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Harry Potter : fin d’une saga

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Après dix années de règne presque sans partage sur la littérature et le cinéma de divertissement, le jeune Harry Potter et ses amis s’en vont se reposer, laissant après la victoire (est-ce véritablement un spoiler ?) une horde de fans esseulés. La question de cet après 13 juillet 2011, date de la sortie en France de ce dernier film, adaptant le 7ème tome de la saga est primordiale : comment lâcher prise et en finir avec « Harry Potter » ?

Eh bien c’est simple, diront certains, absolument soulagés que cela cesse enfin : tu vas voir le dernier, et c’est fini. Soit, se rendre au cinéma, découvrir l’ultime combat de nos héros, ressentir un dernier frisson devant Voldemort, et dire au revoir à ces jeunes gens qui avaient presque fini par devenir des figures du quotidien. A l’heure où ces lignes sont écrites, je n’ai pas encore vu Harry Potter et les Reliques de la mort (2ème partie) mais selon les échos et la critique que nous en publions cette semaine, le film serait décevant.

Evidemment, nous n’avions aucun doute là-dessus, parce qu’une fin, n’est ce pas forcément décevant, puisque tout doit s’arrêter ? Affirmer que la conclusion d’une saga ou d’une série est réussie, ce serait la quitter sans regrets et sans tristesse, donc impossible ! Et pour tout dire, l’envie n’est pas là. Parce qu’être fan, par définition, c’est refuser que ça s’arrête, vouloir exciter encore des suppositions sur les prochaines épreuves que subira Harry dans des romans pas encore parus, ou se disputer pour savoir quel acteur anglais serait idéal pour incarner le nouveau professeur de défenses contre les forces du mal.

 

Les romans

Pendant 10 ans (de 1997 à 2007), J.K Rowling a inondé les étals des librairies et l’imaginaire des enfants du monde entier (les romans furent traduits dans pas moins de 70 langues !) avec son histoire de sorcier orphelin découvrant qu’il existe un monde alternatif à sa morne existence. Cet univers fantastique, rendu paradoxalement crédible par son inscription dans un monde contemporain existant (l’Angleterre des années 90), a réactivé la passion ancestrale des enfants pour la sorcellerie. Il faut rendre hommage à la créativité de l’auteure, qui, bien qu’inspirée (et souvent soupçonnée de nombreux « emprunts ») par une tradition de littérature de fantasy assez fournie, a construit un univers visuel au décorum inspiré, une société de magiciens cohérente, régie par des lois, ayant son ministère, son sport officiel, son école et même sa prison ! Mais c’est sa généreuse galerie de personnages qui finira d’emporter le morceau.

C’est surtout en faisant de son personnage principal un outsider, un tout jeune garçon pas si convaincu de sa propre valeur et de son talent, ignorant au début du premier tome l’existence même d’un monde magique et d’une destinée unique, qu’elle pose les premières pierres d’un roman d’apprentissage aux thèmes ne pouvant que séduire une horde d’enfants, d’adolescents, et bientôt d’adultes. Découpant sa saga en années scolaires, Rowling épouse non seulement le rythme naturel des écoliers du monde entier, mais permet surtout la stratégique identification qui sera l’une des recettes majeures de son succès.

Combien d’enfants ont commencé à lire Harry Potter à l’école des sorciers lorsqu’ils avaient, comme Harry lui-même, 11 ans, pour refermer l’ultime roman en 2007, désormais adolescents ? Les romans de l’Anglaise ont accompagné toute une génération, qui ne rechigna plus à lire des pavés de plus de 200 pages (dès le 4e tome), et, fait marquant dans l’histoire de la littérature, l’impatience toujours croissante des lecteurs favorisa l’édition généralisée des romans en langue originale, avant la traduction française quelques mois plus tard ! Ainsi, ceux qui voulaient savoir avant la rentrée et faire de Harry Potter un compagnon de leurs vacances d’été dévoraient-ils ses aventures en anglais.

Evidemment la magie opéra, l’engouement se généralisa, et les livres devinrent tous des best-sellers, bientôt relayés par de monstrueuses campagnes marketings. Le statut fiscal de J.K Rowling, passée de chômeuse et mère célibataire à milliardaire décorée de la Légion d’honneur, finissant d’entériner la légende.

Les films

Produits par les studios américains, les films ont su garder – si ce n’est même créer – cette « english touch », grâce tout d’abord à un casting quasiment 100% anglo-saxon, où s’est amusé pendant dix ans la crème des acteurs britanniques, mais aussi à des réalisateurs british (hormis Alfonso Cuaron). Inégales en qualité, les adaptations le furent sans doute avant tout sous l’influence du changement progressif de leur public cible : les enfants exclusivement pour les deux premiers films, puis le spectre s’est naturellement élargi grâce au Prisonnier d’Azkaban d’Alfonso Cuaron, merveille de noirceur et de trouble, se dirigeant in fine vers les purs amateurs de grand spectacle dès que David Yates fut aux commandes, régalant en scènes d’actions épiques et rythmées, délaissant parfois la chronique adolescente. S’il les débats font encore rage, on peut s’accorder sur une honnêteté générale des transpositions, qui n’ont au moins jamais négligé leur origine romanesque.

Il aura existé plusieurs écoles : les fanatiques des romans, qui avoueront avoir vu les adaptations avec dédain, mais attention, à partir du 3ème film seulement (« parce que bon c’est quand même le meilleur ! ») ; ceux qui auront au fur et à mesure supplanté dans leur imaginaire la figure des personnages d’origine par les frimousses de moins en moins enfantines de Daniel Radcliffe, Emma Watson et Rupert Grin. Il y a eu les enfants, passionnés sans scrupules ni culpabilité par les aventures toujours plus violentes de la bande à Potter ; les pré-ados, fantasmant en direct sur les amourettes des jeunes héros et les traces d’une enfance déjà de plus en plus lointaine. Et les autres, les adultes. Ceux-là, cinéphiles ou non, lecteurs sérieux ou même pas, se retrouvèrent un beau jour à emprunter le roman de leur petit frère ou sœur, histoire de voir qui est cet Harry dont tout le monde leur rabat les oreilles. Ceux-là même qui, cinéphiles au demeurant respectables, allant voir des films d’adultes, se sont, sans l’excuse d’accompagner leurs gamins, finalement retrouvés chaque année devant le nouvel opus…

 

 

Le génie des calendriers, entre cession des droits et adaptations ciné, c’est que lorsque la Warner sort le premier film en 2001, la saga littéraire n’est pas achevée, loin de là. Il reste encore trois tomes à paraître, et non des moindres. Ainsi, le récit « Harry Potter » s’est-il construit en simultané sur deux supports, au moyen de deux arts se répondant par les joies de l’adaptation et de la projection. Pendant que J.K Rowling tentait de mettre un point final à son histoire (avec difficulté, si on pense à l’ultime chapitre de l’ultime roman), les spectateurs découvraient parfois au fur et à mesure les films extraits des bouquins qu’ils venaient à peine d’achever !

L’incroyable tourbillon entre imagination propre à chaque lecteur et fixation d’une histoire par la transposition cinématographique a concrétisé ce statut, désormais acquis, de vrai phénomène de la culture populaire. Cohésion quasi constante entre littérature et cinéma, portée par une adoration fédératrice des fans, telle fut l’aventure britanico-étasunienne, parmi les plus rentables de l’histoire des deux arts. Les sept premiers films représentent ainsi la saga cinématographique ayant engrangé le plus de recettes au box-office mondial, devant les ainés et modèles en termes de marketing James Bond et La Guerre des étoiles : soit 6,4 milliards de dollars (4,4 milliards d’euros), selon la Warner.

Etrangement, Harry Potter restera pour ceux qui lurent d’abord les romans l’histoire assez intimiste d’un petit garçon ayant perdu ses parents, et cherchant pendant des années à faire son deuil (en tuant leur meurtrier, certes !), plus que le rouleau compresseur commercial que la saga est devenu. En débutant par une expérience de lecture, par essence intime, ceux qui viendront ensuite aux films auront encore la sensation que l’unique mouvance de film en film, c’est bien le rapport au monde de ce groupe d’enfants, perdant progressivement toute trace d’innocence. Impossible pourtant de mettre de côté les adultes, ces moldus et sorciers qui refusent toujours d’écouter la sagesse enfantine, ou s’acharnent à faire le mal à coups de sortilèges.

Mais c’est toujours l’enfance, la malice et la débrouillardise comme uniques garants du vivre ensemble que martèle J.K Rowling, inlassablement et méthodiquement, à chaque tome. L’engouement populaire pour l’univers de la sorcellerie n’est pas si difficile à comprendre vu sous cet angle-là : la magie serait chez Rowling un moyen comme un autre d’échapper à une triste réalité, mais aussi un outil propre à révéler ses propres capacités – purement « humaines » celles-ci – à être heureux, amis, amoureux.

 

Les adieux

Une dizaine de jours avant la sortie en salles de l’ultime long-métrage, a commencé à circuler sur le net une vidéo des acteurs principaux faisant leurs adieux. A l’occasion des dernières prises dans les décors de la grande salle à manger/de bal/des discours/d’examens de l’école de Poudlard, il était temps de dire au revoir à ses partenaires sur pas moins de huit films, se dire que s’annonce peut-être une carrière de cinéma sans toges ni éclair vert sortant de baguettes de bois, et qu’une décennie occupée à participer à ces films monstres s’achève.

Et surtout, dire adieu à l’idée d’une saga infinie : car les spectateurs n’ont peut-être pas vu venir la résolution ultime, pensant peut-être qu’il restait encore un ou deux films à venir, comme des marronniers hivernaux,  qu’Harry et Voldemort apprendraient à cohabiter pendant encore des années pour leur pur plaisir de spectateurs. Mais non, la génération Harry Potter doit bien faire son deuil, et grandir !

A lire aussi, la critique d’Harry Potter et les reliques de la mort – partie 2
 


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