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Frank Sinatra, un homme du vingtième siècle américain

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« Frank Sinatra a été le XXe siècle. Il a été moderne, il a été complexe ; il a eu du swing et de la présence. Il a été le big bang de la musique populaire » (Bono, chanteur de U2)

Introduction

Le XXe siècle fut véritablement le siècle de l’image, le premier de la culture de masse. Il a donné vie à d’innombrables idoles, objets de tous les désirs, mais aussi de toutes les critiques. Rares sont cependant les idoles à avoir traversé les générations et les modes comme Frank Sinatra. Alors que l’aspect légendaire de certaines figures réside dans leur mort prématurée (Marilyn Monroe, James Dean ou encore Jim Morisson), celui de Frank Sinatra trouve son origine dans sa longévité.

L’histoire de Frank est très liée à celle du XXe siècle américain. Déjà, en tant que pauvre immigré italo-américain devenu vedette internationale, Frank Sinatra personnifie le rêve américain. En outre, il n’a pas seulement vécu le siècle, mais il en a été un des acteurs majeurs. Son histoire est véritablement celle des Etats-Unis de son (ou ses) époque(s) : en perpétuelle évolution (économique, sociale, politique et culturelle), faisant l’expérience des plus grandes gloires, mais aussi des plus grandes épreuves. Ce fut aussi un être plein de contradictions : il était à la fois un représentant des valeurs traditionnelles de l’Amérique d’après-guerre, et un fervent défenseur de l’égalité raciale et des droits civiques. De plus, il a recueilli des centaines de milliers de dollars pour des œuvres humanitaires, tout en étant ouvertement lié d’amitié avec certains des plus grands parrains de la pègre de l’époque et, de surcroît, célèbre pour son comportement violent. Enfin, après avoir soutenu très haut le président Kennedy, il finit par tisser des liens très forts avec le Parti Républicain… Il est cependant probable que c’est justement cette complexité qui a fait de Frank Sinatra la figure légendaire telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Cette étude visera à raconter la vie et caractériser les succès de Frank Sinatra en mettant en relief ces contradictions, et à dresser le portrait de l’Amérique du XXe siècle à travers l’expérience de probablement l’une de ses plus grandes figures. On peut dégager trois périodes dans sa vie, qui reflètent les surnoms qu’on lui a donnés au cours de sa carrière. De 1915 à la fin des années quarante, c’est l’époque de « the Voice » : il se fait un nom dans le métier grâce à ses talents de chanteur, à son charme et à sa voix caractéristique. Jusqu’au début des années soixante, c’est l’époque du « Chairman of the Board » (« le Président ») : période de tous les succès, sur tous les fronts (musique, cinéma, télévision…) ; il gère à présent sa vie comme une entreprise au service de sa carrière… et de ses amis. Enfin, jusqu’à sa mort en 1998, c’est l’époque de « Ol’ Blue Eyes » (« les Yeux Bleus ») : on ne regarde plus seulement Frank Sinatra comme un artiste, on s’attache à l’homme et à sa légende. Mon plan respectera cette chronologie.

Avant de travailler sur cette étude, j’étais un grand adepte de la musique de Frank Sinatra ; cette étude m’a permis de me familiariser avec l’étendue de son répertoire musical et avec ses films. J’ai pris plaisir à redécouvrir de grands classiques de la musique populaire américaine et des films comme Tant qu’il y aura des Hommes de Fred Zinneman. Cependant, l’intérêt de toute cette étude est de dépasser l’image de Frank Sinatra dans ses œuvres tant musicales que cinématographiques. C’est pourquoi, tout en travaillant sur des livres purement biographiques comme Sinatra de Richard Havers, qui furent d’une aide précieuse pour constituer la « colonne vertébrale » de mon travail c’est-à-dire la chronologie pure et simple des succès et des échecs de Frank, je me suis intéressé à des ouvrages qui étudiaient plus l’homme derrière l’artiste (Histoire de Frank d’Eric Neuhoff ou encore Sinatra, l’Artiste et l’Homme de John Lahr). En effet, il convient de conserver une certaine distance par rapport à ces biographies qui ont tendance à mettre plus ou moins sous silence les faits les moins glorieux de leur sujet. Au contraire, dans des livres comme Nancy Reagan de Kitty Kelley, biographie « non-autorisée » de la première dame, il est souvent question des relations entre Frank et le couple présidentiel, que ce soit en bien ou en mal.

Ma méthodologie reflète mon rapport aux biographies. En effet, à partir essentiellement de Sinatra de Richard Havers, j’ai constitué mon plan, purement chronologique. Ensuite j’ai cherché dans chaque partie à placer la vie de Frank dans la situation socioculturelle de l’époque concernée (par exemple pour traiter de l’impact du rock-and-roll sur l’évolution musicale du XXe siècle, je me suis appuyé sur The Rolling Stone Illustrated History of Rock & Roll de Anthony Curtis et James Henke). Enfin, pour ajouter des éléments qui concernent plus la personnalité de Frank dans tout ce qu’elle a de critiquable, j’ai relevé des informations dans des ouvrages comme Histoire de Frank d’Eric Neuhoff ou dans des articles trouvés sur Internet. Il est de plus évident que la musique de Frank a accompagné mon travail tout au long de son élaboration… Je considère donc ce mémoire comme à la fois le travail d’un passionné et d’un curieux, et une biographie complète, enrichie d’une étude des évolutions socioculturelles de l’Amérique du XXe siècle.

Partie 1 : De 1915 au milieu des années quarante : la naissance d’un véritable « entertainer »

Chapitre 1 : Sa Jeunesse à Hoboken

Hoboken, dans le New Jersey, a comme beaucoup de villes américaines une origine européenne. En effet, il existait une ville du nom de Hoboken dans le nord de la Belgique. Cependant, cette origine « étrangère » de la ville prend tout son sens dans la deuxième décennie du XXe siècle : Hoboken, par sa proximité d’Ellis Island, où débarquent les immigrants, voit sa population se développer notamment grâce à l’arrivée d’européens cherchant à vivre le « rêve américain ». Ainsi, les Allemands, les Irlandais, puis les Italiens s’y installent successivement (sans compter les Yougoslaves, Grecs, Belges, Néerlandais…). C’est dans cette vague d’immigration qu’arrivent aux États-Unis les parents de Frank Sinatra, Marty et Dolly Sinatra. Son père arrive en Amérique avec ses parents en 1895 et sa mère en 1897. Originaires respectivement de Sicile et de Gênes, ceux-ci, avec leur famille, s’intègrent tout naturellement dans la communauté italienne présente à Hoboken. En effet, comme dans beaucoup d’autres villes américaines, une « Little Italy » s’y est constituée. Ainsi repliée sur elle-même, la communauté italienne cherche à se protéger en préservant sa culture, organisée en particulier autour de l’église catholique et du système du padrone, système de népotisme proche de l’entraide familiale, qui donnera notamment naissance à la Mafia.

Section 1 : Son Enfance

Francis Albert Sinatra naît le 12 décembre 1915 dans l’appartement de ses parents Marty et Dolly Sinatra dans la ville de Hoboken dans le New Jersey. Il est ainsi le fils unique d’immigrants italiens de première génération. Son contexte familial est celui de centaines de milliers d’autres. Étant né à Hoboken, il passe sa jeunesse en face de New York et des gratte-ciel de Manhattan, de l’autre côté de l’Hudson. Son origine italienne représente beaucoup pour lui et constitue une des clés de sa personnalité. Son milieu familial et son éducation sont essentiels pour comprendre la tonalité et l’orientation de sa carrière, ainsi que maints aspects de sa vie personnelle. Ce sont eux qui le conduisent à réaliser le fameux rêve américain, qu’il partage avec des millions de gens.

Les parents de Frank Sinatra, comme tous les nouveaux immigrés, sont trop pauvres pour bénéficier des avantages de la société de consommation des années 20. Ainsi Marty Sinatra est employé comme cordonnier, puis comme docker mais pratique la boxe pour arrondir ses fins de mois sous le pseudonyme Marty O’Brien, parce qu’il vaut mieux alors à Hoboken passer pour un Irlandais que pour un Italien. Dolly Sinatra, elle, est employée dans une confiserie industrielle. Cependant, avec la Prohibition à partir de 1920 et la crise économique en 1929, tous deux se mettent à exercer des activités à la limite de la légalité. Marty entretient des relations avec les bootleggers, contrebandiers d’alcool pendant la Prohibition ; « il faisait partie des tâcherons, a dit Frank en 1986. Son travail consistait à suivre les camions d’alcool pour qu’ils ne soient pas détournés ». Dolly, quant à elle, est aussi sage-femme et pratique des avortements clandestins. Les activités illégales du cercle familial dans lequel grandit Frank Sinatra seront souvent employées par ses plus grands détracteurs pour expliquer les relations étroites qu’il entretiendra plus tard avec la pègre et ses représentants les plus notoires.

L’enfance de Frank, dans les années 1920, est très différente de celle de ses petits voisins pour une raison simple, il est enfant unique, chose rare à l’époque dans la communauté italienne. Bien plus tard, il confiera à sa femme Nancy, quant elle a eu son premier bébé : « j’espère que tu ne manqueras pas d’en avoir d’autres. Moi-même, j’ai été solitaire. Très solitaire. ». Frank souffre du fait qu’il n’a ni frère ni soeur : il n’a personne pour le protéger face aux autres enfants, pas toujours tendres dans le quartier. C’est dans ses années d’enfance qu’il forge son caractère, notamment sa détermination et son indépendance : Frank est avant tout un solitaire.

Frank entretiendra une relation étrange avec sa mère tout au long de sa vie. C’est une femme autoritaire et manipulatrice, qui n’hésite pas à être grossière autour de son fils. Par exemple, elle surnomme une de ses petites-filles «Little S*** » (« Petite M**** »). Dolly gâte énormément Frank : elle consacre une grande partie de son budget à l’habillement de son fils, elle lui achète une voiture pendant la Grande Dépression… Cependant il lui arrive d’être violente avec lui : parfois, elle le frappe avec un bâton pour après le prendre dans ses bras. Elle aimera son fils pendant toute sa vie comme n’importe quelle mère, mais elle aura toujours l’impression que son succès ne suffit pas. Pour elle, « le verre sera toujours à moitié vide ». « Sa relation avec sa mère aura même un impact sur sa musique : Frank ressentira toujours le besoin de faire en sorte que les mères de son public l’aiment dans ses spectacles, afin de les manipuler et de les cajoler jusqu’à ce qu’il soit exactement comme sa mère. Sa relation avec sa mère fera de lui ce qu’il sera avec ses maîtresses » .

Section 2 : L’école ou la chanson ?

« Cherche un vrai travail et ne me parle pas de musique. » (Marty Sinatra, après l’abandon de l’école par Frank)

Frank ne se sent pas à sa place à l’école. Il passe le plus clair de son temps à imiter les chanteurs qu’il écoute à la radio, en rêvant de suivre leurs traces. Il ne reste qu’un trimestre à la Drake Business School de Hoboken avant de se mettre à chercher du travail. Il travaille successivement dans un chantier naval, dans une papeterie, sur les docks… Mais il ne pense qu’à la musique et commence à se produire avec de petits orchestres dans les bars et les clubs de la ville, au grand dam des ambitions de ses parents. La scène musicale américaine de l’époque est marquée notamment par Bing Crosby. Avec son style décontracté et naturel, il apparaît comme un antidote à la crise. Il se produit ainsi à guichets fermés au Paramount Theater de New York en 1932. Son humour fait mouche, au cinéma comme la radio. Il se met à vendre des milliers de disques, ce qui est inespéré pour une industrie sinistrée. C’est ce même Bing Crosby que Frank Sinatra aperçoit, assis au milieu d’une foule de trois mille spectateurs au théâtre Loew de Jersey City. À cette époque, Bing Crosby est le héros de Frank. « Je me disais : il a l’air si facile. À cette époque, son style était si coulant. Je me disais que, si j’arrivais à être coulant comme ça, je ferais moi aussi un vrai malheur » déclare Frank en 1958. C’est ce concert qui donne à Frank sa véritable conviction de devenir chanteur.

Après être devenu une petite gloire locale en se produisant dans plusieurs clubs de Hoboken, Frank intègre le groupe The Three Flashes, qui devient les Hoboken Four. Le groupe passe une audition en 1935 pour l’émission The Amateur Hour. Retenu, le groupe remporte son premier succès à la radio avant de partir en tournée sur tout le territoire des États-Unis. Cependant, le succès monte à la tête de Frank et celui-ci devient irritable. Son tempérament, hérité de son père, et son mauvais caractère, accumulé durant toute sa jeunesse solitaire, le mènent à se disputer régulièrement avec les trois autres. Un jour, à Spokane, Frank se prend un coup de poing de son partenaire Fred Tamburro : il rentre alors à Hoboken. La nouvelle carrière solo de Frank a du mal à décoller. Après plusieurs petits engagements, Frank est finalement engagé au Rustic Cabin en 1938, où il se produit régulièrement, accompagné seulement du pianiste du club.

« Il y avait des nanas à la pelle autour de lui. Je me demandais ce qu’elles lui trouvaient. » (Harry Schumann, membre des Bill Henri’s Headliners, à propos des spectacles de Frank au Rustic Cabin)

Le mauvais caractère n’est pas la seule facette de la personnalité de Frank qui se manifeste à cette époque. En effet, Frank est déjà un véritable séducteur. Après avoir fait l’expérience de plusieurs amours de jeunesse, c’est en 1934 que Frank rencontre Nancy Barbato. La légende voudrait que Frank, âgé alors de 18 ans, ait séduit Nancy en lui chantant une chanson accompagné à la guitare hawaïenne sous un porche. Bien que les deux tourtereaux soient amoureux et aient prévu leur mariage pour le 4 février 1938, leur couple se heurte à plusieurs écueils. Tout d’abord, comme ses propres parents, les parents de Nancy voient d’un mauvais oeil les ambitions artistiques de Frank. C’est pourquoi Mike Barbato, le père de Nancy, essaie en vain de l’employer comme plâtrier… Ensuite, Frank reste un séducteur dans l’âme et ne peut s’empêcher de faire la cour à d’autres jeunes filles. Ainsi, le 26 novembre 1938, Frank est accusé de « violation de promesse de mariage » après avoir fréquenté une certaine Antoinette Della Pente et lui avoir promis de l’épouser. Antoinette étant déjà mariée, elle dépose une nouvelle plainte contre Frank, cette fois-ci l’accusant d’adultère. L’affaire fait grand bruit dans les journaux locaux et n’échappe pas à Nancy. Malgré cet épisode le mariage a bien lieu.

Chapitre 2 : Le temps des big bands

« A cette époque, le swing est la musique. Les Count Basie, Benny Goodman, Glenn Miller ou encore Tommy Dorsey sont les musiciens emblématiques de l’ère des big bands. Ces temps heureux suscitent la nostalgie : ils sont habités par l’effervescence, le plaisir et le style, et par un charme fou. Les big bands sont avant tout des orchestres de danse. Apparus dans les années 20, ils se développent dans les années 30, et connaissent leur apogée dans les années 40, avant de décliner ensuite. En effet, l’arrivée du rock & roll et de la télévision change les goûts et condamne les grandes formations. Mais ces big bands sont importants car ils comblent le fossé entre le « hot jazz », popularisé par des musiciens comme Louis Armstrong, et quelque chose de plus « acceptable ». Pour l’américain blanc moyen, les big bands sont en effet une fenêtre sur les rythmes noirs, une possibilité d’écouter de la musique de jazz sans franchir la ligne. »

Section 1 : Harry James

« J’ai senti les cheveux se dresser sur ma nuque. J’étais sûr qu’il allait devenir un grand chanteur ». Harry James, en écoutant Frank Sinatra au Rustic Cabin

Alors qu’il écoute la radio, Harry James entend Frank Sinatra chanter depuis le Rustic Cabin. Envoûté par sa voix, et puisqu’il cherche un nouveau chanteur pour son orchestre, Harry se rend dans le New Jersey pour le rencontrer. En voyant Harry James au Rustic Cabin, Frank est éberlué. Angoissé, il chante quand même Begin the Beguine, au premier rang du hit-parade à la fin de 1938 grâce à son interprétation par Artie Shaw. Harry James est véritablement subjugué. Il offre à Frank un contrat de 75 $ par semaine : Frank fait désormais officiellement partie de l’orchestre de Harry James.

En tant que chanteur de Harry James, Frank donne plusieurs concerts à New York au long de l’année 1939 et amorce même une tournée nationale. Au début, Harry considère que « Sinatra » sonne beaucoup trop italien. En effet, à l’époque, les chanteurs et musiciens italo- américains ne sont pas légion. Harry propose alors à Frank de changer son nom en « Frankie Satin », comme sa chanteuse, Marie Antoinette Yvonne Jasme, l’a fait en devenant « Connie Haines ». Bien entendu Frank refuse (« Le changer ? C’est une blague ? »). Bien que l’orchestre travail sans arrêt, il a des soucis d’argent, et Frank est toujours aussi ambitieux. Harry James confie d’ailleurs à son propos au magazine Downbeat : « Il se considère comme le plus grand chanteur du show-business. Vous imaginez ? Personne n’a entendu parler de lui. » Cependant, c’est en tant que chanteur de Harry James que Frank est cité pour la première fois dans une revue musicale. En effet, le journal Metronome écrit de bonnes critiques à son encontre. L’ego et l’ambition de Frank sortent alors grandis de la lecture de ces premières bonnes critiques.

Section 2 : Tommy Dorsey

Lorsque Tommy Dorsey, dont l’orchestre est numéro deux dans le pays, lui propose en novembre 1939 un contrat à 125 $ par semaine, Frank accepte sans hésitation. C’est un grand pas pour sa carrière mais Frank regrette de devoir quitter Harry James, pour qui il garde une grande estime et qui restera pour lui un grand ami tout au long de sa vie.

Dès le départ Frank est inquiet. Compte tenu du niveau de l’orchestre de Tommy, il sait que ce ne sera pas facile. Alors que dans l’orchestre de Harry James Frank avait été chaleureusement accueilli et appréciait l’atmosphère détendue, Tommy est très exigeant et fait régner une discipline très stricte au sein de son orchestre. Cependant Frank s’illustre rapidement comme la deuxième vedette du groupe. Il est annoncé comme « virtuose romantique » dans ses tournées. C’est même avec l’orchestre de Tommy que Frank entre pour la première fois au hit-parade en mars 1940 avec Polka Dots and Moonbeams.

Le professionnalisme de Tommy impressionne énormément Frank. En particulier, la maîtrise technique de Tommy fascine Frank. « En effet, le jeu de Tommy au trombone lui apporte beaucoup pour sa technique vocale : « la chose qui m’a le plus influencé, c’est la manière dont Tommy jouait du trombone. Il jouait longtemps en continu, apparemment sans respirer, pendant huit, dix, peut-être seize mesures. Je m’asseyais derrière lui, sur le banc de l’orchestre, et je l’observais, pour essayer de voir où il respirait. Mais sa veste ne bougeait même pas. Finalement, j’ai découvert qu’il avait un petit trou secret au coin de la bouche, pas un véritable trou mais un petit coin par où il respirait. Il prenait une brève inspiration et jouait encore quatre mesures de plus sans respirer. Pourquoi un chanteur ne pourrait-il pas faire la même chose ? ». En fait, Frank va le faire, ce qui lui vaudra de devenir «The Voice ». Cette manière de prendre une inspiration au milieu d’une note sans la casser est aussi un truc des chanteurs amérindiens. » Frank travaille aussi son souffle d’une autre manière : il s’entraîne, fait de la course en chantant et fait des longueurs en récitant sa chanson dans la tête.

« En scène, même alors, Frank se comportait comme le président. Son ego était très développé » (Connie Haines)

Lorsque des crispations apparaissent au sein du groupe, le tempérament de Frank refait surface. Tout d’abord, des crispations naissent entre Frank et Buddy Rich, le batteur du groupe et troisième forte personnalité de l’orchestre. En effet, il semble que Buddy devient jaloux du succès de Frank et commence à montrer de l’hostilité à son égard. La tension culmine à New York, dans les coulisses de l’hôtel Astor. Après avoir été insulté par Buddy, Frank lui jette un guichet plein d’eau et de glaçons à la figure, l’évitant de justesse. D’après des témoins, le pichet a heurté le mur si fort que les glaçons sont restés plantés dans le plâtre. Ensuite, des tensions naissent entre Frank et Connie Haines après qu’elle est engagée comme deuxième vocaliste en avril 1940. Frank voit cette nouvelle concurrence d’un mauvais oeil. Elle racontera que Frank ne l’a pas laissée s’approcher de son micro. En manière de rétorsion, elle choisit un type en uniforme dans la salle et ne chante que pour lui. La chose n’est guère appréciée par le public et met Frank dans l’embarras.

Tout au long de l’année 1940, le succès monte véritablement à la tête de Frank : des groupies l’accueillent en criant à chacun de ses spectacles, il tourne son premier film (Las Vegas Nights) dans laquelle il fait une très brève apparition et il « tombe amoureux » de l’actrice blonde Alora Gooding. Nancy apprend cette dernière incartade et son mariage avec Frank est de nouveau en danger, malgré la naissance de leur première fille, Nancy, le 8 juin 1940. Cependant Nancy reste pragmatique : elle habite dans un bel appartement, et son mari gagne bien sa vie… Après avoir constaté que sur les 15 titres classés par l’orchestre au hit-parade en 1941, seuls trois sont des morceaux où Frank ne chante pas, ce dernier commence à sérieusement envisager une carrière solo. Sy Oliver, arrangeur de Tommy Dorsey, dit de lui : « même alors, Frank avait l’étincelle, cette énorme confiance en lui, et on savait déjà qu’il ferait un malheur. Quand il se trouvait sur la scène, on sentait qu’il était le patron. Tommy était comme ça. » Frank finit par enregistrer quelques titres en solo parallèlement à sa tournée avec Tommy en 1942 (Night and Day entre autres).

« Maintenant, j’appartiens à moi-même » (Frank, après le procès qui l’opposait à Tommy)

Vers la fin de la collaboration entre Tommy et Frank, leurs relations se détériorent: un problème de contrat contraint Frank à payer 33 % de ses bénéfices à Tommy, et Frank se lie d’amitié avec Axel Stordahl, arrangeur de Tommy, pour ses futures chansons. Finalement, Frank paie Tommy pendant six mois avant de décider que ça suffit. L’opposition entre les deux hommes atteint son paroxysme lorsque Tommy décide en 1943 d’attaquer Frank en justice. La chose est jugée en août : Frank accepte de payer 60 000 dollars qu’il se fait prêter par Norman Weiss (son nouvel agent) et par la Columbia, avec qui il a signé un nouveau contrat en 1942. Cependant, cet épisode de la vie de Frank voit apparaître les premières rumeurs à propos de ses liens supposés avec le crime organisé. En effet, il est dit que de supposés gangsters, amis de Frank, ont contraint Tommy à abandonner sa « créance »… Frank est enfin indépendant et peut véritablement se lancer dans une carrière solo.

Chapitre 3 : La seconde guerre mondiale : l’avènement de The Voice

La séparation de Frank et de l’orchestre de Tommy coïncide avec un grand tournant de la musique populaire. « Les chanteurs et chanteuses vont devenir les rois et les reines, et les orchestres vont passer au rôle de faire valoir. Sans doute, dans cette évolution, le talent et la popularité de Frank ont leur importance. Quand un phénomène de ce type émerge dans une maison de disques, les autres essaient de trouver un autre champion pour lui damer le pion. Pendant longtemps, c’est Frank qui va ainsi faire office de lièvre pour la Columbia. Par ailleurs, en même temps, une grève des musiciens commencée en 1942 plante le dernier clou dans le cercueil des big bands. Un chanteur comme Frank peut enregistrer sans orchestre, mais pas un orchestre… »

Section 1 : La « Sinatramania »

Le succès est au rendez-vous pour Frank. Déjà, jusqu’en décembre 1942, Frank joue dans beaucoup de shows radiodiffusés sur CBS. En 1943, beaucoup de ses titres sont diffusés à la radio, dont quelques nouveaux (A Touch of Texas, Please Think of Me…) et certains anciens qu’il a chantés avec l’orchestre de Tommy (Just As Though You Were Here…). Il commence de plus à donner quelques récitals en solo. Cependant, le premier de ses engagements qui témoigne de son succès est celui qui l’amène à chanter dans un spectacle au Paramount Theater de New York dont Benny Goodman est la vedette à la fin décembre 1943. Au moment d’entrer en scène, Frank est annoncé comme The Voice That Has Thrilled Millions (« la voix qui est électrisé des millions de fans »). C’est à partir de ce moment que le surnom de The Voice lui colle à la peau. Frank enchaîne alors les succès. En 1943, Frank participe pour la première fois à une émission susceptible de le propulser vers la gloire. Your Hit Parade diffuse en direct et devant un public les succès du moment, avec un chanteur, une chanteuse et un orchestre.

Comme il est écrit en mai 1943 dans Metronome : « Your Hit Parade apporte à Frank une audience nationale, même si elle ne lui permet pas d’exprimer vraiment sa personnalité ». Cependant, l’émission hebdomadaire rencontre un véritable succès. Frank enchaîne aussi les spectacles (au Hollywood Bowl de Los Angeles en août 1944 notamment) et les tubes enregistrés en studio (You’ll Never Know est classé sixième en octobre 1943…). Il se voit aussi enfin offrir son premier rôle en vedette de cinéma dans Higher and Higher (Amour et Swing). Comble du bonheur, son deuxième enfant, Frank Jr. naît en janvier 1944. Ces succès témoignent de la nouvelle tendance dans le monde de la musique : le chanteur est désormais la vedette du groupe, et Frank en est le premier et le meilleur exemple.

« C’est lui qui a permis au chanteur de devenir la vedette de l’orchestre » (Le jazzman Jon Hendricks)

C’est à cette époque que naît ce qui sera plus tard appelé le Sinatra Swoon, c’est-à-dire la réaction presque hystérique des fans les plus fidèles lors des concerts de Frank. En fait, George B. Evans, l’attaché de presse de Frank y est pour beaucoup. En effet le plan de George est simple. Il engage quelques filles et les entraîne à cette sorte d’évanouissement et de gesticulation qui va devenir célèbre comme la Sinatra Swoon (« vapes de Sinatra »). « En même temps, il apprend à Frank à utiliser le micro dans son jeu de scène, à le toucher et à le caresser. L’aspect sexuel de la prestation de Frank est alors déjà manifeste, et il va encore largement s’affirmer dans les années qui viennent. Dans certains morceaux, Frank dialogue en chantant avec les adolescentes, lesquelles doivent hurler des réponses suggestives! Rapidement, les trépignements mémorisés des fausses fans entraînent la contagion chez les vraies, et l’hystérie collective s’installe » . Les plus jeunes et plus hurlantes des adolescentes qui viennent à ses concerts sont baptisées bobby-soxers (« fillettes en socquettes »). Le succès auprès des jeunes filles est d’autant plus au rendez-vous que beaucoup des petits copains ou des maris de ces filles sont enrôlés dans l’armée et envoyés sur le front. Cette sensualité dans le jeu de scène de Frank lui attire la foudre de beaucoup de détracteurs. En effet, dans une société encore très conservatrice, un tel spectacle est jugé tendancieux, choquant et immoral.

Section 2 : Frank pendant la guerre : entre succès et revers

Dès le début de la guerre, et comme beaucoup d’autres artistes, Frank s’engage en faveur de l’effort de guerre. Déjà en 1941, alors qu’il est encore un membre de l’orchestre de Tommy Dorsey, Frank apparaît dans un spot publicitaire diffusé à la radio en compagnie de Tommy encourageant les auditeurs à financer l’effort de guerre par des emprunts. De 1943 à 1947, Frank grave des V-Discs, CD destinés exclusivement aux forces armées, dont une version très appréciée par les G.I. de Nancy (With the Laughing Face). Il participe de plus à des événements visant à recueillir de vieux disques destinés à être vendus au poids en soutien de l’effort de guerre. Cependant, bien que les G.I. et la société américaine tout entière apprécient l’effort mis en oeuvre par Frank, il est beaucoup question de son éventuelle incorporation dans l’armée. En effet, énormément de stars hollywoodiennes se sont non seulement engagées dans l’armée, mais ont aussi risqué leur vie sur le front : Clark Gable devint commandant et participa à des missions de forteresses volantes à travers l’Europe, James Stewart pilota des bombardiers B-17 et B-24…

Le 22 octobre 1943, à Jersey City, Frank répond à la convocation d’un médecin de l’administration locale de l’US Army. Officiellement, Frank vient confirmer son aptitude au service militaire. Normalement, il pourrait s’attendre à être appelé dans les jours qui suivent compte tenu du stade crucial atteint par l’effort de guerre contre le Japon et l’Allemagne à cette époque mais Frank se préoccupe plus de ses spectacles et de ses émissions de radio. Entre ce 22 octobre et le 9 décembre, Frank, d’abord jugé apte au service, est finalement déclaré inapte. Sur le bulletin d’examen physique et d’incorporation visé par le médecin-capitaine en charge de son dossier, J. Weintrob, il est indiqué que Frank est classé 4-F (inapte au service, pour raisons médicales). Les résultats de l’examen physique mentionnent en effet une perforation du tympan gauche, une mastoïdite chronique et, concernant l’état mental du chanteur, une instabilité émotionnelle. Le médecin-capitaine déclarera plus tard que « lors de l’entretien psychiatrique, le patient a déclaré être parano, avoir peur de la foule, des ascenseurs, avoir envie de s’enfuir en courant quand il est entouré de gens ». Quand on connaît la personnalité de Frank, on a des raisons de se poser des questions sur la légitimité de ce rapport, ce que feront rapidement les autorités et la presse.

Le FBI s’empresse d’enquêter sur l’élaboration de ce rapport et sur les conditions de l’examen. Selon le New York Mirror, le FBI enquêterait sur une somme de 40 000 $ remise par Frank aux médecins qui l’ont examiné. Par ailleurs, un ancien camarade d’école de Frank aurait déclaré que celui-ci n’avait « pas plus de problèmes de tympan que le général MacArthur ». Après avoir auditionné le médecin en charge de l’examen, le FBI ne parvient pas à prouver l’existence d’un quelconque pot-de-vin. Cependant, ce n’est pas le FBI qui heurte le plus la sensibilité de Frank. En effet, les critiques de la presse sont très virulentes. Le journal de l’armée lui-même, le Stars and Stripes, qualifie Frank de « trouillard ». Un autre journal, avec plus d’humour mais non moins de cruauté, le dit « sourd à l’appel du clairon ». Frank souffre de plus d’une très mauvaise image auprès des G.I. qui, en plus de manquer de courage, séduit leur petite amie restée à la maison… Pour redorer son image, Frank participe à partir de juin 1945 en Italie aux spectacles de l’USO Tour, destiné à divertir les soldats à l’étranger. Contrairement à ce qui aurait pu être prévu, Frank est plutôt bien accueilli. Le spectacle a été bon selon les critères de l’USO, et les G.I. ont aimé. Au cours de sa tournée pour l’USO Tour, Frank se produira 17 fois en 10 jours, devant 97 000 membres des forces armées.

Chapitre 4 : Les engagements de Frank contre les discriminations raciales

Malgré toutes les mauvaises critiques dont il est l’objet, Frank enchaîne les succès : dans les charts avec, entre autres, If You Are But A Dream, I Should Care et You’ll Never Walk Alone et au cinéma avec en 1944 la sortie de Anchors Aweigh, dont il partage la vedette avec Gene Kelly. Les deux marins US dansant sur des lits reste un morceau d’anthologie… De plus, Frank signe un contrat de cinq ans avec la MGM. Cependant, cette époque de la vie de Frank est surtout marquée par ses engagements en faveur de la tolérance raciale.

À cette époque, Frank est parfois trop direct dans ses commentaires, et ses opinions politiques commencent à poser problème. George Evans s’inquiète de ce qu’il va dire et faire, alors qu’en vérité c’est en partie à l’incitation de celui-ci que Frank exprime davantage ses opinions. George a voulu que Frank soit considéré comme plus qu’un simple chanteur. Si, d’un point de vue professionnel, George est mis en difficulté par les conséquences de certaines prises de position, sur le plan personnel, il partage les mêmes idées que Frank. Ce dernier décide alors de s’engager publiquement en faveur de causes qui lui tiennent à coeur. Frank va notamment s’illustrer comme un fervent défenseur de l’égalité raciale. On peut trouver l’origine de cet engagement notamment dans l’admiration qu’il a toujours éprouvée pour certains chanteurs noirs comme les Boogie Woogie Boys, dont il partage l’affiche dans un concert donné en 1939, Billie Holliday, Mabel Mercer, les Mills Brothers ou encore Nat King Cole. Dans un sens, la musique est l’un des principaux vecteurs de la lutte contre la discrimination raciale.

« Hier soir, je t’ai vu dans un court-métrage, je suis fier de toi, Frank, parce que ce film sera une grande contribution à la cause de la tolérance. » (Gene Kelly, le 28 novembre 1945)

Le premier grand coup médiatique de Frank est la sortie du court-métrage The House I Live In, dans lequel Frank, en répétition pour la radio, s’interrompt pour parler à un groupe de jeunes des dangers des préjugés et de l’antisémitisme. Si le film semble aujourd’hui un peu désuet, son contenu et les messages de Frank restent valables. « Vous voyez, les gars, la religion ne fait pas de différences, sauf peut-être pour un nazi ou quelqu’un d’aussi crétin. Des gens dans le monde entier adorent Dieu de plein de façons différentes. Dieu a créé tout le monde, il n’a pas créé un peuple meilleur qu’un autre. » De plus, les paroles de la chanson interprétée par Frank, The House I Live In (That’s America To Me) sont à la fois importantes et pertinentes. Frank se doit alors de prendre position, et cela n’a a priori rien de promotionnel. Il cherche là à manifester une intégrité qui sera sa marque au long de sa carrière, et de sa vie. Ce film lui vaudra non seulement un grand respect de la part des autres artistes et une grande partie de la société américaine, mais aussi l’Oscar du meilleur court-métrage en 1946.

Dans l’entourage de Frank, on prend la décision de capitaliser sur la couverture médiatique positive suscitée par ce court-métrage. Étant donné les réactions négatives provoquées par l’absence de service militaire de Frank, c’est là un parfait antidote. Frank s’identifie pleinement aux messages de tolérance raciale, qu’il n’adopte pas seulement pour des raisons purement altruistes… Comme presque toujours en pareil cas, le mélange des genres (showbiz et politique) est une stratégie à haut risque. Frank commence alors une tournée des écoles pour transmettre son message de tolérance, de Harlem à Philadelphie en passant par Gary dans l’Indiana, où un groupe d’élèves refusant d’avoir des noirs pour condisciples a amorcé une grève, soutenu par certains notables locaux.

En décembre 1945, Frank est honoré par la Conférence nationale des chrétiens et des juifs pour sa « contribution à la cause de la tolérance religieuse et de l’unité parmi les Américains ». En janvier 1946, il se voit remettre une autre récompense, cette fois « pour son combat courageux en faveur de toutes les minorités ». Le 11 février, à l’issue d’un sondage national, Frank figure parmi six blancs et douze noirs honorés dans le cadre de la Semaine de l’Histoire des Noirs pour leur contribution à l’unité nationale… Dans le film It Happened In Brooklyn (Tout le Monde Chante), Frank interprète Ol’ Man River, chanson qui relate les lamentations d’un esclave dans une plantation du Sud (voir les paroles Annexe 5). Cependant, dans le film Frank est en costume blanc, entouré d’un orchestre lui aussi tout de blanc vêtu ; le magazine Life qualifie la prestation de Frank de « summum du mauvais goût ».

« Il suffit de parler cinq minutes avec Frank Sinatra pour se rendre compte combien il est sincère dans son combat pour les enfants ». (Louella Parsons, LA Examiner, 30 Septembre 1945)

En 1946, la cote de popularité de Frank n’a jamais été aussi élevée : non seulement il bénéficie d’une très bonne image grâce à son engagement en faveur de la tolérance raciale, mais artistiquement il enchaîne les succès (les tubes se succèdent, il sort son premier album, The Voice, il figure à l’affiche de plusieurs films et il a même reçu un Oscar…). Cependant, ce succès ne change pas sa personnalité. Au contraire, celle-ci aura largement l’occasion de resurgir dans les années qui suivent. Cette fois-ci, l’hyper médiatisation de toutes ses frasques lui coûtera très cher, non seulement pour sa carrière, mais aussi pour sa vie personnelle.

Partie 2 : De l’après-guerre aux années soixante, du gouffre aux paillettes

Chapitre 1 : De 1946 à 1953, la pente descendante

A cette époque, la vie de Frank va devenir un enfer pour son attaché de presse : son image va souffrir pour plusieurs raisons. Son image de manifestant politique pacifiste tombe en ruine lorsque ses relations avec la mafia deviennent de plus en plus évidentes. Accusé d’avoir un caractère exécrable et d’être un communiste militant, Frank est mis au ban de la société conservatrice des années Truman et Eisenhower. Le chanteur romantique perd de son charme lorsque ses relations extra conjugales sont révélées au grand public. Pour couronner le tout, Frank essuie des échecs retentissants dans sa vie professionnelle.

Section 1 : Frank et la Mafia

« La Prohibition en 1920 a donné naissance à la mafia telle qu’on la connaît aujourd’hui aux États-Unis. Beaucoup de mafiosi qui ont émigré là-bas depuis le début du XXe siècle et qui se sont employés dans l’extorsion des infortunés nouveaux immigrants italiens, sont devenus conscients des profits réalisables dans le domaine de la contrebande et du trafic clandestin d’alcool, ce qui leur permit d’accroître leur pouvoir. Beaucoup des survivants de ces « années folles » du crime organisé ont émergé comme de véritables parrains dans les années 30 et ont conservé leur pouvoir depuis. » A Hoboken, dans les années 20, la communauté Italo-américaine fut confrontée à ce genre de crime organisé. Frank a de ce fait grandi dans un environnement marqué par le pouvoir des gangsters. Marty n’a-t-il pas été employé par les bootleggers pour assurer la sécurité de leur chargement ? En tant que fils d’immigrants siciliens ayant grandi dans un tel environnement, Frank répond à presque tous les critères pour être soupçonné par les autorités d’entretenir des relations avec la mafia, dont le pouvoir après la guerre atteint un niveau inégalé jusqu’alors.

Les frères Fischetti

En 1947, après avoir accepté une invitation, Frank se rend à Miami Beach pour séjourner chez la famille Fischetti. Les trois frères Fischetti, Rocky, Charlie et Joe, sont des cousins d’Al Capone que Frank aurait rencontré à la fin de 1945. Au début de 1946, Frank leur aurait rendu de petits services à New York en échange de chemises confectionnées par un tailleur. Nul ne sait si Frank est au courant des activités des Fischetti, mais il est difficile de croire qu’il ne sait pas quel genre d’hommes ils sont. Les hommes du milieu possèdent la plupart des lieux où Frank se produit depuis le début sa carrière. Ainsi vont les choses à l’époque.

Lucky Luciano

Après avoir rendu visite aux frères Fischetti, Frank se rend à Cuba afin de retrouver Lucky Luciano, le chef de la mafia. Luciano est en exil à Cuba depuis qu’il a fui les États-Unis. Dans cette période précastriste, Cuba est le paradis du jeu, de la drogue et de presque tout ce qui est illégal. C’est presque devenu un protectorat de la mafia Italo américaine. Luciano a décidé de réunir les principaux acteurs de la mafia. Personne n’est en mesure de dire si Frank connaît ou non les véritables motifs de la réunion ou s’il a simplement cru ce que Luciano racontera plus tard à son biographe : « c’était en l’honneur d’un garçon italien venu du New Jersey et du nom de Frank Sinatra. » Si l’on a pensé un temps qu’il s’était montré naïf en se rendant à La Havane, on s’est également aperçu qu’une fois sur place il n’a pas été pressé de s’en aller…

« Tout cela était le fruit d’un pur hasard » (Frank au sujet de l’affaire de Cuba)

Lorsque l’affaire est rendue publique, beaucoup de journalistes en profitent pour prendre le train en marche. Lee Mortimer du New York Daily Mirror contacte discrètement le FBI pour obtenir des renseignements complémentaires ; en échange, il donne au FBI une photo de Frank prise à Cuba prétextant qu’elle pourrait aider à identifier un autre homme présent sur le cliché. Mortimer a fouillé dans le passé de Frank et découvert les inculpations d’atteintes aux bonnes moeurs dont ce dernier a fait l’objet dans le New Jersey avant la guerre. Il est facile d’imaginer la colère de Frank au vu de ces révélations. L’affaire ne s’arrête pas là. L’une des premières rumeurs colportées veut que Frank ait donné deux millions de dollars en liquide à Luciano de la part des frères Fischetti en la transportant dans une mallette. Lorsque cette allégation est rendue publique, Frank répond avec dérision : « si vous pouvez me trouver une mallette qui peut contenir 2 millions de dollars, je vous offre les 2 millions de dollars ! ». Jerry Lewis, un ami de Frank depuis très longtemps, rapportera plus tard que Frank a transporté de l’argent pour la mafia à plusieurs occasions. Une fois, il aurait presque été pris : « selon Jerry Lewis, Frank serait passé à la douane avec une mallette contenant 3,5 millions de dollars en liquide mais les officiers se seraient résolus à ne pas la fouiller à cause de la foule qui criait et qui poussait autour de Frank… »

La Commission Kefauver

En décembre 1950, une commission spéciale chargée d’enquêter sur les crimes commis dans le cadre du commerce entre Etats est créée sous la présidence du sénateur démocrate Estes Kefauver. Après avoir interrogé certains des plus puissants mafiosi, Kefauver décidé d’interroger Frank Sinatra. Frank affirme ne connaître aucun des mafiosi soupçonnés, même s’il les a croisés ici ou là. Il résume ses relations avec ces personnages en ces termes : « bon sang ! Quand on est dans le showbiz, on rencontre plein de gens, et on ne sait pas qui ils sont ni ce qu’ils font. » Il y a un soupçon de vérité dans ses propos. En effet, il est probable que beaucoup d’autres artistes aient rencontré des personnages de ce genre en jouant à travers les États-Unis. Mais Frank les connaissait plutôt mieux que la plupart de ses confrères. En 1947, au sommet de sa gloire, n’a-t-il pas chanté au mariage de la fille de Willie Moretti ?… Heureusement pour Frank, la commission décide de ne pas le convoquer pour les audiences télévisées, ce qui aurait pu ruiner sa carrière. Ainsi, rien n’est prouvé quant aux relations entre Frank et le crime organisé. Ces rumeurs ne suffisent pas à réduire sa carrière en morceaux, mais l’image de Frank sera très sérieusement affectée.

Section 2 : Le mauvais caractère de Frank refait surface

Les excès d’humeur de Frank ne sont pas chose nouvelle. Cependant, maintenant que c’est une vedette hyper médiatique, le moindre de ses excès fait les choux gras de la presse.

« Hier soir, Frank Sinatra, l’idole des midinettes, a été impliqué dans une bagarre aux poings typique de Hollywood » (extrait d’un article du Los Angeles Times du 9 avril 1947)

« Frank ne va pas bien. Et je parie que, quand il ira mieux, nous n’entendrons plus parler de son fameux tempérament. » (Louella Parsons, Modern Screen)

Frank éprouve une haine particulièrement vive contre les journalistes. Déjà en 1946, il se voit décerner le prix de « la star la moins coopérative » de l’année par le club de la presse féminine de Hollywood. Cette même année, il expédie un télégramme incendiaire au critique théâtral Erskine Johnson : « continuez à publier des mensonges, et mon humeur, et non mon tempérament, fera en sorte que vous preniez un gnon dans votre méchante et stupide tronche. » Cependant, l’illustration la plus célèbre du mauvais tempérament de Frank a lieu le 8 avril 1947. Lee Mortimer, celui qui avait fouillé dans le passé de Frank lors de l’incident de La Havane, écrit une mauvaise critique à l’égard de Frank pour son film It Happened in Brooklyn. C’est la goutte qui fait déborder le vase pour Frank ; il déclare à son entourage « qu’il veut casser la gueule de Mortimer ».

Trois semaines plus tard, par un pur hasard, les chemins de Frank et de Mortimer se croisent à la sortie d’un restaurant très fréquenté d’Hollywood. À la fin du repas, Mortimer se lève et s’en va. Au même moment, Frank se lève aussi avec trois de ses amis et le suit, le rattrape sur le trottoir, et le frappe devant le restaurant en le traitant de f***ing homosexual. La presse s’empresse de relater l’incident et Frank se retrouve inculpé pour coups et blessures. Bien qu’il soit libéré sous caution, la presse du groupe Hearst, pour lequel travaille Mortimer, s’acharne contre lui. Par exemple, un article publié par le Los Angeles Examiner l’accuse d’avoir attaqué Mortimer, le questionne sur ses relations avec Luciano, conteste ses positions sur la tolérance raciale et le défie de nier « avoir soutenu les communistes ou des associations affiliées au front communiste ».

Le tribunal fini par lui imposer de présenter des excuses publiques à Mortimer. « Frank déclare « regretter amèrement » l’avoir frappé « sans avoir été provoqué » et poursuit en assurant que Mortimer n’a fait aucune remarque désobligeante à son sujet. Il a dû lui en coûter beaucoup si l’on songe au caractère haineux de certaines insultes proférées par le journaliste (voir l’exemple d’un de ses articles contre Frank Annexe 7). Ironie du sort, deux jours après la bagarre, il s’est rendu à New York afin de recevoir le prix Thomas Jefferson en hommage à son engagement contre la ségrégation raciale… » Cet incident illustre la complexité de la personnalité de Frank, et alimente la confusion entre les véritables opinions de Frank et ses idées pour entretenir son image.

Section 3 : Frank, un communiste ?

« Je suis aussi communiste que l’est Winston Churchill » (Frank, dans une interview le 15 avril 1947)

L’un des problèmes de Frank et d’autres artistes réside dans la paranoïa qui, après la guerre, touche le communisme est tout ce qui y ressemble vaguement. Le FBI et certains journalistes oeuvrent main dans la main pour établir des liens entre nombre des associations pro-juives et anti-ségrégation et le communisme. Par exemple, Frank se rend en 1946 à un bal organisé par la Free Italy Society. Cette organisation est réputée antifasciste, ce qui, dans l’esprit de certains, la rend de facto communiste. Les investigations du FBI se feront plus pressantes dans les années qui suivent. Un rapport du FBI daté du 13 septembre 1946 indique que Frank et l’un des parrains de la Croisade pour mettre fin au Lynchage. Cette organisation projette un pèlerinage à Washington le 23 septembre, un défilé « mené par des anciens combattants blancs et de couleur ». Le rapport poursuit : « ce spectacle rouge est encore une manifestation ourdie par les communistes dans le but de répandre l’agitation et la méfiance envers le mode de vie américain ». Toutes ces accusations, relayée par la presse du groupe Hearst, perdureront encore des années. En 1948, Kenneth Goff écrit un pamphlet contre Frank en l’accusant non seulement d’être communiste, mais aussi de chercher à endoctriner de force ses jeunes fans hystériques…

Section 4 : Les échecs professionnels

En 1951 est publié à Chicago, patrie des Muddy Waters ou encore de John Lee Hooker, un single annonciateur de la révolution musicale à venir, le bouillonnant Rocket 88 de Jackie Brenston & his Delta Cats sur lequel brille le piano de Ike Turner. Certains n’hésitent pas à dire que Rocket 88 est le premier disque de rock’n roll, mais il est plus adapté de dire que ce disque a contribué à ouvrir la voie à une nouvelle ère musicale inspirée des rythmes du sud des Etats-Unis, qui prendra toute son ampleur grâce aux succès de Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, Fats Domino, Little Richard, Bo Diddley ou encore Elvis Presley dans les années cinquante. L’irruption de cette nouvelle mode ne menace pas immédiatement les tenants de l’ancienne école dont Sinatra est le fleuron, mais les maisons de disques, de plus en plus conscientes des retombées possibles du phénomène affichent un intérêt croissant pour ces nouveaux artistes, tout en mettant la pression sur les épaules des chanteurs traditionnels. En effet, ceux-ci ont de plus en plus des exigences de résultat. La musique n’est pas la seule à subir une métamorphose. Le cinéma américain connaît après-guerre une forte expansion due en partie à l’internationalisation de sa diffusion. De plus, l’arrivée de la télévision, sans pour autant menacer l’hégémonie de la radio, influence radicalement la manière dont les gens entendent et voient la musique. Frank va subir de plein fouet ces métamorphoses.

Viré de la MGM

Le contrat de Frank avec la MGM, signé en 1944, a été très longtemps menacé par son comportement imprévisible, ses caprices, ses relations extraconjugales avec Ava Gardner notamment (voir infra) et par ses accusations de sympathie pour le communisme. Cependant, depuis Anchors Aweigh en 1945, aucun film avec Frank à l’affiche n’a été un succès, notamment The Miracle of the Bells (Le Miracle des Cloches), the Kissing Bandit (Le Brigand Amoureux) et Double Dynamite. Le nom Sinatra ne semble plus attirer les foules. Dans l’ensemble, Frank n’a pas rapporté à la MGM les dollars escomptés, ce qui constitue une raison suffisante pour se débarrasser de lui, sans compter sa « grande gueule ». En 1950, Louis B. Mayer, le producteur de Frank, se blesse dans un accident de cheval. Un jour, Frank se gausse de cet accident, disant que Louis est plus certainement tombé de Ginny Simms (une actrice, maîtresse de Mayer). Lorsque celui-ci l’apprend, furieux, il déclare à Frank : « je veux que vous partiez, et que vous ne reveniez jamais ! » Cet accrochage contribue à mettre fin de facto au contrat de Frank avec la MGM.

L’échec de son émission de télévision

La première de The Frank Sinatra Show a lieu le 7 octobre 1950 sur la chaîne CBS. L’émission est diffusée le samedi soir. Apparemment, Frank se comporte très mal sur le plateau. Son producteur déclarera : « il détestait répéter et refusait de discuter du format hebdomadaire. Généralement il ne prêtait aucune attention aux prestations des invités. » Il arrive souvent trois heures en retard aux répétitions. Une première série d’émissions dure jusqu’au 9 juin 1951, la deuxième commence le 9 octobre 1951 et s’achève le 11 juin 1952. Selon Jack Gould du New York Times, Frank ne possède pas « la personnalité nécessaire pour soutenir une émission de soixante minutes ». Lorsque les chiffres d’audiences sont publiés pour la deuxième saison, on constate que Frank est loin derrière son concurrent direct sur la chaîne NBC, Miton Berle. Frank devra attendre cinq ans pour avoir une nouvelle émission régulière.

Des salles de concert de plus en plus vides

Petit à petit, jusqu’en 1950, les concerts de Frank attirent de moins en moins les foules. Frank lui-même conscient de cette tendance, perd de son enthousiasme sur scène, ce qui contribue à dissuader encore plus le public de venir à ses spectacles. De plus, pour la première fois de sa carrière, Frank a des problèmes de voix. Le 26 avril 1950, vers deux heures du matin, lors du dernier concert de la soirée ou Copacabana, alors qu’il chante I Have But One Heart, Frank va chercher une note aiguë et… rideau. « Rien n’est sorti, absolument rien. Que de la poussière » : c’est ainsi que, plus tard, Frank se remémorera l’incident. Un médecin annonce à Frank qu’il souffre d’une hémorragie des cordes vocales. En 1952, après deux années de concerts médiocres, Frank est engagé au Paramount Theater de New York pour quelques représentations. C’est pour lui non seulement le moyen d’entretenir sa carrière, mais aussi de gagner de l’argent dont il a tant besoin. Mais cette série de concerts est un échec. Selon Downbeat, « Frank Sinatra a l’air fatigué, il semble s’ennuyer, et, par-dessus le marché, il n’est pas en voix. » Cet échec est retentissant pour Frank. C’est à ce moment-là qu’il se rend compte qu’il n’est plus la vedette d’autrefois.

Sa séparation avec Columbia

« Voilà, c’est fini, Frank » (Mitch Miller, à la fin de la dernière séance d’enregistrement de Frank avec Columbia en 1952)

Frank subit de plus en plus la pression de Columbia pour enregistrer des succès. Cependant aucun de ses titres n’atteint des sommets depuis Good Night Irene, n°5 en 1950. De plus, Frank est de plus en plus désagréable lors des séances d’enregistrement. En particulier, ses relations avec Mitch Miller, son directeur artistique en 1952, sont devenues exécrables. Quelques années plus tard, Frank dira de celui-ci : « je reconnais que c’est un grand musicien, mais je ne peux m’entendre avec lui. » Même les techniciens ne supportent plus Frank. L’un d’eux, Harold Chapman, déclarera : « Sinatra était l’un des types et les plus désagréables pour qui nous avons travaillé, alors nous autres, techniciens et musiciens, nous nous sommes contentés de nous croiser les bras en le regardant tomber. » Ses piètres performances dans les charts, associées à son tempérament de moins en moins supportable ont contribué à l’inéluctable : en juin 1951, Columbia ne renouvelle pas son contrat. Pire encore, en février 1952, Frank perd son agent, Lou Wasserman, qui décide de ne plus le représenter. À cette époque, les tumultes de la vie personnelle de Frank contribuent à sa descente aux enfers. En particulier, ses relations avec Ava Gardner seront fatales à sa carrière au début des années 50.

Section 5 : L’impact du « plus bel animal au monde », Ava Gardner

Les dysfonctionnements du mariage de Frank et de Nancy ne sont pas chose nouvelle. À trente ans, Frank est tout, sauf un mari modèle. Dans ce monde de paillettes, adulé par les midinettes et par les amis qui lui répètent qu’il a du génie, il perd peu à peu le contact avec la réalité de la vie familiale et se révèle incapable d’assumer les engagements et les responsabilités inhérents au mariage, et la naissance de sa fille Tina en 1945 ne résout rien. Son sens de l’autodiscipline dans le domaine professionnel l’a pourtant propulsé vers les sommets, mais s’il est une chose à laquelle il n’a jamais su résister, c’est bien la tentation. Durant l’été 1944, il est révélé que Frank entretient une relation avec Marilyn Maxwell. Puis c’est sa liaison avec Lana Turner qui lui attire les foudres de la presse et de sa femme. En effet, « amoureux » de cette dernière comme un adolescent il annonce à Nancy qu’il la quitte pour l’épouser. Finalement il reviendra vers Nancy, sauvant de justesse un mariage dont la précarité de l’équilibre sera mise en péril par une actrice « au visage d’ange et au corps de déesse », Ava Gardner.

Frank a rencontré Ava pour la première fois alors qu’elle était encore mariée à Mickey Rooney. Ava et Mickey étaient au Mocambo Club sur Sunset Boulevard, où Frank donnait un spectacle en 1942. Après avoir chanté, il se tourna vite vers Ava. Il vint vers elle et lui dit : « Eh, pourquoi est-ce que je ne t’ai pas rencontré avant Mickey ? Alors j’aurais pu t’épouser moi-même. » C’est en 1949 qu’ils se retrouvent et deviennent amants. « Nous sommes devenus amants pour toujours, pour l’éternité. Je sais que ce sont de grands mots. Mais je pensais vraiment que, quoi qu’il arrive, nous nous aimerions toujours. Et mon Dieu il s’en est passé, des choses. » C’est en ces termes qu’Ava raconte les débuts de leur liaison dans son autobiographie. Ava allait devenir le grand amour de Frank, un amour désespéré qui sera prêt de le détruire. En décembre 1949, leur relation devient publique lorsqu’ils se rendent ensemble à la première de Les Hommes Préfèrent les Blondes. C’est alors que se détériorent les relations entre Frank et George Evans. Non seulement il est devenu difficile de gérer l’image de Frank (George est en effet opposé à l’idée du couple Frank et Ava), mais Nancy lui demande de régler la situation avec Ava. Finalement le destin s’en mêle, empêchant tout espoir de réconciliation : le 26 janvier, George meurt d’une crise cardiaque.

En 1950, Nancy en a assez des sorties publiques de Frank et d’Ava et annonce qu’elle se sépare de Frank : « la vie conjugale avec Frank est devenue très malheureuse et presque insupportable ». Cette séparation est un coup dur pour elle et pour les enfants dont la mère a la garde. Tina est alors trop jeune pour comprendre la situation, mais, plus tard, elle se souviendra avoir eu affaire à « un Monsieur très gentil qui traversait nos vies de temps à autre ».

Frank souffre dès lors d’une très mauvaise réputation. Non seulement il viole la « clause morale » de son contrat avec la MGM, mais l’Amérique conservatrice de l’après-guerre a du mal à pardonner à Frank l’abandon de sa femme et de ses enfants, et ses relations extra conjugales. Ava aussi est la cible des critiques les plus virulentes. En effet, la « briseuse de ménage » ne fait pas l’unanimité. Qui plus est, le couple Frank-Ava est soumis à une médiatisation très intense. Nombreux sont les incidents qui opposent Frank à des journalistes, un peu trop indiscrets. Malgré tout, Frank et Ava sont amoureux et ils se marient le 7 novembre 1951, six jours après l’officialisation du divorce de Frank avec Nancy. Bien que ce soit un événement heureux pour Frank, ce mariage ouvre la voie à des années de souffrance. En effet, Frank est extrêmement jaloux, non seulement des autres hommes qu’Ava fréquente, mais aussi du succès de sa carrière. Par exemple, en 1950, Frank simule une tentative de suicide au revolver pour manifester sa jalousie après qu’Ava a rendu visite à Artie Shaw, son ex-mari, et à sa femme. Lorsque la carrière d’Ava décolle et la sienne plonge, Frank est plus que jaloux, il est humilié. En 1952, alors que Frank a été viré de la MGM, Ava obtient un nouveau contrat pour 12 films, pour 1,2 millions de dollars. Pour couronner le tout, elle y fait insérer une « clause Frank Sinatra », par laquelle la MGM accepte de faire un film avec Ava où Frank figurera.

À tout juste 35 ans, Frank est déjà un « has been ». Sa carrière semble derrière lui et l’évolution des modes ne semble pas pouvoir inverser cette tendance. Sa fierté et son honneur sont bafoués quand on l’accuse de tous les maux (relations avec le crime organisé, communisme, immoralité, violence…) et l’humiliation est totale lorsque sa femme non seulement a plus de succès que lui mais doit l’aider financièrement. Frank plonge alors dans une dépression. Il va jusqu’à tenter de se suicider en 1951 à Lake Tahoe en ingurgitant une surdose de somnifères, bien qu’il déclarera toute sa vie avoir pris par erreur des pilules auxquelles il était allergique. C’est une dispute avec Ava qui constituait la goutte qui a fait déborder le vase. Paradoxalement, il s’avère que cette Ava, qui lui a fait tant de mal pour son image, contribuera au come-back de son mari.

« Frank est fini. Dans un an, on n’entendra plus du tout parler de lui » George Evans, entretien avec Earl Wilson en 1949

Chapitre 2 : De 1953 à la première moitié des années 60 : le retour

C’est par la grande porte que Frank reviendra sur le devant de la scène : son art. Il réussira à aller au-delà de son image et à faire ses preuves, d’abord au cinéma puis dans les studios d’enregistrement, avec l’aide précieuse de ses amis.

Section 1 : Le retour du succès

Quel plaisir que celui du come-back, même si Frank n’avoue pas être de retour, puisqu’il n’est jamais parti… Pour Harry Cohn, qui a pris le risque de confier à Frank le rôle de Maggio dans From Here To Eternity (Tant qu’il y aura des Hommes), le fait de signer avec Frank représente un pari risqué. Tout comme Capitol Records, qui relance la carrière musicale de Frank, Cohn se félicitera d’avoir eu foi en lui, car, durant cette période, il donnera ses disques les plus homogènes dans l’excellence et certains de ses meilleurs films.

Le rôle de sa vie

« Pour l’amour de Dieu, Harry, je vous ferai un film gratuitement si seulement vous lui faites faire un bout d’essai » (Ava à Harry Cohn)

« Frank a toujours beaucoup lu ; un best-seller en particulier l’a séduit : From Here To Eternity, un roman de James Jones. Or, il apprend que Columbia Pictures veut l’adapter au cinéma. Il a envie de jouer le rôle d’Angelo Maggio, un petit Italien du New Jersey, maigre et opprimé, qui, malgré tout, garde une fière dignité. Frank s’identifie à cet homme, il sait d’instinct que ce rôle a été écrit pour lui, il est alors le seul à penser ainsi. Le réalisateur, Fred Zinneman et le patron de la Columbia, Harry Cohn, ont déjà décidé d’engager Eli Wallach. Si l’on en croit Ava, elle se serait alors mise à « travailler » Harry Cohn, d’abord par l’intermédiaire de sa femme, Joan, qu’elle appelle pour plaider la cause de Frank. Ava s’adresse ensuite à Harry en personne qui lui annonce que le rôle est déjà pourvu. Frank lui-même ne reste pas inactif : il envoie à Cohn et à Zinneman des télégrammes qu’il signe « Maggio », exigeant le rôle » . Finalement, après avoir tourné quelques bouts d’essai, Frank est engagé.

Dès sa sortie le 5 août 1953, le film est un immense succès, à la fois public et critique. Le New York Post adresse des louanges particulières à Frank : « il prouve qu’il est un véritable acteur en interprétant le malheureux Maggio avec une sorte de gaieté lugubre qui est à la fois authentique et immensément émouvante. » En 1953, c’est le triomphe. Frank décroche l’Oscar du meilleur second rôle masculin. Lors de la cérémonie, la foule lui fait une longue ovation. Des millions de téléspectateurs revoient enfin Frank sourire sur leur écran. S’ensuit une longue liste de succès cinématographiques, dans lesquels Frank tient le premier rôle : Suddenly (Je Dois Tuer), Guys and Dolls (Blanches Colombes et Vilains Messieurs), The Tender Trap (Le Tendre Piège), The Man with the Golden Arm (L’Homme au Bras d’Or), qui lui vaudra une nouvelle nomination aux Oscars…

Le retour dans les charts

En 1953, Frank signe un contrat avec Capitol Records. Même si l’agence William Morris, qui représente à présent Frank, est créditée de la réalisation de ce contrat, Axel Stordhal y a beaucoup contribué. En effet sa femme, June Hutton, est une artiste Capitol et son avis a donc pesé dans la balance. Ce contrat est une aubaine pour Frank.

Paradoxalement, celui qui l’a aidé à obtenir ce contrat, Stordahl, est remercié par Capitol, qui lui préfère un autre arrangeur, Nelson Riddle. Frank, conscient de la précarité de ce contrat, ne peut s’opposer à cette décision. Avec Capitol, Frank enregistre certains de ses plus grands disques dont Songs for Young Lovers, incluse la chanson I Get A Kick Out Of You, Swing Easy, inclus Just One Of Those Things, tous deux sortis en 1954 et Songs for Swinging Lovers, inclus You Make Me Feel So Young et I’ve Got You Under My Skin en 1956. Au total, Frank publie onze albums avec Capitol entre 1954 et 1959, sans compter les compilations, un recueil de Noël et les bandes originales de ses films. Cependant, Frank se pose des questions sur son avenir chez Capitol. Aucun nouveau 33-tours n’est apparu sur le marché depuis la sortie en août 1959 de No One Cares. En réalité, ce silence traduit le mécontentement grandissant de Frank vis-à-vis d’une maison de disque qui fait la sourde oreille à chaque fois qu’il demande la renégociation de son contrat.

Après des mois d’un conflit qui oppose Frank à son producteur Glen Wallichs, PDG de Capitol, ils trouvent un accord : en échange de cinq nouveaux albums, Capitol accepte de le libérer de ses obligations vis-à-vis de la compagnie. En 1960, Frank fonde Reprise Records. Il souhaite lancer une compagnie susceptible de conjuguer intérêts économiques et artistiques. Pour y parvenir, il compte offrir aux artistes une liberté créative qu’ils n’avaient pas ailleurs tout en leur proposant des parts de la société pour mieux les impliquer. Pendant trois ans, Frank enregistre des disques à la fois pour Capitol et pour Reprise avant de devenir véritablement son propre patron en n’enregistrant que pour Reprise. En 1963, Frank vend ses parts dans Reprise à la Warner en échange d’un tiers des actions du nouveau label Warner-Reprise. Frank devient alors véritablement le « Chairman of the Board » (« le Président »), surnom qui lui sera attribué à partir de cette époque.

De nouveau à la télévision

« La télévision est un art très difficile. » (Frank Sinatra en 1955)

En novembre 1956, Frank signe un contrat avec ABC qui prévoit vingt et une émissions musicales de une heure ainsi que dix émissions dramatiques de une demi-heure. En sa qualité de producteur exécutif, Frank a une idée très précise de ce qu’il souhaite proposer au public : « si je me plante, je serai le seul responsable. » En tant que producteur, Frank est très capricieux au sujet du déroulement de ses shows télévisés. Il n’hésite pas à bouleverser l’ordre des chansons, le décor, l’ordre de passage des invités au dernier moment. Finalement, la critique n’est pas unanime au sujet de son émission. Variety parle d’un « show qui manque encore un peu de contenu ». En mai 1958 est diffusée la dernière des émissions de Frank. Décidément, le succès ne sera jamais au rendez-vous à la télévision pour Frank, le chanteur romantique de la vieille école ne sera jamais aussi à l’aise devant des caméras de télévision que devant des caméras de cinéma.

Le Rat Pack

Au cours des années 50, avec le retour de Frank sur les plateaux de télévision et de tournage, il a su agrandir son cercle de connaissances. En particulier, il se lie d’amitié avec certains grands artistes de l’époque qui finiront par devenir son entourage et former une célèbre bande : le Rat Pack. Le premier de ces artistes est le chanteur noir de music-hall Sammy Davis Jr. Déjà lié d’amitié avec lui avant 1955, c’est après l’accident de Sammy, où celui-ci perdit un oeil que Frank et lui deviennent très proches. En effet, c’est Frank qui l’aide à se remettre sur pied et l’encourage à remonter sur scène. Après cela, Frank n’hésite pas à jouer de son influence pour que la MGM engage Sammy, comme en 1956 avec le film The Jazz Train. Le deuxième acolyte de Frank est Dean Martin. Bons amis, Frank donne un rôle à cet ancien duettiste de Jerry Lewis dans Some Came Running après leur séparation en 1958. La même année, Frank assure la direction d’orchestre sur le nouvel album de Dean, Sleep Warm. Le troisième des amis de Frank est Peter Lawford, acteur anglais que Frank connaît depuis qu’ils ont joué ensemble dans It Happened in Brooklyn en 1947. Mais c’est surtout sur le tournage de Never So Few en 1958 qu’ils sympathisent et deviennent inséparables dans les événements mondains. Le dernier à intégrer la bande est le comique Joey Bishop. Après avoir rencontré Frank plusieurs fois dans des soirées, celui-ci finit par lui plaire, notamment grâce à son humour pince-sans-rire caractéristique.

Il semble que Sammy ait le premier utilisé le mot «clan » en parlant de la bande à Sinatra. Quant à Frank et à ses acolytes, ils parlent volontiers de « sommet » pour désigner l’amicale qu’ils forment ensemble, qualifiant leurs retrouvailles de « rencontres au sommet ». Ce comportement adolescent peut prêter à sourire, mais il est bien dans l’air du temps : le projet cinématographique dans lequel s’est lancé Sinatra, Ocean’s Eleven (L’Inconnu de Las Vegas), sorti en 1960, évoque une histoire d’amitié au sein d’un groupe de casseurs. Le livre Rat Pack Confidential de Shawn Levy, publié en 1998, s’est chargé d’élever ce film au rang de mythe. Las Vegas constitue un décor idéal pour ce film et pour leurs acteurs. Selon l’auteur, « contrairement à une légende tenace, les membres du sommet n’étaient pas surmenés et ne passaient pas leur journée devant les caméras, leurs soirées à chanter et leurs nuits à boire ». En effet, le tournage n’est pas éprouvant et quand vient le soir, le spectacle du clan au casino Sands se déroule dans une ambiance improvisée et bon enfant. Dès lors, cette bande deviendra presque inséparable et incarnera aux yeux du public la classe et les paillettes du music-hall. Cependant, cet entourage révèle le besoin toujours pressant de Frank de ne pas se sentir seul. Constituer une telle bande de copains lui sert sans doute à pallier le manque d’amour dont il souffre après sa séparation avec Ava et avec Lauren Bacall (voir infra).

Section 2 : La séparation avec Ava

« Je n’arrive ni à manger ni à dormir. Je l’aime » (Frank, au sujet de l’absence d’Ava en 1953)

Malgré le retour du succès pour Frank, les crises de jalousie perdurent. En 1953, ils sont souvent amenés à se séparer : Frank doit respecter ses engagements et Ava doit partir sur des lieux de tournage à l’étranger. Les crises de jalousie atteignent leur pic à ces moments-là. Selon diverses sources, les disputes à longue distance au téléphone tiennent souvent Frank et Ava éveillés toute la nuit. Une fois, pour se venger des infidélités d’Ava, notamment avec Mario Cabre, un acteur espagnol, il l’appelle pour lui dire qu’il est au lit avec une autre femme. Ce comportement montre à quel point Frank peut être comme sa mère. « Bien qu’il aime Ava de tout son coeur, comme Dolly aimait son fils, il peut être incroyablement cruel envers ses maîtresses » . La situation devient si tendue que, le 20 octobre 1953, le directeur de l’hôtel dans lequel reste Frank, le Sands de Las Vegas, diffuse une note à l’attention du personnel de l’hôtel, au nom de Frank, pour indiquer que l’accès de l’établissement est interdit à Ava pour le reste de la durée de l’engagement de Frank et qu’aucun de ses appels téléphoniques doit être transféré vers sa suite. Une semaine plus tard, Howard Sickling, agent de publicité de la MGM, annonce au nom d’Ava que « la séparation est définitive et que Miss Gardner va demander le divorce ». Leur union aura duré presque deux ans, soit un an de plus que les deux mariages précédents d’Ava.

« Je suppose que c’est fini, si c’est ce que dit Ava. » (Frank, au sujet de sa rupture avec Ava)

Frank vit très mal cette séparation. Il essaie à tout prix de sauver son couple. Il décide de se rendre à Rome pour fêter Noël avec Ava, sur le tournage de La Comtesse aux Pieds Nus, mais celle-ci est déjà partie en Espagne, vivre une idylle avec le torero Luis Miguel Dominguin. Après que Frank l’a rejointe, le couple ne passe pas des fêtes très joyeuses et Frank regagne New York sans avoir réussi à reconquérir le coeur de sa femme. Humphrey Bogart, grand ami de Frank, expose à Ava une autre façon de considérer la situation : « la moitié de la population féminine de la planète se jetterait aux pieds de Frank, et te voilà qui gesticules aux côtés de types qui portent des capes et des petits chaussons de ballerine ». Il est assez stupéfiant que, dans ce contexte, Frank soit parvenu à remettre sa carrière sur ses rails. Mais peut-être la raison pour laquelle il a fait cet effort, c’est l’espoir qu’il lui ramènerait Ava.

Malgré toutes ses nouvelles conquêtes (Debbie Reynolds, Deborah Kerr ou encore Peggy Connelly…), Frank ne réussira jamais à combler le trou affectif laissé par Ava. Cependant, il reste pragmatique sur l’état de leurs relations. En 1954, Frank ne s’oppose pas à la demande de divorce formulée par Ava, et en 1956 après qu’Ava s’est remariée avec le comique italien Walter Chiari, il déclare « j’ai trop aimé Ava pour me sentir le droit de l’empêcher d’être heureuse ». Ava elle-même déclarera plus tard : « il est si sauvage, si plein d’amour, qu’il est comme trois hommes en un seul. Mais, derrière la façade du grand buveur et du fêtard, c’est un homme extrêmement sensible et intelligent, avec un coeur en or. »

Comme avec Ava en 1948, Frank entame une relation qui menace sa réputation. En effet, Frank s’éprend de Lauren Bacall, et leur relation s’officialise trois mois et demi après l’enterrement de Humphrey Bogart, grand ami de Frank et mari de Lauren. Cette relation fait couler beaucoup d’encre, car non seulement elle est considérée par la presse comme une sorte de trahison envers Bogart, mais l’absence de Frank à son enterrement laisse supposer que cette relation dure depuis déjà un moment. Qu’importe, les deux stars forment un « couple régulier ». Leur relation fait beaucoup jaser, mais, au moins, Frank est-il divorcé à présent. Et si la plupart de leurs amis sont convaincus qu’il s’agit d’une simple passade, Lauren Bacall n’hésite pas à parler d’un « amour fou ». En 1958, Frank propose à Lauren de l’épouser. Personne n’est mis au courant sauf un de leurs amis respectifs, qui finit par tout raconter à la presse. Frank, convaincu que la fuite vient de Lauren elle-même, se comporte mal envers elle. Finalement, Lauren en a marre de la volatilité de sa personnalité et ils finissent par se séparer quelques jours après. Cette même année, Lauren déclare : « il était tellement marqué par ses expériences passées et tellement amer après son échec avec Ava. Il n’était pas prêt à recevoir quoi que ce soit d’une femme. »

Section 3 : Son action politique et sociale

L’Amérique de la fin des années 50 est marquée à la fois par la persistance du conservatisme social des années Eisenhower et par les balbutiements du mouvement des droits civiques. Dans un tel contexte, les positions de Frank, exprimées déjà depuis les années 40 trouvent tout leur écho. Il n’est donc pas surprenant de constater que Frank manifeste ses opinions de plus en plus ouvertement.

Du côté des Démocrates

L’implication de Frank dans le monde de la politique est croissante à partir de 1960. En plus d’être la simple continuation de son engagement en faveur des droits civiques, cette implication semble aussi l’expression d’une ambition affichée de vouloir côtoyer les hommes les plus puissants. En effet, l’une des raisons pour lesquelles Peter Lawford a intégré le Rat Pack si facilement et peut-être le fait qu’en 1954, il épouse Pat, la soeur de John Kennedy… Dans une émission télévisée, il chante une chanson en l’honneur d’Eleanor Roosevelt, la veuve de l’ex-président américain. Le 7 février, il accueille au Sands, hôtel dont il est devenu le propriétaire (voir infra), le sénateur John F. Kennedy, en campagne pour les primaires du parti démocrate. Dolly Sinatra n’est pas peu fière du penchant politique de son fils, elle qui était la responsable démocrate de son quartier dans les années 20. Le 11 juillet, lors de la convention nationale démocrate qui officialise l’investiture de Kennedy par son parti, Frank interprète l’hymne américain en duo avec Sammy Davis Jr. Au lendemain de la victoire de Kennedy, l’entourage du nouveau président demande à Frank d’organiser le bal d’inauguration prévu pour janvier 1961. Son penchant pour le parti Démocrate et presque aussi fort à cette époque que son ressentiment envers le parti Républicain. En particulier, la simple apparition de Ronald Reagan dans une soirée, à l’époque simple acteur conservateur de série B, suffit à mettre Frank en rogne : « Je déteste ce p***** de Ronnie ! Dès que tu t’approches de ce connard, il se lance dans un discours et il ne sait jamais de quoi il parle » . Le battage médiatique entretenu autour de la campagne de Kennedy aura aussi pour effet de servir de publicité à Frank.

Son engagement social

Frank n’a jamais cessé d’avoir des opinions tranchées sur les inégalités raciales notamment. Seulement, à une époque où le débat fait rage en Amérique, les prises de position de Frank font énormément parler d’elles. Par exemple, une semaine après l’arrivée au pouvoir de Kennedy, Frank participe à un gala organisé au Carnegie Hall de New York par la Southern Christian Leadership Conference, principale association de lutte pour les droits civiques des Noirs, où Frank partage la scène avec d’autres artistes venus en nombre, en présence de Martin Luther King. En dépit de tous ses efforts, Frank continue d’irriter les plus conservateurs, en particulier dans les Etats du Sud où des membres du Ku Klux Klan brûlent un pantin à son effigie en 1962, affublé d’une pancarte sur laquelle on peut lire : « mort au plus grand ami des nègres. » Loin de l’effrayer, de telles menaces renforcent, d’un côté, sa fidélité aux musiciens afro-américains avec lesquels il travaille, d’un autre côté, son amitié pour Sammy Davis Jr. En effet, ce dernier, artiste noir converti au judaïsme, épouse en 1961 Mai Britt, actrice blanche d’origine suédoise, ce qui fait couler beaucoup d’encre dans une Amérique encore mal à l’aise vis-à-vis des mariages racialement mixtes. Sammy honore la fidélité de Frank en lui demandant d’être son témoin.

« La tournée autour du monde d’un privilégié, pour des enfants qui ne le sont pas » (Commentaire du film Frank Sinatra for All God’s Children)

Frank ne s’engage pas seulement en faveur des droits civiques, il consacre beaucoup de temps à d’autres oeuvres caritatives. En effet, sa descente aux enfers à la fin des années 40 a provoqué en lui un sursaut d’humilité qui l’amènera plus tard à notamment venir en aide à d’autres artistes dans la même situation. Par exemple, en 1955, il soutient l’acteur Bela Lugosi, qu’il connaît à peine sinon par le biais de ses films, après que ce dernier est hospitalisé pour héroïnomanie. Lugosi déclare : « c’est la seule star dont j’ai eu des nouvelles ».

En 1962, il consacre une tournée internationale à réunir un million de dollars pour les oeuvres qu’il soutient, et évoque l’exemple d’une fillette aveugle croisée dans un hôpital : « sous l’effet d’un courant d’air, ses cheveux se sont abattus sur ses yeux et je lui ai dit que c’était le vent. Alors elle m’a demandé : de quelle couleur est le vent ? » Frank prend également à sa charge non seulement ses frais, mais aussi ceux de ses musiciens. Ses récitals en Grande-Bretagne ont donné lieu à un court-métrage, Frank Sinatra for All God’s Children.

En 1962, Frank est à l’apogée de sa gloire. Il est nommé meilleur chanteur de l’année 1963, l’un des acteurs les plus prolifiques de la décennie passée, le « chef » du Rat Pack, emblème des paillettes du music-hall, un proche du président des États-Unis et une vedette internationale. Que demander de plus ? Une vie personnelle moins agitée peut-être…

Partie 3 : A partir des années 60, comment la star devient une légende

A partir de 1962, les succès ne sont plus aussi récurrents pour Frank. Les temps changent, et les modes aussi. Ceci coïncide avec un enchaînement de problèmes personnels et d’événements qui contribuent une fois de plus à ternir sa réputation. Frank ne retrouvera le succès que des années après, lorsque le monde verra en ce vieil homme une légende à célébrer.

Chapitre 1 : De 1963 à 1971 : la décennie du déclin

Peu importe l’époque, Frank reste un chanteur romantique de l’ancienne école et le retour en force du rock & roll sera fatal pour ces chanteurs, y compris Frank. De plus, sa carrière cinématographique semble derrière lui. Pour couronner le tout, ce déclin est accompagné d’une lente baisse de réputation, imputable en particulier à son caractère et ses relations avec la pègre.

Section 1 : L’essoufflement artistique

Ainsi que l’a chanté Bob Dylan, « les temps changent », et l’on assiste à d’importants bouleversements sur les charts avec l’arrivée des premiers rockers anglais, l’avènement de groupes tels que les Beach Boys et les Four Seasons, ou encore le début du règne des Supremes et de leur maison de disques, Motown. De plus, cette décennie est marquée par la remise en cause des valeurs traditionnelles américaines, incarnées par Frank aux yeux du grand public. En effet les années 60 voient la naissance du phénomène hippie.

Les échecs dans les charts

En 1963, Frank sort Sinatra’s Sinatra, un album plutôt bien accueilli par le public, mais celui-ci est un recueil de reprises de chansons déjà enregistrées par Frank. La même année, son recueil des plus belles chansons de Hollywood est un échec, et son album America I Hear You Singing est un échec encore plus cuisant. En 1966, le manque d’inspiration de Frank le contraint à sortir une compilation, A Man And His Music. Jusqu’en 1971, le déclin musical de Frank est sensible. Cet essoufflement coïncide avec le début de la carrière musicale de Frank Jr. et de Nancy, tous deux soutenus très haut par leur père. Cependant, deux grands classiques constituent des exceptions à ce déclin artistique : Strangers in the Night enregistrée en 1966 et My Way en 1969.

Les échecs au cinéma

Depuis Ocean’s Eleven en 1960, les succès se font rares pour Frank. Même le Rat Pack n’est plus une valeur sûre et n’attire plus le public : leur deux autres films, Sergeants Three (Les Trois Sergents) et Robin and the Seven Hoods (Les Sept Voleurs de Chicago) sont loin de la qualité de leur premier. En solo, il arrive que Frank soit encore un grand acteur dramatique. Dans The Manchurian Candidate (Un Crime dans la Tête), sorti en 1962, Frank joue le rôle d’un G.I. capturé par les communistes ; après un lavage de cerveau, ses ravisseurs le programment pour assassiner le président des États-Unis. Bien que salué par la critique, Frank insistera pour que le film soit mis au placard après l’assassinat de Kennedy. Il ne rencontrera jamais le succès qu’il méritait. La longue liste de films qui suivent The Manchurian Candidate seront soit des échecs, soit des films vite oubliés. Frank tourne notamment des comédies qui s’avèrent être des navets : Come Blow Your Horn en 1963 et 4 For Texas (Les Quatre du Texas) la même année. Puis viennent une ribambelle de films d’action médiocres, dont None But The Brave en 1964, première réalisation de Frank, Von Ryan’s Express (L’Express du Colonel Von Ryan) en 1965 et The Naked Runner (Chantage au meurtre) la même année.

Section 2 : Une réputation en baisse

Frank est plus connu que jamais. Ses moindres faits et gestes sont hyper médiatisés. Bien que la presse dit souvent du bien de l’engagement de Frank contre les discriminations et en faveur d’oeuvres caritatives, celle-ci se délecte aussi et surtout de toutes ses frasques. La vie personnelle agitée de Frank contribue à son déclin.

Le caractère toujours aussi mauvais de Frank

« Le succès n’a pas changé Frank Sinatra. Avant d’être célèbre, il était déjà connu pour son mauvais caractère, son égocentrisme et son extravagance. » (Dorothy Kilgallen dans La Véritable Histoire de Frank Sintra)

Frank ne s’est pas assagi avec le temps, son ressentiment est toujours aussi fort envers les journalistes. En 1957, Dorothy Kilgallen, journaliste du Los Angeles Examiner, devient véritablement l’ennemie jurée de Frank. Sa série « la véritable histoire de Frank Sinatra » met le feu aux poudres : la guerre est désormais déclarée et elle durera jusqu’en 1965. Il commence par lui envoyer une pierre tombale gravée à son nom, la prend pour cible pendant ses spectacles, et raille son physique de fouine en la surnommant « the chinless wonder » (« la merveille sans menton »). Il vise tellement bas que les critiques se rangent du côté de Kilgallen.

« Le Paradis, pour Sinatra, c’est un endroit où il n’y aurait que des femmes et pas un journaliste » (Humphrey Bogart)

Loin de s’assagir dans les années 70, Frank se fait de nouveaux ennemis, et provoque presque des incidents diplomatiques… En janvier 1973, à Washington, il qualifie Maxine Cheshire, journaliste à scandales, de « pute à deux dollars ». Peu de temps après, il accepte de s’excuser sur scène, à sa manière : « j’ai eu tort et je m’excuse. En réalité, c’est une pute à seulement un dollar. » « En 1974, il annule une tournée en Allemagne parce que les journaux de là-bas ont fait allusion à ses accointances avec la pègre. Frank leur rappelle leur passé nazi… La situation se reproduit, en pire, durant sa tournée australienne de 1974. À Sydney, il refuse de répondre aux questions de la presse. Durant le concert, l’attaque fuse : « c’est un ramassis d’abrutis et de parasites qui n’ont jamais rien fait de leur dix doigts ». Scandale national, le pays entier se ligue contre lui et le gouvernement est obligé de s’en mêler pour permettre à Frank de quitter le pays » . Il ne remettra plus jamais les pieds en Australie jusqu’en 1989.

La mafia, encore et toujours

« Ils m’ont aidé à devenir ce que je suis aujourd’hui » (Frank, au sujet de ses « amis » à Frank Ragano en 1962)

Les relations entre Frank et la pègre font encore parler d’elles, et la décennie de succès que vient de vivre Frank n’est pas épargnée. En particulier, d’après certains, le retour de Frank en 1953 ne serait pas seulement dû à Ava… Cette hypothèse devient très répandue lorsque Mario Puzo publie son roman Le Parrain, dans lequel un personnage traverse une situation proche de celle de Frank à l’époque. Johnny Fontane, le crooner du livre, a quitté sa femme et ses deux enfants pour une actrice. Il chante au mariage de la fille Corleone. Dans le bureau du parrain, il pleurniche sur son sort. Le cinéma ne veut plus de lui. Les ventes de ses disques sont minables. Sa voix n’est plus ce qu’elle était. Il voudrait relancer sa carrière d’acteur en jouant dans un film de guerre inspiré d’un best-seller, mais le propriétaire des studios refuse d’en entendre parler. Johnny finira par avoir le rôle en question, et un Oscar pour la même occasion. Même si Frank a toujours assuré n’avoir aucun point commun avec ce personnage, il est très remonté contre l’auteur et envisage même de lui coller un procès. L’adaptation du roman en film rend la situation encore moins supportable pour Frank.

Après la révolution castriste, Las Vegas remplace La Havane en tant que capitale du jeu et des activités de la pègre. En 1953, Frank devient copropriétaire du Sands de Las Vegas, dont les nombreux actionnaires comptent quelques personnages louches dans leurs rangs. En 1961, il achète le Cal-Neva Lodge, à la frontière entre la Californie et le Nevada, qu’il transforme en complexe hôtelier de luxe. Cet hôtel va poser énormément de problèmes à Frank. En effet, en octobre 1962, Frank y accueille Sam Giancana, le célèbre mafieux, bien que la Commission des jeux du Nevada lui a strictement interdit de mettre les pieds dans cet État. La raison de cette invitation demeure floue mais certains affirment qu’il s’agit d’un renvoi d’ascenseur : Giancana aurait aidé Kennedy à gagner les primaires Démocrates en Virginie occidentale… En 1963, la Commission convoque Frank et lors de son audition, celui-ci reconnaît que Giancana a résidé au Cal-Neva Lodge. Le fait que Skinny D’Amato, engagé par Frank au Cal-Neva, ait tenté d’acheter l’un des hommes de la Commission ne fait qu’aggraver la situation. Résultat : on lui retire sa licence et il est contraint de vendre ses parts dans les casinos dont il est actionnaire. Lors de l’enquête, la Commission a étroitement collaboré avec le FBI dont le dossier sur Frank s’épaissit chaque année.

En février 1970, Frank est convoqué par une commission du New Jersey dans le cadre d’une enquête relative au crime organisé. Interrogé sur ses liens avec Luciano, Fischetti, Giancana et les autres, Frank affirme n’avoir jamais rien su des activités illégales de ses amis. Au terme de cette audition, le président de la commission renonce à poursuivre Frank, se félicitant qu’il ait accepté de coopérer avec la justice. Frank n’est cependant pas blanchi de tout soupçon, et sa réputation le précède lorsque la reine d’Angleterre, sur les recommandations de Scotland Yard, ne le rencontre pas comme prévu lors de son passage à Londres.

Section 3 : La rupture de ses relations avec Kennedy

En 1960, Frank dépenses des milliers de dollars pour rénover sa résidence de Palm Springs car il est convaincu que cette maison deviendrait la Maison-Blanche de l’Ouest pour John Kennedy, et elle servirait de lieu de vacances pour le président quand il viendrait à Palm Springs. Il construit un héliport, un nouveau bâtiment avec une salle à manger pouvant contenir jusqu’à quarante personnes et installe même un poteau pour mettre le drapeau présidentiel. Cependant quand le président Kennedy vient dans le désert, il ignore celui qui a organisé son gala inaugural, et réside chez Bing Crosby qui est ouvertement républicain. Pour Sinatra, l’humiliation publique est totale. Bobby Kennedy mène à l’époque une guerre contre le crime organisé, il refuse de laisser son frère ternir la présidence en restant chez Frank, lui qui a accueilli des mafieux comme Giancana ou encore Fischetti. Frank est fou de rage, il se sent trahi et, après avoir traité Bobby de tous les noms, reporte sa rancune sur Peter Lawford, dont les connexions avec la famille Kennedy devaient assurer à Frank une confiance totale du président. D’après certaines sources, Frank aurait même donné un coup de poing à la figure de Peter. Inutile de dire qu’ils ne se reparleront plus jamais… Après sa carrière d’acteur et de chanteur, ce sont ses ambitions d’être proches du pouvoir qui sont les victimes de la mauvaise réputation de Frank.

Section 4 : La crise de la cinquantaine

A partir de la moitié des années 60, la mélancolie s’installe dans le coeur de Frank. Dans September of My Years, qu’il enregistre en 1965, la façon dont il chante sa jeunesse perdue trouve un écho dans sa situation personnelle : « moi qui ai toujours vécu libre, je me prends à présent à penser au passé, en attendant mon amour oublié ». Cause ou effet de cette crise de la cinquantaine, Frank n’oublie pas ses devoirs de père. On peut l’apercevoir en Europe avec sa fille Tina, qui vient d’achever ses études secondaires. De retour à New York, le père et la fille passent quelque temps ensemble dans l’appartement de Frank. Celui-ci lui fait alors visiter le Hoboken de son enfance, où il déclare à sa fille avec fierté «voilà d’où je viens».

« Mon whisky est plus vieux que Mia Farrow » (Dean Martin)

En 1965, Frank se lance dans une liaison avec Mia Farrow, 20 ans, de trente ans sa cadette. La presse ne peut laisser échapper une si belle occasion de vendre du papier, et les comiques d’Hollywood s’en donnent à coeur joie. Un an après, ils se marient dans la plus stricte intimité. Frank, avec sa nouvelle épouse, s’installe dans une nouvelle vie, entre Palm Springs et Bel Air, où ils viennent d’acheter une maison. Tina, la fille cadette de Frank, garde un excellent souvenir du mariage de son père avec celle qu’elle nomme affectueusement « Mama Mia ». Dans son autobiographie, Mia déclare qu’il ne faisait aucun doute que Frank l’aimait du fond du coeur, mais il se comportait de la même façon avec Tina qu’avec elle, la seule différence étant qu’il embrassait Mia sur la bouche. Frank semble trouver une nouvelle jeunesse en compagnie de Mia, mais ils ne partagent pas les mêmes goûts au quotidien. En particulier, Mia préfère les soirées à deux que celles au restaurant avec les amis de Frank où l’alcool et les vantardises coulent à flots. Deux ans seulement après leur mariage, Frank comprend sûrement son erreur en épousant une femme trop jeune pour supporter le cadre étouffant dans lequel il voudrait l’enfermer et lance une procédure de divorce.

Contrairement à ses autres femmes, Mia ne se fait pas au mode de vie de son mari. Pour ce dernier, cette séparation est un véritable déchirement. Mia déclarera plus tard « des années difficiles nous avait formés l’un et l’autre […] L’aveuglement était un élément clé tandis que chacun espérait que l’autre le compléterait » Après leur divorce, Mia se rend en Inde, où elle retrouve les Beatles, Mike Love des Beach Boys et le chanteur Donovan afin d’acquérir la sagesse auprès du Maha rishi, un univers qui convient infiniment mieux à Mia que celui de Palm Springs. Frank finit par s’intéresser à ce mouvement hippie que Mia l’a aidé à découvrir, le poids de l’âge est sûrement trop lourd à supporter : il découvre de plus en plus de visages barbus à ses concerts et apparaît désormais en public portant un col Mao et un collier de perles…

Ces années 60 apportent aussi à Frank des problèmes personnels graves. Le 8 décembre 1964, son fils Frank Jr. est enlevé et libéré avec une rançon de 240 000 $. En 1969, Marty, le père de Frank, meurt d’une crise cardiaque. Frank se rend compte qu’il est temps de se calmer. Qui plus est, sa carrière musicale et cinématographique est derrière lui. Fin 1971, il décide de prendre sa retraite. Sammy Davis Jr. déclare alors « maintenant qu’il est en retraite, il est enfin libre de faire des come-back »…

Après 1971, la consécration d’Ol’ Blue Eyes.

Frank n’a jamais imaginé que sa retraite serait synonyme d’inactivité, il passe ses journées à jouer au golf et à peindre dans sa propriété de Palm Springs. Cinq mois après ses adieux, il monte à nouveau sur scène, cette fois au Madison Square Garden afin de soutenir l’Italian American civil Rights League. Il continue d’ailleurs de chanter tout au long de la saison 1972, soit pour de bonnes causes à la demande de ses amis, soit pour le parti Républicain, dont il devient un sympathisant (voir infra). L’envie de se remettre à la musique le démange. En avril 1973, il enregistre quelques chansons en studio, certaines ne survivront pas, d’autres seront conservées précieusement. Frank déclarera plus tard : « au début, j’ai pensé que ce serait marrant de ne rien faire et de jouer au golf. Je me débrouillais plutôt bien, j’avais un handicap 17. Et puis un jour, j’ai voulu passer un coup de téléphone à l’étranger, et la standardiste m’a demandé d’épeler mon nom. Et quand je lui ai donné mon prénom, elle m’a demandé : « Frank Junior ? » ». Frank veut retrouver le succès, et celui-ci est au rendez-vous lorsque Frank décide de franchir le pas.

Chapitre 2 : Le retour

Décidé à faire un nouveau come-back, Frank n’a pas droit à l’erreur. Il sait que c’est sa dernière chance de laisser sa marque dans l’histoire. Aucun artiste avant lui n’a fait durer le succès aussi longtemps. Frank sait qu’il doit soigner son répertoire, il commence par reprendre le chemin des studios, sans négliger les concerts pour autant. En l’espace d’un an, deux albums vont sortir sous son nom, mais il comprend rapidement que seule la scène peut lui apporter une réussite durable.

Frank sort alors une série d’albums, dont le premier en 1973 est au nom évocateur de Ol’ Blue Eyes Is Back. Cette nouvelle vague d’enregistrement lui apportera en 1980 l’un de ses plus grands succès, la bande originale de New York, New York, qui est depuis devenue l’hymne officieux de la ville. Cette chanson sera aussi la dernière fois que Frank place un titre dans le Top 100 du magazine Billboard. En tout, il en aura placé 146, seul Elvis Presley a réussi à le battre.

« Plus encore que le public, Sinatra a besoin de ces retrouvailles. Il a fait de ce retour une affaire personnelle » (extrait d’un article du Billboard en 1974)

Le grand retour de Frank sur scène a lieu le 25 janvier 1974 au Caesars Palace de Las Vegas. S’ensuit une tournée triomphale aux États-Unis. Le New York Post déclare alors « Frank Sinatra est devenu un dieu vivant ». Le public de Frank, rarement aussi nombreux, n’a jamais été aussi disparate. D’un côté, on y trouve les nostalgiques de l’ancienne école, d’un autre, les adultes qui ont grandi avec Frank à la radio dans les années 60 et enfin ces jeunes qui viennent découvrir celui dont parlent tant leurs parents. Ses concerts à l’étranger sont tout aussi triomphaux : Tokyo, Londres, Paris, Vienne, Munich… Partout où il passe, Frank fait salle comble. La presse anglaise déclare : « ceux qui avaient peur de découvrir un presque sexagénaire époumoné et pétri de nostalgie n’avaient rien à craindre. La voix reste belle, le phrasé conserve toute sa magie, et les cassandres qui prédisaient la mort artistique du chanteur sont allés un peu vite en besogne. »

En 1980, Frank donne le plus grand concert de sa carrière au stade Maracaña de Rio de Janeiro. Capable d’accueillir 180 000 personnes, c’était le lieu idéal pour que Frank chante à guichets fermés. Au sujet de ces concerts, James Bacon du LA Herald Examiner déclare « lorsque Frank Sinatra a fait ses débuts en Amérique du Sud hier soir dans la salle des congrès du New Rio Palace Hotel sur la plage de Copacabana, on se serait cru à la grande époque du Paramount à New York. Des femmes de tous âges criaient et gémissaient ; une dizaine d’entre elles sont même montées sur scène et lui ont offert des roses. » Le succès de Frank à l’étranger est bien expliqué par Jonathan Schwartz dans son introduction de Sinatra de Richard Havers : « sa vive personnalité, son génie musical et sa présence naturelle lui permettaient de susciter des émotions universelles dans l’âme réceptive de millions de gens dont beaucoup, sans parler l’anglais, percevaient et comprenaient cependant ce qu’il exprimait et finissaient par le considérer comme un messie » .

Section 1 : Le virage politique

En 1970, Frank chante à Los Angeles, San Francisco et San Diego dans le cadre de la campagne pour la réélection de Ronald Reagan au poste de gouverneur de Californie. Sur le plan politique, Frank prend donc un virage à droite, sans doute au grand dam de sa mère. « Steve Allen, présentateur de télévision de l’époque, publie une lettre ouverte à Frank le 7 septembre 1970 lui demandant comment un libéral convaincu comme lui peut soudain soutenir une des figures de proue du conservatisme. Il lui prie alors de mettre de côté sa « vendetta sicilienne » et de retourner dans le camp Démocrate. » En effet, ce virage politique semble plus le résultat d’une vengeance personnelle que d’un changement d’opinion politique. Alors qu’il traitait Reagan de tous les noms dix ans auparavant, Frank n’hésite pas à s’afficher avec lui, ce gouverneur qui n’a pas peur de la réputation de Frank. Il est clair qu’il a été très déçu par le comportement des frères Kennedy. De plus, en se liant d’amitié avec Reagan, Frank assouvit son plaisir de côtoyer le pouvoir.

L’écrivain Tommy Thompson écrit : « une des clés pour comprendre Frank Sinatra est le fait qu’il apprécie le pouvoir. Il s’en délecte plus que n’importe quelle autre figure publique. Peut-être qu’à présent, sa logique est que parce qu’il occupe le sommet du showbiz depuis si longtemps, le droit lui est donné de s’asseoir, comme leur égal, à la table d’autres rois, ceux de l’industrie, de la médecine, de la politique, du gouvernement. Son évolution de libéral passionné en un conservateur dolent n’est pas difficile à expliquer. »

« Nous entendons ces choses au sujet de Frank depuis des années. Nous espérons juste qu’elles sont toutes fausses » (Ronald Reagan, au sujet des relations de Frank avec la mafia)

À présent, Frank devient un habitué de la Maison-Blanche. Il participe aux cérémonies d’inauguration du président Nixon, où il rencontre le premier ministre italien en visite officielle à Washington. Mais c’est surtout son amitié avec le couple Reagan qui permet à Frank de côtoyer les hommes les plus puissants du monde. Il devient même très proche du couple. En tant que gouverneur, Ronald Reagan joue déjà de son influence pour convaincre la Commission des jeux du Nevada de rendre sa licence à Frank. En 1980, il lui demande d’organiser son gala d’inauguration. À ce moment naissent des rumeurs comme quoi Frank serait nommé à l’ambassade américaine en Italie, ce qui provoque un tollé dans les journaux italiens.

Frank devient particulièrement proche de la première dame, Nancy Reagan. Il est en effet son « entertainer » officiel, en organisant tous les spectacles aux dîners de la Maison-Blanche. Il soutient également la première dame dans ses campagnes pour améliorer son image auprès des médias. A la télévision, Frank déclare « Nancy est une dame très classe. Elle est plutôt timide, contrairement à ce que l’on dit sur elle… elle est chaleureuse et amusante. Elle a un très bon sens de l’humour… elle est juste super. » Certains iront même jusqu’à dire que Frank et Nancy sont devenus amants… Cependant, Frank demeure un ami à gérer avec des pincettes. Un rapport du FBI donné au président préconise à celui-ci d’entretenir des relations prudentes avec Frank, sans pour autant confirmer ses liens avec le crime organisé.

Section 2 : Une société reconnaissante de ses engagements

Frank n’a jamais cessé de récolter des fonds en faveur d’oeuvres caritatives. Par exemple, en 1975, il participe à un gala de la Croix-Rouge à Monaco, en 1982 c’est en faveur du Desert Hospital et en 1984 il participe à un concert pour la recherche contre le cancer. Frank semble s’être assagi avec l’âge, et il est désormais considéré comme presque convenable de rendre hommage à la fois à sa générosité et à son influence sur la culture populaire américaine. En 1985, Frank reçoit des mains de Ronald Reagan la Medal of Freedom, plus haute distinction pour un civil américain. La remise de cette médaille ne manquera pas de faire du bruit : une des secrétaires de Nancy Reagan se souvient « ce fut un tollé terrible quand le président lui donna ce prix, j’ai dû répondre à beaucoup d’appels venant de personnes disant que Frank était un criminel et un membre de la mafia ». La première dame défend son ami : « Frank mérite ce prix pour tout le travail humanitaire qu’il a entrepris ».

La même année, le NAACP (Association Nationale pour la Condition des Gens de Couleur) lui décerne un prix pour l’ensemble de sa carrière. Cinquante ans après The House I Live In, un tel honneur paraît justifié, même si la personnalité de Frank reste ambiguë. Sammy Davis Jr décrit parfaitement la réalité des choses dans son discours, même si son affection pour Frank est manifeste. « Il a été mon ami bien avant qu’il soit bien vu d’être mon ami. Il n’y aurait jamais eu de croupiers ou de clients noirs dans les hôtels de Las Vegas si Sinatra n’avait amorcé le mouvement en 1946 ». Ce prix est cependant contesté par certains, qui lui reprochent de s’être produit au Bophuthatswana, un « État indépendant » contrôlé par un régime d’apartheid en Afrique du Sud, en 1981. Frank s’était alors expliqué : « je chante pour les publics de toutes races et de toutes confessions, alcooliques y compris. »

« Par de nombreux côtés, Frank est un paradoxe. Il présente tant d’aspects négatifs qu’il est facile d’oublier son extraordinaire gentillesse et sa loyauté envers ses plus fidèles amis. Il donne l’impression d’avoir besoin d’un antidote à son tempérament irascible et à ses accès de colère, et sa compassion pour autrui lui permet certainement de trouver un certain soulagement. Nul ne sait vraiment s’il s’agit d’une forme d’expiation, d’une confession publique ou privée ou, comme c’est souvent le cas, d’une manière de compenser ses défauts, mais il n’y a aucune raison de douter que Frank est un homme d’une grande gentillesse. » Cependant, Frank n’a jamais considéré que ses relations avec des mafieux notoires étaient condamnables. En effet, ce sont ses amis. Ils lui ont rendu des services quand il en avait besoin (au début de sa carrière surtout). Et comme pour tous ses amis, il leur restera fidèle tout au long de sa vie. Il niera toujours avoir été impliqué dans des affaires mafieuses mais assumera haut et fort son amitié pour des mafiosi comme Lucky Luciano, Sam Giancana et les frères Fischetti.

Section 3 : Une vie personnelle enfin épanouie ?

Le jour de la Saint-Sylvestre 1972, Frank rencontre Barbara Marx, épouse de Zeppo Marx depuis 1959, en procédure de divorce depuis quatre jours. Jusqu’en 1975, leur relation connaît des hauts et des bas mais Frank estime qu’il est temps pour lui, à 60 ans, de se poser. Le 11 juillet, Frank et Barbara se marient. Mais Barbara ne s’entend pas bien avec la famille de Frank. En particulier, après la mort tragique de Dolly dans un accident d’avion en 1975, Frank renoue avec la foi catholique de son enfance et fait annuler son mariage avec Nancy pour épouser Barbara à l’église, pensant que c’est ce que sa fervente catholique de mère aurait aimé. Cependant cette décision provoquera énormément de remous dans la famille. Les enfants de Frank considèrent en effet que c’est Barbara qui a fait pression sur lui pour prendre sa décision. Jusqu’à la mort de Frank, et même après, Barbara sera toujours en mauvais termes avec eux. Frank n’en a que faire, il est heureux avec elle, et elle l’accompagne partout où il va et le soutient lors de la mort de ses plus proches amis.

Frank est un septuagénaire, et certains de ses plus grands amis sont ses contemporains. Il est conscient qu’il est en train de dépasser l’espérance de vie moyenne et malheureusement la mort de beaucoup de ses proches le lui rappelle. En 1974, la mort de Hank Sanicola, ami de Frank depuis leur association à la tête du Cal-Neva Lodge, l’attriste profondément. En 1983, Frank doit se rendre aux obsèques de son grand ami Harry James. C’est cependant la mort de Sammy Davis Jr. en 1990 qui est le coup le plus dur pour Frank. En effet, il considérait Sammy comme son frère. « C’était un artiste de grande classe et il me manquera toujours. » Dans un tel contexte, Frank ne peut que penser au fait que son tour viendra irrémédiablement. Au moins il ne mourra pas seul. Il a passé sa vie à combler la solitude de son enfance, et ceci est probablement la chose qui le rassure le plus.

Section 4 : Frank entre définitivement dans la légende

Pour les vedettes de la chanson des générations qui ont succédées à celle de Frank, c’est un honneur de le rencontrer. Ainsi, en 1983, Michael Jackson assiste à un de ses enregistrements et Frank participe à un concert avec Elton John. En 1985, Frank apparaît même dans un épisode de Magnum en « guest star ». En 1993 est mis au point le projet d’enregistrer un album avec les plus célèbres interprètes du moment, tous styles confondus, les candidats à un tel privilège étant légion. Ainsi naissent les albums Duets et Duets II, le second n’étant que le résultat du succès du premier. A eux deux, ces albums se vendent à plus de 4 millions d’exemplaires. Parmi les artistes qui ont participé à l’enregistrement de ces albums, on peut citer Aretha Franklin, Julio Iglesias, Gloria Estefan, Bono, Stevie Wonder ou encore Willie Nelson. Malgré leur célébrité et leur professionnalisme, ceux-ci demeurent impressionnés par la figure que représente Frank à leurs yeux. Phil Ramone, producteur des deux albums se souvient : « Aretha Franklin se comportait comme une petite fille ». Outre le fait que ce sont ses derniers enregistrements en studio, ces disques ont fait véritablement connaître Frank à un public qui n’était pas le sien. A l’inverse, certains de ses fans ont crié au sacrilège en le voyant s’acoquiner avec des rockstars. Il n’empêche que la jeune génération s’est procuré ses meilleurs albums par la suite, après l’avoir découvert grâce à ces deux recueils.

Sur scène, Frank s’associe à d’autres artistes pour donner des concerts aux couleurs de légende. Déjà en 1984, Frank participe à un concert pour la recherche contre le cancer en compagnie de Luciano Pavarotti, Diana Ross et Montserrat Caballe. En 1988, Frank retrouve Sammy Davis Jr. et Dean Martin, et ils partent en tournée ensemble. Comme le déclare un fan : « On se croirait au Super Bowl ! » Le succès est immense, mais Dean Martin jette l’éponge à cause de sa condition physique et de dissensions dans la bande. Liza Minelli le remplace alors au pied levé. Le succès est tel que les trois se lancent dans la tournée internationale « The Ultimate Event », qui les fait jouer à guichets fermés de Tokyo à Paris, en passant par Melbourne et Stockholm.

En 1992, Frank donne une série de récitals en compagnie de son amie de toujours, Shirley MacLaine, sixième membre officieuse du Rat Pack. On le sent diminué dans sa voix et dans sa manière de swinguer mais Frank continue de se produire sur scène, elle qui lui a procuré tant de plaisir au long de sa vie et à qui il doit tout. En 1994, il donne un concert dans son New Jersey natal, très émouvant de l’avis de tous les spectateurs. Deux mois plus tard, il joue avec Natalie Cole au Fukuoka Dome de Tokyo, le dernier vrai concert de Frank. En février 1995, il trouve le moyen de chanter chez lui, à Palm Springs, à l’occasion d’un tournoi de golf au profit d’une association caritative. A la fin du concert, Bill Miller, son pianiste, regarde la télévision en sa compagnie : « Il y avait quelqu’un qui chantait à la télé et il me dit : « J’adore cette chanson. Si jamais je remonte un jour sur scène, je la chanterai. » Alors je lui ai dit : « Qu’est ce que vous attendez, Frank ? Allez-y ! » et il me répond : « Non, c’est trop tard. Je crois que j’ai assez donné comme ça ». »…

« On ne vit qu’une fois, mais de la façon dont j’ai vécu, ça me suffit » (Frank Sinatra)

Le 14 mai 1998, Frank meurt d’une crise cardiaque à l’âge de 82 ans.

Conclusion

En 2006, à l’initiative de Nancy Sinatra, le Palladium Theater de Londres accueille le spectacle Sinatra at the London Palladium. Sur scène, une troupe danse sur les plus grands succès de Frank, joués par un orchestre et interprétés par… Frank lui-même, sur écran géant. La « présence » de Frank Sinatra sur scène suffit à attirer les foules et à faire de ce spectacle un succès. « Frank est mort, mais sa voix est éternelle » comme l’a dit Tony Bennett. C’est sans doute comme cela que Frank voudrait que l’on se souvienne de lui. La scène a tout représenté pour lui, il lui doit tout. The Voice n’a fait que chanter, à sa manière, les chansons que l’on écrivait pour lui, mais il arrivait à donner vie à ces partitions grâce à sa voix inimitable, son swing légendaire et son charisme. Ses succès internationaux témoignent à quel point la sensibilité du public aux émotions procurées par une simple interprétation peut être universelle.

« Les gens associent un grand nombre de chansons avec Sinatra, alors qu’il ne les avait pas écrites. Mais en les enregistrant, il se les appropriait » (Frank Sinatra Jr.)

En 30 ans, Frank illustre le rêve américain : fils unique de pauvres immigrés italiens à la marge de la prospérité économique des années 20, il devient la première vedette de la chanson. Cependant, sa personnalité complexe et les modes successives (rock & roll, disco…) le rattrapent à plusieurs reprises, menaçant à jamais sa carrière (fin des années 40 et milieu des années 60) mais Frank parvient toujours à revenir sur le devant de la scène et finit sa vie en tant que légende de la culture populaire.

Ce qui constitue en premier lieu la légende de Frank Sinatra, c’est la richesse du répertoire musical qu’il laisse derrière lui : 146 chansons placées dans le Top 100 du magazine Billboard, dont certains des plus grand classiques du siècle, comme New York, New York, devenue l’hymne de la ville qui ne dort jamais, et My Way, que Frank s’amusait à appeler « l’hymne national » en réaction à son succès phénoménal. Les hommages des jeunes générations aux succès de Frank sont légion : Les Sex Pistols reprennent My Way dans les années 80, Robbie Williams chante Somethin’ Stupid en duo avec Nicole Kidman… De plus, un chanteur qui joue la comédie, ce n’est pas rare, mais seulement quatre ont gagné à la fois un Grammy et un Oscar d’interprétation : Barbara Streisand, Bing Crosby, plus récemment Jamie Foxx… et Frank Sinatra. Périodiquement, tel nouveau chanteur est annoncé comme « le nouveau Sinatra ». Ce n’est guère étonnant, mais c’est futile. Pour cela, il faudrait déjà avoir une carrière de presque cinquante ans…

« L’oeuvre de Sinatra est sa légende, sa légende est son œuvre » (John Lahr, The New Yorker)

En second lieu, Frank ne serait pas la légende qu’il est devenu si ce n’était pour sa personnalité hors norme. Parce qu’il menait un style de vie si contesté, Frank a été successivement admiré, détesté, envié, critiqué, et traité de tous les noms, de communiste à criminel, en passant par trouillard, escroc et « grande gueule ».

Cependant, il a significativement contribué à la cause de la tolérance raciale et religieuse aux Etats-Unis, à une époque où on n’en parlait même pas, il a recueilli des centaines de milliers de dollars pour des œuvres humanitaires et, de l’avis de tous ses amis, il a toujours été d’une loyauté à toute épreuve. Ainsi, Frank a été un homme à deux visages, à la fois généreux et colérique. Il a vécu tout ce qu’un homme pourrait espérer vivre (le succès, la gloire, en compagnie des chefs d’Etat… et des femmes) et éviter (une enfance solitaire, une descente aux enfers, un cœur brisé à plusieurs reprises…). Cette succession d’épreuves et de succès a contribué à doter Frank d’une grande humilité qui l’amènera à toujours éprouver de la reconnaissance pour son public. Néanmoins, un mystère demeure : toute cette générosité était-elle une forme d’expiation, un moyen de se soulager de son comportement irascible, une stratégie purement marketing ou l’expression d’une véritable conviction ? Une chose est sûre ; Frank n’a jamais cherché à cacher son amitié pour des mafieux notoires, sachant pertinemment que ces relations pouvaient être fatales pour sa carrière. Si Frank n’était pas fondamentalement généreux, pourquoi avoir été d’une si grande loyauté ?

« Son originalité, son style de vie controversé et sa classe font de Sinatra un personnage sans égal. Une véritable usine à lui tout seul, avec le charisme en plus » (Paul Anka)

Le talent n’a pas été le seul facteur du succès de Frank : certaines personnes lui ont ouvert les portes de la gloire, Frank n’avait qu’à en franchir le seuil. Harry James et Tommy Dorsey ont été les premiers à véritablement croire en Frank. George Evans a façonné ce qui deviendra le « style Sinatra ». Ava Gardner l’a aidé à remettre sa carrière sur les rails en 1953. Enfin, même si on ne peut pas la mesurer, l’aide des hommes de l’ombre (Lucky Luciano, Sam Giancana…) a du être relativement significative, vu la reconnaissance de Frank…

Cependant, Frank a créé son propre univers, sans l’aide et l’avis de personne. Néanmoins, il a toujours cherché a comblé le vide laissé par la solitude de sa jeunesse, et a constitué l’un des entourages les plus prestigieux de l’époque : des présidents, des stars du cinéma, de la chanson (les membres du Rat Pack lui doivent même la gloire), certaines des plus belles femmes au monde… De plus, il ne finit pas seul sa vie : il a une femme qu’il aime profondément, des enfants et des petits enfants qui le respectent, et une foule d’amis et d’admirateurs. C’est probablement un profond soulagement, et l’une de ses plus grandes satisfactions. Frank a façonné sa propre personne, a créé son propre monde à lui, fait d’amour, de haine, de paillettes et de Jack Daniels. Et c’est ce qui l’a rendu unique.

« Il a été davantage qu’un chanteur : l’expression culturelle d’une nation toute entière. Il a été notre conception de la classe et de l’élégance » (Jimmy Webb)

« Sinatra a dépassé l’homme pour devenir un mythe » (David Jacobs, New Musical Express)

Les adolescents n’oublieront jamais l’époque où, jeune et frêle, Frank montait sur scène et chantait de toute son âme en faisant hurler les filles de plaisir. Les cinéphiles verront toujours en lui le malheureux deuxième classe Maggio, un rôle tout en finesse qui lui a valu un oscar. Les romantiques comprendront que ce champion de la ballade sentimentale a voulu recréer pour eux l’atmosphère des petites heures de la nuit. Les amateurs de la psychologie humaine se souviendront de la personnalité complexe de cet homme au bras d’or qu’il campait récemment à l’écran.

Bibliographie

  • William Balsamo et George Carpozi Jr., The Mafia, The First Hundred Years, Londres, Virgin Books, 2000
  • Serge Berstein et Pierre Milza, Histoire du XXe Siècle, 1945-1973: Le monde entre guerre et paix, Paris, Hatier, 1996
  • Anthony DeCurtis et James Henke, The Rolling Stone Illustrated History Of Rock & Roll, New York, Random House, 1992
  • Mia Farrow, Vers où dois-je aller ? , Paris, Robert Laffont, 1997
  • Richard Havers, Sinatra, Paris, Pearson Education France, 2005
  • Kitty Kelley, Nancy Reagan, the Unauthorized Biography, New York, Simon & Schuster, 1991
  • John Lahr, Sinatra, l’Artiste et l’Homme, Paris, Mille et Une Nuits, 1999
  • Colin Larkin, The Guiness Who’s Who of Fiffties Music, Londres, Guiness Publishing, 1993
  • Eric Neuhoff, Histoire de Frank, Paris, Fayard, 2003
  • Steven Petkov et Leonard Mustazza, The Frank Sinatra Reader, New York-Oxford, Oxford University Press, 1995
  • Frank Ragano, Mob Lawyer, Charles Scribner’s Sons, 1994


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