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Gremlins 1 et 2 (Joe Dante, 1984 et 1990)

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Classique indétrônable des 80´s, la saga bicéphale de Joe Dante renforce avec les décennies son modèle de divertissement malin et haut de gamme. Deux films pourtant révélateurs du parcours identitaire de la précieuse société de production créée par Spielberg.

Première production Amblin à voir le jour après E.T. (Steven Spielberg, 1982), le succès matriciel de la firme, Gremlins apparaît en 1984 comme l’antithèse absolue du bon copain extra-terrestre isolé et terrifié. Ici, les créatures anarchiques détruisent joyeusement tout sur leur passage et se reproduisent pratiquement à volonté. Terminée l’amitié touchante entre le jeune garçon et son alter ego alien, Billy le héros des deux Gremlins n’a qu’un but : le génocide expéditif d’une race incontrôlable qu’il a malgré lui contribué à faire naître. Si l’antagonisme est parfait, Spielberg ne manque pourtant pas de cohérence, tandis qu’il réalise début 80 son « film le plus intime », il produit déjà d’une main de fer un métrage horrifique et familial : Poltergeist (1982). En s’offrant le réalisateur de Massacre à la tronçonneuse (1974), Tobe Hooper, Spielberg teste avec ce film la manière d’associer au mieux le genre horrifique et fantastique avec le grand spectacle familial qu’il affectionne tant. Le résultat est mitigé mais la réception très encourageante, d’autant que l’alliance (ou l’affrontement) Spielberg-Hooper accouche d’un ton plutôt novateur. Fort de cette collaboration, le créateur d’Amblin Entertainment se met donc à la recherche d’un nouveau « master of horror » capable de mettre en image l’incroyable scénario de Chris Colombus, qui deviendra lui-même un personnage majeur des prochaines productions Spielberg. Naturellement, Joe Dante, auréolé du succès de Piranhas (1978) et de Hurlements (1981), deux films de monstres, apparaît comme l’homme providentiel. D’autant que le jeune réalisateur vient de terminer un segment du film La Quatrième Dimension (1984) aux côtés de Spielberg et de Georges Miller. Ce dernier reprend d’ailleurs l’épisode Cauchemar à 20 000 pieds, illustrant ainsi la légende originelle des gremlins, créatures détraquant les avions de chasse lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

Mais entre les attentes et l’inquiétude de la Warner d’un côté et la pression exécutive de Steven Spielberg de l’autre, Joe Dante lutte pour sa propre vision du métrage, plus parodique et plus caustique que ne le souhaiterait son entourage… Dante aime l’idée de se débarrasser des mignons mogwais pour les transformer en créatures repoussantes et stupides. Alors que Gizmo est destiné à devenir le chef gremlins, distingué par une mèche blanche, Spielberg décide que la créature est beaucoup trop attachante pour la faire disparaître après le premier acte et devient ainsi le compagnon de route de Billy. Ce genre de compromis effectué par Dante (qui attendra patiemment le second volet pour remettre les pendules à l’heure) forge l’identité de Gremlins puisque, par chance, les visions divergentes des différentes parties additionnent leurs qualités et leurs richesses sans jamais parasiter le propos de l’une ou de l’autre. Ainsi les scènes purement parodiques et cinéphiles à la Dante (le passage hystérique du bar) côtoient les grands thèmes spielbergiens (la cellule familiale, le conte initiatique) tandis que la réunion des deux culminent lors du climax de la séance de Blanche-Neige.

Cette liberté de ton et cette richesse contribuent à l’incroyable succès de Gremlins qui lancera pour de bon Amblin Entertainment. Souvent considéré avant tout comme une comédie familiale, sentiment accentué par le deuxième opus bien plus cartoonesque, Gremlins premier du nom surprend encore par des scènes horrifiques d’une rare efficacité. Le premier acte montrant la transformation de mogwais en cocons, rappelle bien sûr celle de L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956), où les humains sortant de leurs cosses ne sont plus qu’une réplique physique expurgée de tout sentiment et de toute pulsion. À l’inverse, les gremlins apparaissent comme une défiguration repoussante du mogwai initial et ne vivent que dans la pulsion et l’agressivité, sans perdre toutefois leur sens de l’humour ! Mais alors que les créatures déchirent leurs cocons à l’étage de la maison de Billy, le métrage bascule dans une mise en scène purement horrifique, jouant sur le hors-champ et sur l’ambiance sonore. Tout juste voit-on le bras d’un gremlin accompagné du fameux « téléphone maison » pour dérider le spectateur. Idée géniale, la mère découvrant sa cuisine envahie de créatures se transforme en machine à tuer pour conserver son territoire privilégié de mère au foyer et d’épouse aimante. Décidée à exterminer un à un chaque gremlin à l’aide de ses ustensiles (couteau, mixeur, micro-onde…), Mme Peltzer se fait pourtant piéger par son propre sapin de noël ! L’ironie se développe ainsi tout au long du film sans se départir d’un vrai sens de la cruauté et d’une tension rare pour un film jeunesse (l’éclosion, la piscine, le magasin de jouets…). D’autant que tous ces moments de bravoure sont soutenus par deux immenses artistes : Chris Wallace (La Mouche, David Cronenberg, 1986), responsable des effets spéciaux saisissants du métrage et du design de Gizmo ainsi que Jerry Goldsmith, génial compositeur, qui livre ici un score schizophrène sublime où les douces mélodies entêtantes côtoient l’hystérie la plus totale, renforçant largement l’identité déjà très forte de Gremlins.

 

 

Conte de Noël reprenant les bases sociales de La Vie est Belle (Robert Benigni, 1998) et son intemporalité, Gremlins contribue pleinement à l’aura nostalgique d’Amblin Entertainment et se pose en véritable vitrine de la somme des talents que pouvait alors réunir le cinéma américain des années 80. Mais la fin de cette décennie témoigne cependant d’un rapide changement des productions de la société, jusque-là entièrement dédiée aux films jeunesse. Amblin va progressivement perdre son identité pour devenir la société de production fourre-tout de Spielberg, illustrant le désintérêt de celui-ci pour le rôle de producteur exécutif, préférant se consacrer à des projets plus personnels comme La Liste de Schindler (1993), une production Amblin ! Conséquence immédiate, la structure n’est plus aussi exigeante qu’auparavant et perd très vite l’identité forte de sa glorieuse période. C’est dans ce contexte que Joe Dante réalise la suite de son plus grand succès, Gremlins 2, La Nouvelle génération. Toujours sur la base d’un scénario de Chris Colombus (co-scénariste cette fois), ce second opus est pour Dante un grand moment de liberté artistique, et reste selon lui, l’un de ses films les plus personnels. Alors que la Warner, ayant remporté le jackpot avec le premier film (couplé avec un merchandising juteux), avait naturellement demandé à Dante de s’occuper de la suite, celui-ci, frustré par la pression d’alors, prit les jambes à son cou pour réaliser Explorers (1985), un échec commercial. Mais les années passent et la Warner, qui n’a toujours pas trouvé de remplaçant à Dante, revient vers lui à la fin des années 80 et lui promet une liberté totale en échange du film.


Sur le papier, en dépit d’un déplacement de l’action dans un building newyorkais, les spectateurs retrouvent les principales thématiques du premier Gremlins : la critique du progrès incessant, l’étouffement social généré par le monde moderne ou encore la lutte constante pour conserver son innocence. On retrouve donc Billy et Kate (désormais fiancés) dans une situation sociale guère plus épanouissante que dans le premier opus, et bien sûr Gizmo, son vieux chinois de maître ainsi que les anciens voisins Futterman, dont la présence est pour le moins artificielle, sinon inutile. Pourtant, dès les premières images de Gremlins 2, le gouffre qui sépare les deux épisodes saute aux yeux. Alors que le premier introduisait son sujet avec les images mystérieuses et nocturnes du narrateur (le père), le second est marqué par un pré-générique présenté par les Looney Tunes dont Dante est un fervent adorateur, il réalisera d’ailleurs Les Looney Tunes passent à l’action en 2003. Le ton est donné, Gremlins 2 sera une parodie toonesque du premier épisode et ne s’embarrassera d’aucune narration cohérente pour exprimer son propos. Oubliés la quête initiatique, le conte de noël, le suspense et l’aspect horrifique du film de 1984, ici les gremlins prennent le contrôle de l’histoire pour servir les séquences parodiques et référentielles dont raffole Joe Dante. En résulte un premier acte expéditif qui ne vise qu’à faire débarquer les gremlins le plus vite possible, ne pouvant bien sûr concurrencer l’effet de surprise permanent du récit initial. Pour conserver néanmoins l’aspect évolutif des petits monstres, Dante les lâche dans un laboratoire expérimental dirigé par Christopher Lee en personne ! L’abus de substances diverses permet ainsi de créer un gremlin-araignée, un gremlin électrique ou encore un gremlin civilisé parlant comme un humain surdoué. Malheureusement en l’absence d’un génie de la trempe de Chris Wallace aux maquillages et aux effets spéciaux, toutes ces expérimentations tombent un peu à l’eau à l’écran. Le design des nouveaux mogwais comme celui des gremlins, beaucoup plus cartoon, n’est d’ailleurs pas du meilleur goût. Même les musiques de Goldsmith, intégrées telles quelles au métrage et conçues initialement pour soutenir un conte de noël drôle et effrayant, ne sont plus vraiment pertinentes et apparaissent bien mécaniques. Évidemment, le désengagement de Spielberg, qui reste pourtant producteur exécutif, se ressent tout du long et ne parvient plus à maintenir l’équilibre du premier volet. Pour toutes ces raisons, Gremlins 2 vieillit beaucoup moins bien que son aîné même s’il n’oublie pas d’être divertissant.

 

 

Jusqu’au-boutiste dans son concept parodique, Dante sabote ouvertement la narration du film au profit de séquences comiques comme l’apparition dans une salle de cinéma de Hulk Hogan qui ordonne aux créatures de relancer Gremlins 2 après une fausse coupure en plein milieu du film. Plutôt virulent envers le ton du premier volet, Dante reprend la cafardeuse tirade de Kate où elle raconte la mort de son père à Noël et envoie les violons pour finalement la couper brutalement : « On n’a pas le temps ! ». On est alors bien loin de la déférence absolue de Spielberg pour ses personnages, ici systématiquement tournés en dérision. Pourtant l’humour fonctionne parfois et la bonne humeur ambiante rattrape une esthétique générale hideuse et un propos parodique qui tourne à vide et ne décolle jamais vraiment.

Au final, les deux opus témoignent d’une sensibilité radicalement opposée, une approche divergente qui reflète bien le changement d’époque et finalement la personnalité artistique très différente des deux auteurs. Reste un classique absolument indémodable du film fantastique et une farce plutôt pétillante mais fragilisée par le temps et l’aura de son modèle.


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