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Ginger et Rosa

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Elle Fanning face à la fin du (de son) monde.

Londres, 1962, une ville qui porte encore péniblement les stigmates de la guerre. Deux amies en crise qui préfèrent traîner parmi les ruines ou faire du stop pour une virée à la mer plutôt que d’aller au lycée et suivre les cours d’arts ménagers auxquels leurs mères veulent les inscrire. Parce qu’à l’époque, comme aujourd’hui, c’est primordial pour une femme de savoir faire cuire un œuf, ou une tourte, de se préparer à être une bonne épouse – dans l’expression, c’est l’adjectif, dans toutes ses acceptions, qui compte. Ginger et Rosa, elles, s’ébattent dans la vie, joyeusement encore. Mais on sent bien que cela ne va pas durer, que l’amitié éternelle de l’enfance et de la première adolescence, du celle-à-qui-je-dis-tout, va passer sous le rouleau compresseur de la maturité – ou de son absence, c’est la même chose. Mais Londres en 1962, c’est aussi la Guerre froide, la crise des missiles de Cuba et la peur d’une guerre nucléaire après les images traumatisantes d’Hiroshima. L’inquiétude est là, la contestation aussi. Comment vivre dans l’angoisse du burn out total qui ferait appuyer l’un des deux maîtres du monde sur le bouton de la bombe atomique ?

 

Sally Potter saisit à merveille cette ambivalence, tant des deux jeunes filles (l’ultime insouciance de l’enfance et la peur de la guerre) que de l’époque (la schizophrénie de la reconstruction de la ville face à sa possible destruction). Ginger et Rosa sont à la fois pleinement inscrites dans leur temps – elles courent les manifestations et les meetings anti-nucléaires – et pourtant aussi dans l’espèce d’éternité hors d’âge de la fin de l’adolescence. Elles réfléchissent à leur engagement – comment être utile, peser dans la contestation – mais l’instant d’après s’échangent des fringues (et surtout s’attachent à porter les mêmes vêtements) ou se lissent les cheveux au fer à repasser. Potter insiste d’ailleurs sur les stigmates, physiques et psychologiques de l’adolescence : le bijou offert par la meilleures amie, le drapeau peace and love, un désir manifeste d’indépendance et le besoin d’être choyé par les parents. Si Rosa (Alice Englert, fille de Jane Campion) semble plus adulte – ne pas confondre avec mature – dans son corps comme dans sa tête, Ginger, elle, est peut-être moins détachée de son enfance. Elle bénéficie des traits parfois encore très juvéniles d’Elle Fanning que la toute jeune actrice sait exploiter à merveille – on se souvient du rire ingrat qu’elle employait dans Nouveau Départ (C. Crowe, 2011) ou des éclats de spontanéité de V dans Twixt (F.F. Coppola, 2012).

Ces moments, la réalisatrice les cadre très près du visage, la caméra mobile et nerveuse privilégiant parfois quelques respirations (comme les plans sublimes sur la plage), mais le plus souvent non seulement au plus près, mais à l’écoute des personnages. Car l’enjeu du septième long-métrage de la Britannique est bien dans le basculement du collectif au personnel. L’inscription dans l’anxiété de l’époque est fondamentale, mais elle est tout autant une nécessité qu’une échappatoire pour Rosa et surtout pour Ginger. Autant que la peur réelle de la bombe, ce que le film décrit avec finesse et intelligence c’est la difficulté des deux adolescentes d’être au monde, d’y trouver une place. Avec quelques instants de rébellion, elles se donnent l’illusion d’exister, brûler la vie par les deux bouts. Peu à peu l’on découvre que l’explosion redoutée n’est pas celle que l’on croit. Et l’engagement de Ginger réinscrit ses peurs individuelles dans le confort des craintes collectives, dans une illusion de solidarité et de partage. Sans le dire si nettement, ce que filme Sally Potter, c’est le mal-être adolescent – celui dont on nous rabat les oreilles comme une bannière publicitaire dans des films qui s’annoncent d’eux-mêmes comme subversifs (l’apparemment aussi esthétique que creux Jeune et jolie (2013) de François Ozon ou le faussement subversif Spring Breakers (2013) d’Harmony Korine dont l’un des rares mérites pourrait être justement cette mise en scène d’adolescentes encore enfants perdues dans un corps de femme), mais qui se contrefichent de leur sujet et, sous couvert de la dénoncer, ne font que jouer le jeu d’une industrie du spectacle machiste.

 

Là où Sofia Coppola s’attache à une mise en scène pleinement émotionnelle de l’adolescence (Virgin Suicides, la première partie de Marie-Antoinette, en attendant de découvrir avec impatience The Bling Ring, 2013) – que recherche la réalisatrice de film en film si ce n’est la pure mise en image d’un sentiment ? – Sally Potter, dans un film volontairement plus simple et plus accessible que ses précédents, décrit minutieusement, presque à la manière d’un entomologiste, le moment où le mal-être de Ginger dérive, par solitude et désamour, dans un radicalisme qu’elle ne peut assumer réellement. Ginger et Rosa est d’une simplicité et d’une clarté qui ne doivent à aucun moment faire oublier la complexité des enjeux que Potter manie et mène à bien. On tient ici l’un des plus beaux films sur l’adolescence vus depuis longtemps et une Elle Fanning qui, à seulement quinze ans, après Somewhere (S. Coppola, 2010), Super 8 (J.J. Abrams, 2011) et Twixt, n’en finit pas d’impressionner.

Titre original : Ginger and Rosa

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Durée : 90 mn


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