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La solitude du coureur de fond

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Un jeune homme paumé cherche à exister dans le Londres du début des années 1960.

Dans sa banlieue modeste de Londres, le jeune Colin Smith (Tom Courtenay) n’est jamais seul. Entouré de ses frères et sœurs dans la petite maison familiale, de son meilleur ami lorsqu’il sort avec une fille, des co-détenus de la prison où il a été envoyé après un vol raté, on apprend à le voir, à le reconnaître au milieu des autres. Si La solitude du coureur de fond s’ouvre sur un plan serré de son visage, il faudra attendre de longues minutes avant de le voir à nouveau seul dans le cadre. Avant d’être un individu, Colin fait partie d’un groupe, membre d’une famille, d’une classe sociale, d’une prison, d’une génération. Quand une nuit, couché dans le dortoir du pénitencier, un veilleur vient lui braquer sa lampe torche dans le visage et le réveille, le jeune homme ne réagit qu’à peine. Habitué à ne pas avoir un instant à lui, Colin partage tout dès les premiers instants où on le rencontre – à la mort de son père, il devra partager sa mère avec un nouvel homme. S’il accepte son quotidien dans la prison, c’est que son enfermement à l’extérieur était le même. Sans emploi, redevable à sa mère, vivant avec la honte de son père, ouvrier qui a donné sa vie à son travail, Colin vit pour les autres, coincé par l’image qu’ils lui renvoient de lui. Au milieu de tous, rarement seul à l’image, sa solitude passe inaperçue. Pour le sauver, Tony Richardson doit l’isoler dans le cadre, lui redonner vie.

Utilisant une caméra destinée alors uniquement aux reportages télévisés, le cinéaste filme au plus près de ses personnages. Le cadre bouge, les suit dans leurs mouvements, et la liberté qui se dégage des images tranche radicalement avec l’enferment de ces femmes et ces hommes ; Colin, mais également sa mère, travailleuse que l’on ne voit pourtant qu’entre les quatre murs de sa maison, ou encore sa petite amie, étouffée par une relation sans porte de sortie. Tous semblent condamnés devant la caméra du cinéaste, et pourtant chacun d’eux a droit à son instant de grâce. La mère de Colin payant une télévision à ses enfants, sa petite amie qui ne sera jamais plus belle que dans le vent glacial d’une plage déserte, la noirceur de La solitude du coureur de fond n’est pas une fatalité et n’est surtout pas plus forte que ses brefs instants de bonheur. Pour qu’ils existent, il faudra néanmoins se battre. Colin les cherchera. « I can’t understand why you’re always trying to run away from things », lui lance son amie. C’est pourtant littéralement en courant, lors des trois courses à pied filmées par Tony Richardson, qu’il s’échappera de son quotidien et vivra enfin. En effet, quand la prison où il est enfermé durant tout le film organise une course annuelle, tous les espoirs se tournent vers Colin, l’un des coureurs les plus doués parmi les détenus. Le cinéaste filme ses entrainements dans la nature comme une libération. Les chemins boueux, les forêts, Colin traverse ses paysages enfin détaché des visages qui l’entouraient jusqu’alors, courant avec sa solitude. Détaché du groupe, il vit pour lui durant ces brefs instants en repensant à ce qu’il a laissé derrière lui, sa mère, sa copine, le deuil de son père. Les minutes de course quasi hystériques filmés par Tony Richardson, qui permettent à nouveau de voir Colin seul dans le cadre, de le voir grandir, renvoient à la plus belle scène de La solitude du coureur de fond, arrivant en flashback.

Son père est mort depuis quelques jours et toute la famille se trouve dans le salon : Colin, sa mère, ses frères et sœurs mais également le nouvel homme de sa mère. Les laissant tous autour de la télévision qui braille, Colin se lève et quitte la scène pour rentrer dans ce qui était la chambre de son père : le lit vide, la photo sur la table de chevet… La caméra suit Tom Courtenay pendant un plan séquence de deux minutes. Le peu de lumière de la pièce donne à l’image de Tony Richardson un grain grossier et à toute la scène un aspect presque primitif. Dans ce rare instant d’intimité, seul pour la première fois depuis très longtemps, Colin ne pense pas à lui mais à son père qu’il a vu mourir et à sa famille, à côté qui fait semblant d’avoir déjà oublié. La souffrance contenue sur son visage est celle d’un jeune homme ne sachant comment avancer. Quand à la fin de la course annuelle, alors qu’il aurait pu franchir la ligne d’arrivée en tête, il s’arrête pour se laisser doubler, Tony Richardson le filme alors faisant le premier choix de sa vie. A bout de souffle, il choisit d’aller contre le public qui l’attend, contre le directeur de la prison qui avait mis tout ses espoirs en lui. Dans cette dernière scène, Colin fait enfin le choix de vivre pour lui, sans rien devoir à personne. Le gros plan de son visage prend toute la place dans le cadre et le jeune homme sourit. Ce qu’il voit en contrechamp, une foule qui hurle dans sa direction, ne lui fait plus peur. Loin de l’obscurité de la chambre de son père, de la culpabilité d’un fils, il est enfin sorti du groupe, enfin devenu quelqu’un. Le film se termine dans un instant de grâce.


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