S’inscrivant dans la période de la conquête de l’est, La Rivière sans retour débute dans un camp, lieu multicolore et agité, où les enjeux de la trame sont brièvement exposés. Kay Weston (Marilyn) est chanteuse de cabaret, tandis que son fiancé, Harry, joueur de poker invétéré, lui promet monts et merveilles. Parallèlement, Matthew Calder (Mitchum) arrive au camp et cherche son jeune fils, dont il récupère la garde après plusieurs années d’absence et le décès de sa femme. S’ensuivent diverses péripéties, après lesquelles Kay, Matthew et le jeune Mark sont contraints de voyager ensemble sur un radeau vers Council City, en descendant une rivière réputée dangereuse (quarante ans plus tard, Curtis Hanson y tournera La Rivière sauvage).
Après quelques scènes de cabaret et les retrouvailles entre Matthew et son fils, le récit ne sera plus qu’un voyage, une course contre la montre, contre les rapides de la rivière, les animaux sauvages et les hommes cupides. Trois inconnus vont devoir apprendre à vivre ensemble, et partir à la conquête d’eux-mêmes.
Si la trame reste très traditionnelle au genre : gagner de l’argent pour s’offrir un nouveau départ, une vie meilleure loin des soulards du saloon pour Kay, et pour Matthew et son fils, espérant mener une vie rustique loin de la folie des hommes, les enjeux sont plus ceux d’un drame psychologique. Tous sont des êtres marqués, blessés ou coupables lorsque le film débute, et leur douloureuse traversée de la région sera une occasion de faire pénitence, de se débarrasser du fardeau de leurs actes et pensées.
La Rivière sans retour se démarque encore du western de plusieurs manières : même si deux villes de l’ouest et un saloon l’inscrivent encore dans des lieux identifiables, la fuite par la rivière semble affranchir le récit, déplacer cette odyssée vers des contrées nouvelles. Malgré un rythme plutôt intrépide, le long métrage est entrecoupé d’au moins quatre « pauses », où le personnage de Kay, accompagnée de sa guitare, chante. Sortes d’instants moraux, condensé des sujets abordés par le film, ces ballades offrent respiration et font le sel de cette oeuvre finalement joyeusement hybride. Le charme de Marilyn chanteuse opère à merveille, et les titres sont en plus assez réussis.
Le couple d’acteurs, en plus de remplir leurs rôles « physiques », s’accorde plutôt bien, et incarne des personnages délicatement complexes. Kay, fille de mauvaise vie, chanteuse accoutrée comme un perroquet multicolore, est pourtant bien loin du stéréotype de la jolie chanteuse gentiment décérébrée et accessoire. Au contraire, Marilyn donne corps à une femme plutôt sérieuse et réfléchie, consciente des préjugés auxquels son travail de chanteuse de cabaret l’expose. L’actrice, rayonnante, semble exercer son talent avec sérénité et se révèle excellente. Face à elle, Micthum, tout de principes moraux nobles et rigides, s’attendrit peu à peu et se déleste de ses préjugés. La rudesse de Mitchum, adoucie par une paternité tout en nuance, s’accorde parfaitement avec l’efficacité toute maternelle de Kay, qui, de bonne navigatrice, s’achemine rapidement vers le rôle de bonne épouse. Les valeurs familiales traditionnelles sont ici exaltées avec une telle ferveur qu’on ne peut que savourer, et envisager ce radeau comme le symbole du foyer, traversant embuscades, rapides, échappant aux indiens, pour mieux accoster et accoucher d’une belle et parfaite famille américaine !