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Frances Ha

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Splendeur et misère de l´amitié féminine.

Dans le dernier épisode de la saison 2 de Girls (Lena Dunham, 2013), le personnage d’Hannah laisse sur sa page blanche de mac ces quelques mots, à destination de Marnie : “A friendship between college girls is grander and more dramatic than any romance" (« Une amitié entre des filles au lycée est formidable et plus dramatique que n’importe qu’elle histoire d’amour »). 

À mesure que la conclusion de cette seconde saison approchait, l’ambiance dépressive grandissante et la déliquescence des liens entre les personnages féminins en avait surpris plus d’un : Marnie trahissait Hannah, qui, entre froideur et égoïsme, le lui rendait bien, Jessa désertait et Shoshanna était toute à ses découvertes sentimentales. La tentation du groupe féminin était définitivement de l’histoire ancienne et l’amitié comme refuge, un idéal anéanti. Ce sera Adam l’amoureux qui sauvera Hannah d’elle-même, et non ses amies. Le constat était amer : l’amitié entre filles n’est plus essentielle quand vient l’heure de passer à l’âge adulte.

Le cinquième film du new-yorkais Noah Baumbach brasse cette thématique dans l’air du temps, au détour d’un portrait de fille. Sous ses dehors de film new-yorkais intello hérité de Woody Allen (en noir et blanc), Frances Ha est à entrevoir parmi les tâtonnements de jeunes actrices, scénaristes et réalisatrices prenant les devants : Lena Duham, Kristen Wiig et Greta Gerwig – que ce soit par le biais de HBO sous le parrainage de Judd Apatow (Duham et Wiig), à Hollywood (Wiig) ou dans un cinéma beaucoup plus fauché et confidentiel (Gerwig dans le cinéma mumblecore) -, ces trois-là prouvant que les filles peuvent s’aimer entre elles au cinéma comme le font les mecs du "Frat Pack", les enfants gadgets du cinéma de Wes Anderson et la troupe d’acteurs d’Apatow dont les éternels "I love you man" échangés par Jonah Hill et Michael Cera dans Superbad (Greg Mottola, 2007) sont aujourd’hui le mètre étalon sentimental de tout buddy movie.

 


L’âge de raison

Ainsi va Frances, jeune femme de 27 ans épanouie dans une relation d’amitié fusionnelle avec Sophie. À elles deux, elles sont « la même personne dans deux corps différents » comme Frances le rabâche à qui l’écoute. Le générique et quelques scènes rythmées racontent cette relation idyllique avant que le couperet ne tombe. Sophie déménage, laissant Frances seule dans un appartement new-yorkais trop grand et trop cher pour elle. Dès lors, tout ce que Frances avait mis de côté, l’incertitude de son avenir professionnel, et plus douloureuse encore, la question de son talent, de sa propre image et de ses choix amoureux, refont immédiatement surface quand le roc amical n’est plus là.

La comédienne et co-scénariste Greta Gerwig est sûrement pour beaucoup dans la création de cette panoplie de bon personnage de cinéma : une identité vestimentaire – ici un sac à dos informe et un blouson en cuir avec un col de fourrure -, une gestuelle, un trait physique identifiable qu’est la passion pour la danse de Frances. Corps burlesque, paroles et gestuelles parfois saccadés, bagarres et chutes inopinées sont ses moyens d’expression, sans équivoques sur son état mental. Ces « épisodes » physiques permettent aussi de fluidifier le film et de lier des séquences construites comme des scénettes désaccordées.

Modern Love (1983) de David Bowie accompagne ainsi une course en avant placée au centre du film. Frances, dans cet épisode joyeux, court littéralement vers son avenir, alternant petits pas de danse et chassés. Dans le sens inverse de la danse convulsée de Denis Lavant dans Mauvais sang (Leos Carax, 1986), Noah Baumbach construit sa petite mythologie de cinéma personnelle, sous le parrainage d’autres mais sans trop faire catalogue. Cette allure mi-garçonne mi-intello d’une Diane Keaton période Annie Hall (Woody Allen, 1977) s’allie à un beau caractère de fille d’aujourd’hui. Le film emprunte sa structure à la comédie romantique et se fonde sur une chronique de la vie des bourgeois bohèmes new-yorkais.

 


Le bel atout de la normalité

C’est dans ce milieu particulier que les questions d’argent et de réussite sociale sont indissociablement liées aux mensonges que doit chaque jour inventer Frances. Et si cette fille « undatable » n’est pas plus rare, plus lâche ou précieuse qu’une autre, c’est bien sa qualité de girl next door qui en fait une héroïne d’aujourd’hui si crédible (comme Kristen Wiig dans Mes meilleures amies – Paul Feig, 2011). L’originalité du film consiste à placer la désillusion amicale au centre d’un questionnement plus profond. Comment grandir sans la béquille rassurante de l’amitié ? Comment faire quand on est toujours celle qui aime le plus ? Le film est entièrement du côté de Frances, soutient sa capacité à rebondir, après un bel enchaînement de chutes, pour finalement l’accompagner lorsqu’elle trouve le salut dans une forme de stabilité assez courageuse. On retrouve par endroits l’implacable cruauté de la série Girls (Lena Dunham, 2012 -), notamment pour ces instants de gêne où la personnalité perturbée de Frances (ou Hannah) remplit les scènes d’une tristesse pathétique.

Mais si le cinéaste ne fait pas de cadeau à son personnage, c’est pour mieux le rattraper plus loin. Le sommet mélancolique du film est ainsi atteint lors de la visite de Frances chez ses parents. L’évocation du cocon familial, filmé comme un refuge géographique et social pour la jeune fille, rend plus déchirant encore le retour à la dureté de la ville. D’autres déplacements géographiques, de studios étroits à un passage par le campus de naguère, sont les autres étapes de construction de Frances l’adulte, que le film orchestre progressivement.

Le temps qui passe est palpable, et comme l’héroïne le dit si bien à sa chère Sophie : « Parfois, c’est bon de faire ce que l’on est supposé faire quand on est supposé le faire ». Absurde formule qui résume pourtant bien le parcours d’un personnage qui a enfin trouvé son tempo, entre immaturité générationnelle et regain d’énergie salvateur.

Titre original : Frances Ha

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Durée : 96 mn


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