Glory to the Filmmaker ! (Kantoku Banzai)

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Succédant à un Takeshi’s déjà très conceptuel et déroutant, le treizième long-métrage du maître nippon (initialement intitulé « Opus 19/31 ») est une aventure de cinéma… unique en son genre.

« Quand on veut faire un film comique, il faut écrire l’histoire très minutieusement. C’est tout un art. Mais comme j’ai déjà beaucoup donné, je fais une pause. Dans le genre comédie, on a les exemples d’Hollywood et c’est dur de faire mieux. Ils sont calibrés pour faire rire tous les publics. Moi, ce qui m’intéressait, c’était un comique " entre nous ". Un comique du genre " salle de classe " où tout le monde se comprend à demi-mot, où l’on pouffe de rire en même temps en regardant le plancher, même si ce n’est pas drôle. Ça ne me gênerait pas qu’il y ait plein de rires dans une salle de cinéma et pas du tout dans une autre. » Difficile d’être plus clair. Par ces mots, Takeshi Kitano fait part avec une bien belle humilité de l’extrême simplicité de son projet. A l’instar de son précédent Takeshi’s, qui serait donc le premier volet d’une trilogie expérimentalo-burlesque, Glory to the filmmaker est le fruit d’une louable volonté de  recherche  de la part du cinéaste.

Homme de télévision avant d’être l’auteur de renommée internationale que l’on connait, Takeshi Kitano n’a jamais manqué d’insérer, dans ses fictions les plus « sérieuses » et dramatiques, une part de ludisme toujours intrigante. Hanabi, en même temps qu’il suivait la trajectoire suicidaire d’un couple, était la fiction d’un amour identifiable par les tentatives multiples de distraction de la femme malade par son mari Yakuza. Recherche de féerie par le biais de l’enclenchement d’un feu d’artifice, jeu de cartes, diverses improvisations parvenaient à faire oublier, même provisoirement, la portée éminemment mélodramatique du récit. Mais au-delà de ce seul bijou, c’est toute l’œuvre du cinéaste qui regorge de cet attrait pour une forme de régression, de bêtise généralisée d’une société et de ses organisations clandestines. En même temps que des tueurs, les yakuzas de Kitano sont aussi de grands enfants, des idiots jamais à l’abri de perdre la vie par leur incapacité à saisir les règles d’un jeu dangereux (cf Violent cop, Jugatsu, Sonatine et bien sûr Aniki, mon frère, sa belle expérience américaine).

Glory to the filmmaker est pour le cinéaste le terrain d’un débordement, un emportement cathartique aussi réjouissant que déroutant. Conceptualisant son propre statut de « réalisateur japonais », ce dernier se laisse aller à une passionnante tentative de déconstruction de sa propre figure. Que faire après une douzaine de longs-métrages aux succès publics variables ? Quelle direction artistique prendre sans tomber dans le systématisme et la répétition mécanique ? Et surtout, quel thème aborder pour repartir du bon pied ? Celui de l’évocation historique ? du film gore ? de la « love story » ? A cette mise en route théorique de la fiction se mêle immédiatement l’évidence crue d’une totale ironie, d’un monstrueux décalage quant à ces interrogations. La question ne serait finalement pas tant de trouver le sujet d’un film « nouveau » que de ne surtout pas laisser le film suivre une quelconque direction. Glory to the filmmaker, ou l’autre de l’engagement.

« Cubisme » est son mot. Kitano confesse, dans l’entretien du dossier de presse, regretter, sans doute en tant que peintre (il cumule les statuts), de ne trouver aucun équivalent cinématographique aux évolutions radicales de l’histoire de la peinture. Takeshi’s et Glory to the filmmaker seraient ainsi de très ouvertes tentatives de  déstructuration  narrative et figurative. Produits d’une véritable audace d’esthète, ces œuvres prennent le risque évident de laisser nombre de spectateurs, attachés au suivi plus ou moins identifiable d’une certaine direction, quelle qu’elle soit, sur le bas côté. Mais là est justement l’intérêt du jeu : n’ayant au fond plus grand chose à prouver quant à ses qualités de metteur en scène, passionnant styliste, l’homme n’ose la confusion qu’avec l’exigence d’un permanent regard, d’une organisation. Si ces films ne sont manifestement que pures fantaisies potaches à ne sans doute pas prendre au sérieux, leur gratuité s’accompagne néanmoins d’une fascinante autorité d’auteur. Quitte à n’être qu’un guignol, autant s’imposer, pourquoi pas, comme le King du genre.

Glory to the filmmaker est un film généreux, interpellant de bout en bout son spectateur, soucieux avant tout, que ses étranges dispositifs ne nous y trompent pas, de rendre son incohérence volontaire toujours « acceptable ». Se lit de bout en bout une admirable volonté de se libérer de tout compromis, d’aller au bout du ridicule, sans excuse ni souci de réputation. Le pari n’est pas exempt d’inquiétude, notamment celle de perdre de vue les admirateurs de ses « chefs-d’œuvre », de n’obtenir en retour qu’une durable solitude. Mais le résultat est si singulier, l’aboutissement tellement évident, que notre « Filmmaker » mérite au final le plus haut respect.

Titre original : Kantoku Banzai

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Durée : 108 mn


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