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La Règle du jeu

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La règle du jeu, un « drame gai » qui cache bien son jeu

Alors que l’aviateur André Jurieux atterrit au Bourget, son ami Octave vient le féliciter parmi une foule de journalistes. Exploit au goût amer, André Jurieux attendait la venue de son amour, Christine de la Chesnaye, amie d’Octave et épouse du marquis Robert de la Chesnaye. Ce dernier est d’ailleurs occupée par une relation avec sa maîtresse, Geneviève de Marras. A l’occasion d’une conversation entre Octave et Robert de la Chesnaye, ce dernier se laisse convaincre d’inviter André Jurieux à la fête qu’il organise, en présence de nombreux aristocrates et bourgeois, en Sologne dans le domaine de la Colinière.

Considéré par la critique comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, examiné et décortiqué par de nombreux universitaires, le film est en lui-même un pilier et une icône du cinéma. Plutôt que de vouloir verser de l’eau dans cet océan, le propos est de se concentrer sur qui interpelle dans le fond du discours proposé par Octave, le personnage incarné par Jean Renoir. Les deux ne font qu’un tant Octave représente Jean Renoir et vice versa. A la fois, personnage, acteur et réalisateur, écrivain et poète, pour notre plus grand plaisir, Jean Renoir avec tous ses costumes donne dans la règle du jeu de la visibilité à ce qui lui est cher.

L’imperfection humaine comme règle du jeu

Habitué à mettre en scène des personnages humanistes, à l’image de Boudu sauvé des eaux, Partie de campagne, la Grande Illusion ou encore La Bête humaine, Jean Renoir tranche dans la Règle du Jeu avec une vision assez noir de l’humanité. Au-delà même de son personnage d’Octave, entremetteur jovial et expansif, les marionnettes de son spectacle explosent à tour de rôle, convulsent sans raison et se révèlent dans une forme de médiocrité et de fatalisme. C’est dans ce marivaudage élaboré que Jean Renoir qu’exprime son attachement à cette imperfection. La vie est tumultueuse et doit l’être ainsi. Les soubresauts de cette vie ne sont que le résultat du comportement des hommes. A l’image d’Octave tantôt lucide tantôt aveugle. Tantôt ours tantôt amoureux. A la fois naïf et félon.

Jean Renoir, le réalisateur, ne prend pas position quant à lui pour un personnage. Comme un général qui inspecte ses troupes, chacun se retrouve à un moment ou à un autre en difficulté. « Sur cette terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons ». Mais ce qui interpelle le plus, c’est la façon dont Jean Renoir ausculte le mensonge. «  Les mensonges sont un vêtement très lourd à porter ». Il est aisé de penser que Jean Renoir prend pour référence la période dans laquelle il se trouve, c’est à dire à la veille de la seconde guerre mondiale. Mais au-delà même de cette photographie temporelle, le mensonge est représenté de façon abstraite, comme composante de l’imperfection humaine. Pour Octave, c’est une blessure de l’âme qui consume. A l’image de la relation entre et le garde-chasse Schumacher et Lisette la femme de chambre de Christine. Leur amour est un mensonge qui les ronge. Ou encore Robert de la Chesnaye et Geneviève de Marras qui se mentent sur l’avenir de leur relation adultérine. Quand Robert de la Chesnaye demande à son garde-chasse l’étendu de la population de gibier, celui se montre très optimiste alors qu’il en est tout autre.

 

 

Petit mensonge. Grand mensonge. Jean Renoir dresse le trait d’une société gangréné par ce mensonge. A tous les étages et indifféremment de la condition sociale. Octave prononce d’ailleurs un discours des plus pessimistes. « Ecoute Christine, ça aussi c’est un truc de notre époque. On est à une époque où tout le monde ment. Les prospectus, les pharmaciens, les gouvernements, la radio, le cinéma, les journaux. Pourquoi veux-tu que nous autre les simples particuliers, on ne mente pas aussi ? ».  Derrière cette remarque ce qui semble affecter Octave c’est la banalité de ce mensonge. Comme si c’était la règle du jeu. Pas celle souhaitée mais celle en place. Jean Renoir porte pour autant un message de sincérité à travers certains personnages. A l’image de Robert de la Chesnaye qui s’explique avec Christine ou avec André Jurieux. A l’image du contrebandier Marceau qui se livre sans voile aux personnes qu’ils rencontrent.

L’amour fantaisiste

Octave pense que l’amour est versatile. Tantôt il élève l’homme, tantôt il rend faible. « Il faut encore que je (Octave à Christine) te parle d’André. Il faut le comprendre. Son cas, c’est le drame de tous les héros modernes. Ces gens-là quand ils sont en l’air, ils sont formidables. Et puis quand ils retouchent terre, ils sont faibles, pauvres, désarmés, maladroits, comme des enfants. Ils sont capables de traverser l’Atlantique et ils ne sont fichus de traverser les Champs Elysées à pied en dehors des clous ». Octave parle du cœur, celui qui agit sans raison une femme.

Jean Renoir ne prête pas attention sur ce point à la sincérité des histoires d’amour. Geneviève de Marras s’exclame même « croyez-moi Robert si vous le voulez, je tiens à vous, je ne sais pas si c’est de l’amour ou le résultat de l’habitude, mais si vous me quittiez je serai très malheureuse ». La relation amoureuse est présentée sous cet angle comme un divertissement.

Le film s’ouvre sur une citation du Mariage de Figaro de Beaumarchais « Cœurs sensibles, cœurs fidèles, Qui blâmez l’amour léger, Cessez vos plaintes cruelles : Est-ce un crime de changer ? Si l’Amour porte des ailes, N’est-ce pas pour voltiger ? ». La peinture des relations dans la règle du jeu ressemble à la comédie de Beaumarchais. Tout n’est que légèreté et duperie. On se demande même si, la règle du jeu au final, ce n’est pas celle de l’art de la séduction. Les personnages papillonnent au milieu d’une large prairie. L’utilisation de la profondeur de champ renforce cette impression de fresque légère, de cette comédie de mœurs sans autre but que de s’enivrer du rapprochement des êtres.

 

Octave se rapproche d’ailleurs de Christine de façon impulsive, comme pour ressentir un moment d’adrénaline. Puis se ravise quelques instants plus tard en partant précipitamment. Le plaisir n’est que fugace, plus la rencontre est longue, plus l’ennui ne guette. Chamfort s’exclame même que « l’amour dans la société, c’est l’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes ». Cette description physique de l’amour est l’éloge de l’inconsistance de l’amour. Presque un concept d’une extrême variation.  C’est le point le plus troublant du film. Celui qui dérange en même temps qu’il fascine. Quand on le replace dans son contexte historique, un film sorti à la veille de la seconde guerre mondiale, il s’agit presque d’une œuvre visionnaire. Quoi de plus naturel, pour opposer à la barbarie de la guerre, que de présenter une œuvre légère. Et on ne pourra pas lui reprocher cela, bien au contraire, cette parenthèse inattendue prend tout son sens à la lecture de ce qui allait se passer par la suite.

La lutte des classes, concept d’un autre temps

Telle l’adaptation d’un roman d’Emile Zola, Jean Renoir filme avec précision les rouages de la société des classes qui perdure en France à cette époque. Derrière l’apanage d’une société organisée en classes sociales, Jean Renoir efface les lignes et organise savamment le mélange. A l’image de la rencontre entre Robert de la Chesnaye et le braconnier Marceau. Plutôt que de le châtier, il questionne ce dernier. L’invite à s’exprimer et lui confère le caractère de personnage dans la règle du jeu. Cette ouverture n’est pas du goût du garde-chasse qui le poursuit inlassablement dans le film, alors qu’ils appartiennent à la même classe sociale. Résolument moderne, Jean Renoir met en mouvement les liens les hommes indépendamment de leurs origines. Robert (le marquis) et Marceau (le braconnier) se trouvent des points communs. Jean Renoir y présente également l’espoir d’une ascension possible quand Marceau devient domestique. « J’ai toujours rêvé d’être domestique….quelle drôle d’idée ? … à cause du costume avoir un habit c’est mon rêve » (Marceau). Problème qui semble loin des préoccupations de Robert de la Chesnaye. « Vous êtes agaçants avec votre sens de la propriété…comme si cela avait de l’importance une maison ».

 

Tel un chef d’orchestre, Octave se place au-dessus de la mêlée. A l’image de Jean Renoir, on ne sait pas vraiment à quelle classe il appartient.  Tantôt ami de Lisette (simple domestique), tantôt de Christine, l’épouse du marquis (« Christine c’est une femme du monde. Et ce monde-là a des règles très rigoureuses »). Octave crée le liant entre les classes des personnages. Jean Renoir organise ce mélange des personnages comme le devrait le faire la société de l’époque. Lors de la soirée où se succèdent les spectacles, se déroulent des incidents aussi drôles que dramatiques. Ces mascarades se succèdent au point d’évincer leur appartenance d’origine. Cette communion des hommes ne dure que le temps d’une soirée. Octave s’en plaint d’ailleurs à un moment. « Ce n’est pas très agréable de s’aperçevoir qu’on est un raté, un inutile, un parasite ». Après le coup de feu sanglant, c’est Robert de la Chesnaye qui sonne le glas de ce moment de relâchement collectif. La fête est terminée. Chacun rejoint son rang selon son appartenance de classe. La fête ne dure qu’un temps mais l’ivresse reste présente. Et c’est pour notre plus grand plaisir que Jean Renoir nous a conviés à cette fête. Pour oublier qui nous sommes, le temps d’une rencontre avec qui nous  pourrions être.

Titre original : La Règle du jeu

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Durée : 106 mn


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