizaine d’années, cette fable se veut à la fois universelle et atemporelle : Aristophane n’écrivit-il pas une comédie sur ce même thème, 400 ans avant notre ère ? Avec Lysistrata, l’auteur antique à l’imagination foisonnante se plût à rêver qu’une bande d’Athéniennes pourrait mettre fin à une guerre, tout simplement en désertant la couche nuptiale. Inutile de le préciser, cette comédie licencieuse, non dépourvue de finesse et de lucidité, n’avait nullement pour prétention d’épouser une cause, et encore moins celle des femmes. Radu Mihaileanu prend le parti contraire en choisissant de transformer son conte moderne en hymne à la gloire du beau sexe. De là naissent toutes les faiblesses d’un film gorgé de bons sentiments et d’intentions louables, mais qui ne parvient finalement ni à toucher ni à convaincre.

La Source des femmes éprouve d’indéniables difficultés à trouver un ton juste, jonglant maladroitement entre pure comédie et drame émouvant. Les doux yeux de Leïla Bekhti qui ne cessent de s’emplir de larmes agacent d’ailleurs assez rapidement… Plus grave encore, le film s’acharne à ressasser pendant deux heures – durée inappropriée pour un conte ! – un message de paix et d’amour, généreux mais maladroit. Chants, danses, tirades et sourates, tout est bon pour faire comprendre au malheureux spectateur que la femme est l’égale de l’homme et qu’elle doit, elle-aussi, pouvoir s’instruire et cultiver son jardin. Certaines scènes, à l’image de la confrontation entre la valeureuse Leila et l’imam au cœur tendre, sont d’une désespérante naïveté et ménagent leurs effets avec une délicatesse éléphantesque. Non, l’islam ne prône pas l’asservissement de la femme et ne s’oppose pas à la sensualité. Oui, les petites filles doivent rejoindre leurs frères sur les bancs des écoles, car l’affranchissement passe d’abord par l’éducation. Les messages sont limpides comme de l’eau de roche : un peu trop, sans doute.

Le film aurait pu être un bel hommage rendu aux femmes, que Radu Mihaileanu dépeint fortes, clairvoyantes, courageuses et pacifistes, comme dans ses précédents films. Comment remettre en question la grâce des jeunes actrices (Leïla Bekhti, Hafsia Herzi, Sabrina Ouazani…), le charme des peaux cuivrées sublimées par des plans fixes et rapprochés, ou encore l’aspect envoutant des danses et des chants ? Malheureusement, c’est le résultat contraire qui est obtenu ici : en privant ses personnages de dialogues véritables et en transformant leurs répliques en plaidoyers incessants, Radu Mihaileanu les enferme dans un corset, les restreint au rôle de porte-paroles ou les métamorphose en allégories. Femmes, actrices, toutes s’effacent derrière les convictions d’un réalisateur engagé, mais peu engageant. Dommage.

 

 

Titre original : La Source des femmes

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 124 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Au cœur des mélodrames de la période allemande de Douglas Sirk, ses protagonistes sont révélés par les artefacts d’une mise en scène où l’extravagance du kitsch le dispute avec le naturalisme du décor. Mais toujours pour porter la passion des sentiments exacerbés à son point culminant. Ces prémices flamboyants renvoient sans ambiguïté à sa période hollywoodienne qui est la consécration d’une œuvre filmique inégalée. Coup de projecteur sur le premier et dernier opus de cette période allemande.

La mort d’un bureaucrate

La mort d’un bureaucrate

« La mort d’un bureaucrate » est une tragi-comédie menée “à tombeau ouvert” et surtout une farce à l’ironie macabre déjantée qui combine un sens inné de l’absurde institutionnel avec une critique radicale du régime post-révolutionnaire cubain dans un éloge
bunuelien de la folie. Férocement subversif en version restaurée…