John From

Article écrit par

A l’ombre d’une jeune fille en fleur, un beau et singulier long métrage portugais.

Une chaude après-midi d’été. Une jeune fille qui se prélasse, la peau brunie par le soleil, les pieds dans l’eau… sur le balcon de son appartement. Ainsi John From définit-il d’emblée l’enjeu esthétique qui ne cessera de le traverser : comment réinventer, dans ses limites assignées, un espace quotidien en lieu de rêverie ? Du balcon à l’ascenseur en passant par le centre communautaire au coin de la rue, l’action du film est circonscrite à un cadre relativement restreint, où le cinéaste se plaît à travailler la relation entre un sujet et son environnement. En épousant le quotidien flâneur et langoureux de la jeune Rita, Joao Nicolau pose les jalons d’un univers qui, par petites touches colorées, contredit la supposée fadeur de ce quartier résidentiel où l’histoire se déploie. Au fil de ces journées de vacances qui se suivent et se ressemblent, quelque chose est déjà là – une manière d’être et d’habiter l’instant, avec cette sorte de grâce indolente qui est le privilège d’une certaine innocence –, ne demandant qu’à s’épanouir en une forme achevée. De fait, Rita est une héroïne paradoxale : à la fois entièrement ancrée dans le présent, et pourtant inconsciemment en attente – d’un changement, d’une rupture, donc en un sens, d’une histoire.

Cette histoire, elle va naître à l’orée d’une image, croisée par hasard dans une exposition sur la Mélanésie – image qui n’est autre que celle de son voisin, organisateur de l’événement, dont elle s’éprend subitement. C’est un homme d’âge mûr, mais qu’importe : chez Nicolau, complaisance et préjugés moralisateurs n’ont aucune prise, il s’agit simplement d’esquisser la pureté d’un sentiment. Rita trouve dans la moiteur et le mystère de l’univers mélanésien le plus bel écrin à ses rêveries d’amour : dès lors, la métamorphose de l’héroïne se déploie, par contamination, à l’échelle de son milieu tout entier. Toute la beauté de John From tient là, dans cette coexistence d’un affect avec l’atmosphère qui l’a fait naître : l’éveil d’une ardeur, l’éclosion d’une féminité, sont littéralement filmés comme un envoûtement, qui prendrait sa source dans des contrées lointaines et inconnues – une manifestation magique, fruit de la rencontre avec une culture autre. Si, selon la formule consacrée, le cinéma substitue au regard un monde qui s’accorde à nos désirs, alors John From en est un reflet des plus purs.

 

L’esthétique colorée et fantaisiste, reposant sur de petites vignettes minutieusement cadrées et découpées, n’est pas sans établir un lointain cousinage avec Wes Anderson. La parenté reste cependant trompeuse : chez Nicolau, l’élasticité narrative s’accompagne d’un tempo des plus alanguissants, échappant ainsi à cette tentation de la mécanique virtuose et parfois affectée qui caractérise son aîné. On regrettera toutefois que l’aspect un peu bricolé du film joue occasionnellement en sa défaveur, le temps de certaines incursions fantastiques un peu cheap, où la finesse de la démarche se trouve quelque peu trahie. Par son travestissement du réel en pure fantaisie de jeune fille, John From se donne ainsi comme un vrai film mental, mais pas seulement. Il est aussi le lieu d’une découverte plutôt rare : celle d’un corps de cinéma, en la personne de la lumineuse et magnétique Julia Palha – une démarche, un regard, une posture, une véritable présence, dont l’éclat tempère et enrichit l’artificialité revendiquée du filmage. Tour à tour figure de lassitude ou d’énergie, de langueur ou de véhémence, c’est par elle que le ton et le rythme si singuliers du film s’incarnent pleinement. À ce titre, il faut voir comment le cinéaste filme chaque déplacement de Rita dans les rues du quartier comme autant de trajets épiques.

Objet candide et aventureux, qui trouve son identité même dans ses tâtonnements et imperfections, John From est de ces films qui nettoient le regard, où les premiers émois redeviennent le lieu de puissances occultes, quand le réel se plie aux exigences du cœur et de l’imaginaire d’une jeune fille.

Titre original : John From

Réalisateur :

Acteurs : , , , ,

Année :

Genre :

Durée : 95 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..