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Française

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L’identité d’un pays est-elle celle d’une personne ? Souad El Bouhati suggère les débats sociaux, dans une portrait d’une adolescente fougueuse et têtue, incarnée par Hasfia Herzi. Entre déception et envoûtement.

Sortie le 28 mai 2008

Après un court-métrage primé, Salam (Grand prix de la compétition nationale, prix spécial du jury international au 22ème festival de Clermont-Ferrand), Souad El Bouhati, passe au long avec Française. Toujours soucieuse de s’interroger sur l’intégration et l’identité, son premier long détourne ce propos social pour puiser, dans l’énergie d’une adolescente, la question de l’absence d’identité. La réalisatrice jongle avec les territoires, qu’ils soient existants, en devenir ou simplement illusoires. A l’image de son actrice, elle signe un film maladroit et tenace, fragile et empli d’élan.

Un prologue marque sans ambiguïté l’incompréhension de Sofia, jeune fille née en France de parents maghrébins. L’institutrice demande d’où viennent ses ancêtres. La main posée sur la carte de l’Afrique, elle reste dubitative. Elle ne connaît pas ce pays auquel elle devra pourtant se familiariser. Retournée au Maroc avec ses parents, son frère et sa soeur, elle se dit arrachée à sa terre natale et ne vie que par le rêve de revenir en France. Se réfugiant dans les études comme office de passeport, sa place n’est en réalité nulle part.

Le prologue induit le rythme du film qui sera le paradigme, tant pour le sujet que pour la forme. Entre colère face aux autres qui ne la comprennent pas, et apaisement bienfaiteur trouvé dans les études, Sofia oscille jusqu’à ce que l’un prenne le pas sur l’autre. Pour matérialiser cette quête, Souad El Bouhati étire son héroïne entre deux pôles qui régissent sont parcours : la ville, lieu de savoir, donc, par extension, passage obligé pour l’Europe ; et la maison familiale, où la tradition est de rigueur. C’est en la filmant en perpétuel mouvement, sac de voyage sous le bras, que la réalisatrice filme son sujet. L’actrice, Hasfia Herzi, révélée par La Graine et Le Mulet, porte le film dans une fougue farouche et une aura lumineuse. Cependant, le flux de palabres médiocres, ainsi que la mise en scène de clichés, nuisent à la puissance des images.

Plus qu’un film sur l’appartenance, Française est le portrait d’une errance cloîtrée entre la rigidité d’une tradition archaïque, et la peur parentale de voir réitérer le leurre d’une vie meilleure, de l’autre coté de la Méditerranée. Débat réduit à une dichotomie regrettable, la véritable valeur du film se situant dans un titre à première vue inexact. «Française» (le titre) contribue à la thématique de l’illusion qui hante le film. La France n’est qu’un prétexte aux rêves de vie meilleure et différente, comme les Etats-Unis ont pu l’être pour d’autres peuples. Mais différente de quoi ? Un territoire et une identité peuvent-ils changer radicalement un mode de vie ?
Pour amplifier la perdition de Sofia, la réalisatrice manipule les limites de l’espace. La France n’est plus retrouvée, l’urbanité marocaine est réduite à des allers-retours en voiture, bientôt interdits par la mère, influencée par les propos de voisines soucieuses de conserver l’image de la femme marocaine traditionnelle. Par les allées et venues, les tentatives nocturnes d’évasions du pensionnat, et les longues heures passées à côté de son père agriculteur, Sofia trouve la clé. Non pas celle du duel entre les deux espaces, mais de celui qu’elle mène contre elle-même. Le plan final en est la preuve : dans une ville non identifiable, Sofia avance d’un pas assuré et léger.

Souad El Bouhati parvient à donner une leçon pragmatique : éviter de tomber dans le piège du rêve et des idéaux. En ce sens, la cinéaste s’approprie cette phrase de Jean Renoir, à propos de La Grande Illusion : «C’est ce qu’on FAIT qui est notre véritable nation». Non seulement Sofia se construit par sa curiosité, mais surtout, elle défie, par son entêtement, la naïve idée d’un monde de différences et de frontières.

D’un parcours instable sur une adolescente et d’une furtive référence, Souad El Bouhati fait de son film un acte politique. Elle adresse un message réaliste à la nouvelle génération de marocains, qui croiraient qu’un miracle peut se produire en traversant, (à leurs risques et péril bien souvent), la Méditerranée. Française délaisse toutes les joutes verbales hargneuses et les critiques formatées des films dits «de banlieue». Au contraire, à l’image de Sofia, filmée dans des contre-plongées victorieuses, c’est avec dignité, finesse et sans jugement de son personnage principal, que Souad El Bouhati décline ambition et espoir.

Française est un film dense, tissant un pont entre histoire et actualité, et qui fait preuve d’une grammaire cinématographique indéniable. Cependant, manichéisme et dialogues peu séduisants, ternissent le film. La déception est grande, mais l’ensemble de Française reflète l’énergie d’une actrice, et la clairvoyance d’une cinéaste.

Titre original : Française

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Durée : 84 mn


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