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La Servante

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Ressortie en superbe version restaurée d´un classique virtuose du cinéma sud-coréen.

La Servante est l’un des films les plus étudiés en Corée du Sud, l’un des plus commentés aussi ; et son réalisateur Kim Ki-young, étrangement peu connu en Europe (il est l’auteur de plus de trente films entre 1955 et 1995), l’un des plus vénérés par la jeune génération de cinéastes sud-coréens. En France, c’est la Cinémathèque Française qui, fin 2006, avait permis de découvrir l’œuvre de Ki-young en organisant une rétrospective. Depuis, difficile de voir ses films, et d’autant plus La Servante, dont la pellicule était si délabrée que les sous-titres occupaient quasiment la moitié de l’écran et qu’il avait fallu le couper en deux séquences. C’est le soutien de la World Cinema Foundation, fondée par Martin Scorsese, qui a permis au Korean Film Archive de restaurer le film et de le présenter dans sa version actuelle, qui rend enfin hommage à La Servante et offre l’opportunité de voir à quel point il est toujours d’une incroyable modernité.

On y entre par la fenêtre, à la faveur d’un grand zoom avant qui s’approche des carreaux et laisse apercevoir l’intérieur de l’appartement d’une famille sud-coréenne de ce début des années soixante, période toujours traumatisée par la guerre terminée moins de dix ans plus tôt. Le ton est posé : c’est comme voyeur que l’on regardera La Servante, œuvre travaillée par la curiosité malsaine. Entre les murs, un professeur de piano dont tombent folles amoureuses toutes les jeunes ouvrières qui se pressent à ses cours de musique dès la sortie de l’usine. Lui est droit dans ses bottes, fidèles à sa femme et aux valeurs morales de la cellule familiale ; ensemble, ils ont deux enfants. Mais quand l’épouse réclame l’aide d’une servante pour l’aider dans les tâches quotidiennes, il embauche une mystérieuse jeune femme recommandée par l’une de ses élèves. À partir de là, tout dérape : elle espionne les conversations, s’amuse à faire peur aux enfants, entame une liaison avec le père de famille. Et la chronique réaliste se mue peu à peu en drame conjugal sordide, à la lisière du fantastique.

 

 

Tout est too much dans La Servante – c’est un compliment. Kim Ki-young joue des codes de l’angoisse pour créer des scènes toujours paroxystiques : rapides travellings avant sur un visage inquiet, musique stridente pour accentuer les effets, utilisation hyperbolique des éléments naturels (pluie, foudre) pour souligner la montée de la tension – on ne peut pas dire que Kim Ki-young fasse dans la sobriété. Cela n’empêche pas son film d’être virtuose, pur objet de mise en scène qui joue de l’observation de ses personnages dans des situations toujours plus anxiogènes. Pas étonnant que La Servante ait choqué à l’époque, tant il regorge de tous les tabous possibles (suicide, avortement, infanticide…) ainsi que de figures antipathiques, formidables portraits des noirceurs de l’âme mais complètement malaimables. Ainsi d’Eun-shim Lee dans le rôle-titre, époustouflante dans le registre du trouble, vivement chahutée à la sortie du film par des spectateurs qui allaient jusqu’à la confondre avec son personnage. La Servante sera d’ailleurs la seule et unique pièce de sa filmographie.

La comparaison a souvent été faite entre le film de Kim Ki-young et The Servant de Joseph Losey (1963), comme avec certains Buñuel. On y retrouve la même ambiance délétère, tout comme la peinture du vice et des moeurs amorales qui finissent toujours par éclater au grand jour. Mais il y a surtout que La Servante est un film inspiré, révélateur des névroses de la Corée du Sud, pensé par son auteur comme une attaque enragée contre la société de l’époque. À l’occasion d’une rétrospective qui lui était dédiée à Busan en 1997, Kim Ki-young déclara : « Si vous n’êtes pas familiarisé avec la période historique à laquelle un long métrage a été tourné, c’est que vous êtes dans l’impossibilité d’appréhender correctement l’œuvre. Ce qui assure la réussite d’un film, c’est à la fois son sujet et la capacité du réalisateur à le replacer dans son contexte historique » (1) . Difficile d’être d’accord avec lui : aujourd’hui toujours, sans être connaisseur de la Corée du Sud du début des années soixante, La Servante enchante par son audace, son rythme ahurissant et même par son improbable happy-end (pied de nez à la censure ?). Park Chan-wook en est fan ; Im Sang-soo en a fait un remake, le très sous-estimé The Housemaid. On a vu pires successeurs.

(1) Documentary on Film People: Kim Ki-young, Korean Film Archive, 1999.
 

Titre original : Hanyo

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Durée : 90 mn


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