Imagine

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Partant à la découverte d’une ville et du monde des malvoyants, « Imagine » propose une lecture poétique d’un handicap et d’une technique pour mieux le vivre.

Il existe quelques restaurants, notamment à Paris, qui proposent de dîner dans le noir absolu pour mieux percevoir l’ambiance et les saveurs des plats. Il y avait même une émission de télévision qui utilisait le même concept. C’est dire si la cécité intrigue ceux qui ont la chance d’y voir. Avec son film Imagine, Andrzej Jakimowski ne nous propose pas une variation sur la belle chanson éponyme de John Lennon, mais de nous transporter dans le regard absent des non-voyants et des malvoyants. Notre société qui, depuis de nombreuses années, adopte le politiquement correct, au moins dans le langage, a banni de son vocabulaire les aveugles, et les sourds sont devenus des malentendants, etc. Le thème du film est assez simple. À Lisbonne, Ian, professeur d’orientation spatiale, arrive dans une clinique de malvoyants et va proposer à ses élèves une méthode pour pouvoir marcher sans canne, en se situant dans l’espace grâce aux sons et aux odeurs. Une technique révolutionnaire, qu’utilisait le célèbre Ray Charles par exemple, mais non exempte de risques de chute qui ne manqueront pas d’alerter les autres professeurs de l’école.

Andrzej Jakimowski a toujours été fasciné par les malvoyants. Son premier long métrage s’appelle d’ailleurs Plisse les yeux (2003) et il a toujours voulu filmer le monde de son voisin non-voyant, lorsqu’il était étudiant, sans vraiment savoir comment s’y prendre. Pour Imagine, beaucoup d’autres non-voyants (comme Ben Underwood, Alechandro Navas et Henryk Wered, la professeur d’orientation spaciale non-voyant pour enfants dans une école spécialisée près de Poznań en Pologne) l’ont aidé à le réaliser, en lui prodiguant des conseils qui ont su éveiller en lui une sensibilité qui ressort dans chaque plan. En filmant parfaitement la très belle ville de Lisbonne, avec ses ruelles abruptes, son tramway et ses échappées soudaines sur le large océan, le réalisateur parvient à nous placer d’emblée dans la situation de ceux qui sont privés de la vision. Étrange idée d’ailleurs car seuls les voyants (légèrement voyeurs nolens volens) seront à même de saisir tous les aspects de ce film qui nous propose une mise en abyme de la cécité rarement abordée au cinéma.

Film sur les malvoyants, interprété par des enfants présentant cette infirmité, et même par un épatant acteur professionnel non-voyant, Melchior Derouet dans le rôle de Serrano, Imagine se penche sur la manière dont on peut vivre et se sentir libre dans un monde qui présente divers dangers lorsqu’on n’y voit pas ou très mal. Les deux acteurs principaux, Edward Hogg et Alexandra Maria Lara, tout deux professionnels et voyants, sont remarquables car ils jouent à la perfection le rôle de jeunes adultes privés de la vision. Eva, de sa fenêtre, est intriguée par les cours d’Ian et va le suivre et s’aventurera avec lui dans les ruelles inondées de soleil et de bruits de Lisbonne, seulement guidés par le son de leurs pas et le côté tactile de leurs pieds. Entre le danger que représentent les voitures et le doute qui s’installe entre les personnages qui pensent peu à peu qu’Ian n’est pas vraiment aveugle, arrivera le jour où il posera littéralement ses yeux (de verre) dans les mains de Serrano. Scène intéressante et repoussante sur le plan des effets spéciaux quand on sait que l’acteur qui interprète Ian n’est pas aveugle.

 

Ian est alors présenté comme une sorte d’Orphée qui guide ces jeunes gens dans le tumulte de la vie, leur apprenant à cheminer sans canne, au son et à l’odeur, leur faisant imaginer (d’où le titre) jusqu’à la présence des bateaux au loin dans le port, avec l’écho des cloches de l’église sur leur carlingue. Le film, qui joue aussi énormément sur les sons grâce au travail de Guillaume Le Braz et au mixage de Jacek Hamela, s’impose dans un moment vertigineux lorsqu’Ian conduit Serrano sur le port, sans canne, et sans cesse entre apesanteur et chute vertigineuse dans l’océan profond et nocturne, s’agissant justement d’une scène de nuit. Le film se terminera justement par l’apparition, entre les immeubles de la vieille Lisbonne, d’un immense bateau de croisière, majestueux et inquiétant, qui donnera raison rétrospectivement à Ian qui les avait localisés sans les voir.

Imagine ne laisse donc personne indifférent, parce qu’il nous concerne tous. Les malvoyants seront reconnaissants au réalisateur de tenter de se mettre à leur place, et de leur donner la parole. Les acteurs voyants d’avoir pu leur offrir un rôle de non-voyants qui élargit leur jeu. Et le spectateur, enfin, qui s’interrogera avec gravité sur un monde qu’on croise tous les jours et qu’on comprend encore mal quand il ne nous épouvante pas. Tenter, de plus, de montrer ce que certains ne peuvent voir est bien sûr une gageure pour le cinéma, cet art de l’image animée qui veut montrer le mouvement, et on peut féliciter Andrzej Jakimowski d’être resté à la fois si proche de son sujet et si discret sur un handicap qui fascine même la mythologie depuis l’origine des temps, qui nous inquiète et meuble souvent nos rêves et nos cauchemars. « Comme ma technique de réalisation est généralement documentaire, déclare le réalisateur dans le dossier de presse, tous les enfants avaient un comportement naturel et spontané vis-à-vis du film. Ils étaient très créatifs. »

Titre original : Imagine

Réalisateur :

Acteurs : ,

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Durée : 102 mn


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