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Gustave Doré, au nom du père

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Sur le Walk of Fame du Hollywood Boulevard, manque manifestement un nom : celui de Gustave Doré, père d´une tripotée de cinéastes qui se sont et se revendiquent encore de l´influence du plus << illustre des illustrateurs >>.

L’exposition consacrée à l’un des artistes majeurs du XIXe siècle au Musée d’Orsay, à la fois illustrateur de génie, peintre et sculpteur, contemporain de Manet, remet les choses à plat : si Gustave Doré n’a pas vu naître le cinéma – d’une décennie, il est mort en 1883 -, « le cinéma a rencontré Doré » (1). Et pour cause, son œuvre immense a à ce point imprimé l’imaginaire collectif par ses illustrations des classiques littéraires (Les Fables de La Fontaine, L’Enfer de Dante ou Don Quichotte de Cervantès) et de la littérature jeunesse (les contes de Perrault), qu’elle a irrigué le travail de cinéastes dont l’ambition fantasmagorique trouvait un écho direct avec l’imagerie doréenne, de Ray Harryhausen à Terry Gilliam en passant par Jean Cocteau.

 

La Belle au bois dormant (Gustave Doré, 1867) / La Belle et la Bête (Jean Cocteau, 1946)
 

Cinéaste avant l’heure

Les admirateurs exégètes l’affirment de manière tout à fait anachronique : Gustave Doré était un cinéaste avant l’heure, avait un « œil cinématographique », une « vision cinémascopique » (2). Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, Doré brille par son sens aigu de la composition. Cet autodidacte qui commence sa carrière d’illustrateur à quinze ans (pour le Journal pour rire) se révèle un maître de la composition, de la perspective et de la gestion des échelles de plans. Aussi, le caractère éminemment théâtral de certaines scènes et personnages qu’il figure intéresseront naturellement le cinéma primitif, celui du théâtre filmé avec ses plans-tableaux – au point d’être littéralement transposés dans des productions comme Vie et Passion de Jésus-Christ (Lucien Nonguet et Ferdinand Zecca, 1902) – mais aussi d’un cinéma plus imaginatif, comme celui de Méliès (l’exposition rapproche d’ailleurs la fameuse lune anthropomorphe du Voyage sur la lune de 1902 avec les illustrations des Aventures du Baron de Münchhausen de 1862). Le cinéma des débuts pouvait allègrement piocher dans le vaste corpus de Doré, qui savait passer du registre dramatique au comique en passant par le réaliste et le fantastique.

Contes et Merveilles

Doré, c’est d’abord un merveilleux éclairagiste. Son traitement de la lumière et des clairs-obscurs (en particulier dans son travail graphique et pictural autour de L’Enfer de Dante) a fondé l’univers sombre qui le caractérisait et qui inspira notamment des décorateurs comme Willis O’Brien pour sa Skull Island, paysages luxuriants et menaçants du King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack en 1933, ou Ray Harryhausen (Jason et les Argonautes – Don Chaffey, 1963 ; Le Choc des Titans – Desmond Davis, 1981). L’esthétique des films de Jean Cocteau et de Terry Gilliam font directement références aux illustrations de contes dont Doré s’était fait la spécialité (sans doute la partie de son travail la plus connue du grand public) et de romans. Des similitudes sont flagrantes entre des gravures de La Belle au bois dormant et certains plans de La Belle et la Bête (1946) de Cocteau, de la chambre végétale au manoir gothique. L’auteur prit d’ailleurs comme objet totem du film la sculpture de Doré Persée et Andromède (1879) et dira dans son journal de tournage de 1946 : « C’est sous le signe de cet objet que j’ai fait mon film. Il le résume et l’explique. L’influence d’un objet sur nos couches profondes dépasse ce qui peut se croire » (3). De son côté, Terry Gilliam qui fit de son Baron de Münchhausen (1988) une réplique ultra-fidèle de celle gravée par Doré, déclara avoir pour tâche de « rendre Doré vivant » (4). Pour l’aspect le plus réaliste de son travail (notamment les illustrations de Londres et de l’Espagne), Doré fut la source iconographique de David Lean ou Roman Polanski pour leur adaptation de Oliver Twist (respectivement 1948 et 2005). La liste ne pourrait être exhaustive, car chez Doré, le cinéma est partout. Dans ce grand échalas chapeauté et moustachu aux jambes qui n’en finissent pas, on croit voir un personnage tout droit sorti d’une animation de Miyazaki, dans certains paysages obscurs une future production Peter Jackson, dans certains profils des proches cousins des hommes marbrés de Prometheus (2012) de Ridley Scott. Bref, une impression permanente de déjà-vu.

Buste du baron de Münchhausen, sculpté dans le marbre par Antonio Canova (Gustave Doré, 1862) / Les Aventures du baron de Münchhausen (Terry Gilliam, 1988)

 

Superproductions graphiques

Gustave Doré, à défaut d’avoir l’étiquette de la modernité au regard de l’histoire de l’art comme Manet, l’aura du point de vue de l’histoire du cinéma, en anticipant tout un pan du septième art : le cinéma grand spectacle et la culture de masse. Non seulement par la déclinaison sous différents formats de son travail (5) et sa grande diffusion via des projections par lanternes magiques, peu commune chez les artistes de l’époque. Mais aussi par sa parfaite maîtrise des représentations de masses, par le sensationnalisme de certaines scènes et la dramaturgie de ses personnages qui préfigurent en quelque sorte les superproductions hollywoodiennes, ceux des péplums et autres sujets religieux et mythologiques dont le cinéma américain s’est emparé dans les années 1950, avec ses acteurs au jeu parfois outranciers et ses plans cinémascopes aux mille figurants. La figure d’un Moïse à jamais liée à celle de Charlton Heston et des scènes emblématiques des Dix Commandements (1956) doivent beaucoup aux illustrations de La Bible (1866) de Doré, que Cecil B. DeMille tenait en admiration profonde.

 

La Bible (Gustave Doré, 1866) / Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille, 1956)

Si les analogies formelles – certes pertinentes mais quelque peu littérales – de l’exposition entre les images doréennes et le cinéma peuvent laisser un peu sur sa faim (on aurait souhaité davantage de détails, de témoignages, de notes de travail quant à l’influence de Doré sur les cinéastes mis en exergue, ce que ne vient malheureusement pas vraiment combler le catalogue, néanmoins magnifique), c’est que l’affaire n’est pas si simple, car, comme l’explique Valentine Robert, spécialiste des liens entre Gustave Doré et le cinéma, « en forgeant ainsi un imaginaire collectif, en inventant des créatures qui hantent toutes les générations et toutes les classes sociales, en stylisant des espaces érigés en modèles dès les premiers manuels de décors de cinéma, Doré est paradoxalement devenu aussi célèbre qu’anonyme et la référence à son œuvre inconsciente, diffuse et insaisissable. » (6). Mais désormais tellement évidente.
 
 

  

Exposition « Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir », Musée d’Orsay, jusqu’au 11 mai.

Catalogue d’exposition, Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir, Musée d’Orsay, Flammarion, 2014.



En résonance à l’exposition, le Musée d’Orsay propose « Il était une fois Gustave Doré (de Méliès à Tim Burton) », un cycle de films jusqu’au 23 mars 2014 qui tisse les liens du cinéma avec l’imagerie doréenne. La liste des films sur le site internet du Musée d’Orsay.

(1) Valentine Robert, Doré et le cinéma, Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir, Musée d’Orsay, Flammarion, 2014, p. 288.
(2) Ibid.
(3) Ibid, p. 291.
(4) Ibid.
(5) « Si le destin qui porte Doré à l’écran, de la page à la plaque puis à la pellicule, semble graduel, naturel, fléché, c’est que l’illustrateur a ancré son œuvre dans la reproductibilité technique, la destinant dès sa création aux transpositions intermédiales (sur bois, sur papier, sur verre), en tous formats (grands et luxueux ou accessibles et populaires) », ibid., p. 288.
(6) Ibid., p. 289.
 
 
Image d’en-tête : Felix Nadar, Gustave Doré, vers 1856-1858. Épreuve gélatino-argentique.


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